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L’après Ben Laden à Al-Qaida

jeudi 26 mai 2011, par Guillaume Jan

Ben Laden a été tué mais le bourg yéménite d’ Al-Qaida est toujours confronté à ses problèmes de tuyauterie, au prix du qat et aux rumeurs du printemps arabe.

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© Guillaume Jan

C’est un gros bourg poussiéreux, jonché de sacs plastiques et de cactus ronds, comme il y en a des dizaines sur la route qui relie le port d’Aden à Sanaa, la capitale du Yémen. Seulement, petite particularité, la commune s’appelle Al Qaida. La ville a connu son quart d’heure de célébrité au lendemain des attentats du 11-septembre 2001, quand les journaux étrangers s’amusaient à en imaginer les possibles connexions avec l’organisation terroriste d’Oussama Ben Laden – ils n’ont rien trouvé.

Al Qaida city n’est qu’une bourgade ordinaire, nichée à 1700 mètres d’altitude sur un plateau rocailleux.
J’étais allé y faire un tour, en 2004 : j’avais trouvé des notables en colère contre le président de la République, des jeunes gens curieux du monde et beaucoup d’amateurs de qat – ces feuilles amères et stimulantes que l’on mâche les après-midi pour supporter la chaleur.

Far West

Pour y arriver, j’avais voyagé à l’arrière d’une 504 blanche et déglinguée, coincé entre des costauds rustres mais souriants. Le chauffeur avait décoré son tableau de bord d’une moumoute rose. Il cachait une Kalachnikov sous son siège et m’avait vanté la qualité du Qat de la région d’Al Qaida. Il m’en avait même offert quelques branches, en cadeau de bienvenue, mais le premier policier qui nous avait arrêté me les avait confisquées, pour son usage personnel. Deux cents kilomètres plus loin, la Peugeot m’avait déposé au milieu d’une rue centrale bordée de commerces, comme dans les villes du Far West : mille paires d’yeux s’étaient aussitôt braquées sur moi, l’étranger – Al-Qaida compte 45 000 habitants. J’avais demandé mon chemin avec les quelques mots d’arabe que j’avais appris avant de partir, on m’avait indiqué un funduk à 5 euros. Le sommier grinçait, le robinet gouttait, le ventilateur était fichu, le néon grésillait, la nuit venait de tomber, l’appel du muezzin ricochait au-dessus de la ville. J’allais rester ici une semaine.

Cerfs-volants

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© Guillaume Jan

Première constatation : les attentats du 11-septembre avaient peut-être transformé le monde, ils n’avaient pas changé le bourg. L’homonymie ne tourmentait guère les habitants : ils étaient attachés à leur nom (qui signifie « La base » en arabe), ils n’étaient pas prêts d’en changer. Certains avaient évoqué les difficultés de quelques natifs du village lorsqu’ils passaient les douanes des aéroports (Al Qaida sur un passeport, ça peut prêter à confusion), mais ils n’étaient pas si nombreux que ça à voyager et personne ne s’était retrouvé dans les geôles de Guantanamo. « Le village s’est toujours appelé Al Qaida, avait remarqué le chef de la police. La ville est une base pour le commerce depuis plusieurs siècles, sur la route qu’empruntaient les caravanes d’Aden jusqu’à Sanaa. Encore aujourd’hui, le marché du mardi attire des milliers de personnes. »

Nous n’étions pas un mardi, ce jour-là, et les commerçants attendaient le chaland à l’ombre de leurs devantures bleues ou grises. Les enfants faisaient voler des cerfs-volants confectionnés avec des morceaux de sacs plastiques. Quelques femmes passaient, furtivement, ombres noires voilées de la tête jusqu’aux pieds qui ne participaient pas à la vie du village. Est-ce que les émeutes de 2011 leur donneront davantage de pouvoir ?

Ali, le vendeur de boissons gazeuses, arborait un large couteau en travers de la ceinture, comme c’est la tradition. « On ne va pas changer de nom pour faire plaisir aux Américains, s’était-il exclamé. De toute façon, on n’a rien à se reprocher. Les aventures de Ben Laden, c’est quelque chose qui nous dépasse  ». Et puis, il avait ajouté, avec un sourire malicieux : « En revanche, si votre article pouvait évoquer les problèmes d’évacuation des eaux usées et de ramassage des ordures, ça nous rendrait un grand service. Le gouvernement ne fait rien pour y remédier. On aimerait que des sociétés étrangères investissent dans ces projets. » Nous étions en 2004 et la tension à l’encontre du président Ali Abdullah Saleh (au pouvoir depuis 1978) était déjà palpable. Il ne manquait que l’étincelle de la révolution tunisienne pour allumer la mèche contestataire.

