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L’éloquence allemande, et le triomphe de la Mannschaft

lundi 28 juin 2010, par Philippe-Joseph Salazar

Tags : Allemagne
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(Source Klincksieck)

Au moment de la victoire de la Mannschaft contre l’équipe d’Angleterre, les cloches des églises de Munich ont carillonné à toute volée. Le Financial Times du samedi avait averti ses lecteurs que l’équipe d’Albion souffrait d’une rupture de valeurs avec son public : les supporteurs sont de la middle class, mais les joueurs sont de cette espèce en voie de disparition (dixit le FT, chiffre à l’appui), la working class. Bref, outre-Hastings, les joueurs ne « représentent » rien, sauf le mythe ouvriériste du mineur qui joue au ballon le samedi.
Je lisais donc le FT et regardais, assis à une terrasse de la Porte de Sendling, à Munich, dans l’ombre cool des marronniers, des supporteurs anglais qui confessaient, avec un impeccable accent middle class trahissant l’accoutrement hooligan et l’accumulation des bocks de bière, au serveur slovaque qui hochait de la tête, que l’équipe d’Albion était trop cher payée « for nothing ». La clientèle allemande, bcbg et Marlboro, aurait trouvé stupéfiant et la distinction, rhétorique, entre middle class et working class, et la question soulevée par le FT, de « qui nous représente et représente nos valeurs ».

La Mannschaft représente l’Allemagne dans toute la force de ce mot, une allégorie rhétorique : « l’hommité », comme Gemeinschaft se rend par « société ». Rien à voir avec « l’équipe ».

Au même moment des tractations ont lieu pour la réunion de l’Assemblée fédérale qui va procéder à l’élection du nouveau Reichpräsident, je veux dire, le Président de l’Allemagne fédérale – tractions dignes des intrigues à la Diète impériale pour l’élection, jadis, des empereurs du Saint Empire Romain Germanique. Les cultures politiques produisent des rites rhétoriques, délibératifs et cérémoniels, qui traversent le temps. En France, dans notre République sur son déchoir, le président est élu comme jadis les Francs élisaient leur chef en le mettant sur un pavois, après une campagne tumultueuse. En Germanie, les grands électeurs régionaux choisissent, en conclave et dans la solennité voulue, leur Primus inter pares.

Or, de quoi s’agit-il, sinon, comme pour la Mannschaft, cette « hommité » qui représente les Allemands dans un stade, de produire un personnage qui puisse « représenter » l’Allemagne. Le coach de cette Mannschaft à joueur unique, c’est Madame Merkel. Le président démissionnaire (élu l’an passé) a eu la sottise de dire que son pays avait un corps expéditionnaire en Afghanistan en vue de protéger ses intérêts économiques : il disait vrai mais il disait aussi faux, car dire le vrai n’est pas dans la fonction du Präsident, laquelle est de « représenter » les valeurs que les Allemands se sont données depuis les traités qui ont mené à l’établissement de la RFA et la manipulation qui a conduit au retour des anciennes provinces prussiennes et assimilées, à savoir : se présenter au monde tels des parangons de vertu politique.

Avouer la véracité de ce retour de la Bundeswehr aux traditions de la Reichswehr c’était donner un coup de pied dans le panier des « valeurs ». Il ne s’est exprimé ni comme orateur politique, pédagogique et sérieux (fonction de la chancelière) ni comme simple incarnation physique et victorieuse (fonction de l’ « hommité »), mais comme la voix de la Realpolitik.

Or, dans la haute tradition allemande, la parole publique est soit politique soit religieuse, et c’est cette dernière qui peut « dire le vrai ». Ce fut la force de Luther contre la corruption, par la papauté, de l’Empire et du peuple allemand ; ce fut la force, par exemple, du grand prédicateur jésuite Rupert Mayer qui s’opposa à Hitler, par la parole, depuis sa chaire de Munich. L’expression dérangeante du vrai passe, outre-Rhin, par l’éloquence religieuse.

Justement, le candidat le plus dérangeant à cette élection palatine est un pasteur, Joachim Gauck. Il porte sur lui toutes les onctions de l’homilétique protestante : il dirige un forum animé du même esprit de réconciliation exigeante que celui qui anima Desmond Tutu et Nelson Mandela pour achever le miracle sud-africain ; il parle politique, comme Luther, à la marge et aux marches du palais ; il est éloquent, et comme le beau Saint Ambroise d’un grand retable conservé à l’Alte Pinakothek, il manie donc la rhétorique civique et l’élévation quasiment hymnique de la vertu avec une dextérité qui risque de faire de lui non seulement un Präsident mais un Reichpräsident, au sens où le « reich » c’est simplement le domaine de la « rectitude » morale en politique, de la juste « direction ».

Si l’Assemblée fédérale arrive à sauter le pas et à voir que l’Allemagne peut être représentée par le pasteur Gauck autant qu’elle l’est par la Mannschaft, alors, il y a fort à parier qu’une tension, rhétorique, neuve va se dessiner outre-Rhin – par contraste avec notre débat public qui ne connaît, effectivement, que des « équipes », sportives et politiques qui manient le même langage vulgaire appris dans les vestiaires de luxe et les fausses grandes écoles commerciales, et qui labellisent leurs accoutrements d’intérêts personnels en les travestissant en représentations de l’intérêt public et des valeurs