« L’Islam est notre seul guide »

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© Guillaume Jan

Je venais chercher un nid de terroristes, voilà que je découvrais une bourgade sale mais plutôt heureuse, aux journées rythmées par les appels à la prière, où les enfants apprenaient à lire avec le Coran et terminaient leurs journées devant la télé parce qu’il n’y avait pas grand- chose d’autre à faire, et où chaque après-midi était dédiée au qat. Un narcotique, le qat ? Disons plutôt un moyen convivial de lutter contre la torpeur des heures chaudes. Il produit un effet à peine plus fort que le café et possède un statut quasi-officiel dans le pays. Les agents de police le mâchent pendant leur service, les ministres pour discuter d’un projet de loi, les étudiants en révisant leurs leçons. Même les femmes en consomment, c’est dire… Son commerce quotidien représente un bon tiers de l’activité économique du pays. « Pourquoi s’en priver, m’avait dit Nabil, 28 ans et déjà riche grâce à son business de feuilles. Il n’est écrit nulle part dans le Coran que c’est interdit. »

Le jeune homme m’avait invité à partager sa production avec une quinzaine d’amis, affalés sur des coussins de velours rouge. Ils voulaient me parler de religion, j’avais pris des notes sur mon carnet à spirales. Khalil, 23 ans, étudiant en anglais : « L’Islam est notre seul guide, on vit dans un pays du tiers-monde mais Allah nous aide à supporter le quotidien. Si on n’avait pas la religion, peut être que la violence et les suicides prendraient pied ici aussi, comme aux Etats-Unis.  » Al Qaida, sauvée par l’Islam ? En tout cas, le modèle occidental n’y était guère prisé lors de mon passage. Les mâcheurs de qat n’appréciaient pas l’arrogance de Georges W Bush, alors président des Etats-Unis. Les jeunes avaient même décidé de refuser les produits américains, en réaction à la politique des néo-con. Ce boycott de village, c’était leur djihad à eux. Une guerre sainte, douce et non violente, à l’opposé des carnages organisés par l’Al Qaida de Ben Laden. L’élégant Farhad, 25 ans, coiffé d’un turban violet, avait ajouté : « On comprend les motivations des terroristes, mais pas la façon dont ils agissent. En fait, ils nous inquiètent encore plus que les Américains. Et à cause de ces abrutis, l’Islam est devenu un ennemi pour le reste du monde ». L’appel à la prière était venu interrompre la conversation : les garçons avaient recraché la boule de qat qu’ils avaient fait grossir à l’intérieur de leur joue au cours de la discussion et s’étaient dirigés en file indienne vers la petite mosquée bleue et blanche.

James Dean

N’y avait-il que des bons musulmans, doux et raisonnables, à Al Qaida ? « Bien sûr que non, avait répondu Ahmed, 25 ans, dans son cybercafé éclairé avec le même genre de néons grésillants que celui de ma chambre d’hôtel. On a des cambrioleurs, des contrebandiers d’alcool, des voleurs de qat et on ne sait sûrement pas tout ce qui se passe. L’économie se dégrade au Yémen, c’est la pauvreté qui amène les gens à se conduire ainsi  ».

Le lendemain, j’avais cherché à rencontrer la pègre d’Al Qaida : j’étais tombé sur Mohammed. Vingt ans, une belle gueule, il était accoudé sur sa moto chinoise customisée à la mode locale (avec une peau de chèvre sur le siège). Il faisait le moto taxi, pour trois ou quatre euros quotidien, et partait dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en gagnait à Aden, la grande ville, 100 kilomètres au sud. Là-bas, il goûtait à un semblant de vie nocturne, s’achetait « des belles fringues et des cassettes de musique égyptienne ». Le James Dean local savait bien qu’il n’avait pas très bonne réputation à Al Qaida : il fumait. Et il avait une amoureuse. Et il disait des choses qui faisaient bégayer de stupeur les garçons de son âge. « Mais la vie est si ennuyeuse à Al Qaida, soupirait-t-il. Toutes les journées se ressemblent ».

Il m’avait emmené dans des salles de billard crasseuses et sur le terrain de foot communal – un champ de cailloux recouvert de poussière. Lui aussi, il avait du mal à comprendre l’attitude défiante de l’occident à l’égard du monde musulman. Il avait été « profondément attristé » par les attentats du World Trade Center. « Je n’arrive toujours pas à croire que ce sont les islamistes qui ont fait ça  », répétait-il. Comme tout le monde, c’est après ce double boom médiatique qu’il avait appris que son village portait le même nom qu’une organisation terroriste.
Presque dix ans après les attentats du 11-septembre 2001, la colère a continué de grandir parmi la population qui se sent toujours aussi déconsidérée. Au point que les femmes sont elles aussi descendues dans la rue au cours des émeutes de cet hiver. Comme dans les autres pays arabes, la population exprime son exaspération contre la corruption du pouvoir, le manque de partage des richesses, la pauvreté, l’absence de perspectives d’avenir.

Comme en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Egypte ou en Syrie, plusieurs jeunes se sont immolés par le feu. Et pendant que la population manifeste son désarroi, l’organisation Al Qaida sur la péninsule arabique (AQPA), fortement implantée au Yémen, tente de se faire passer pour la plus redoutable des filiales de Ben Laden. Cette année, le bourg d’Al Qaida ne se laissera peut-être pas engourdir par la torpeur ancestrale de l’été.


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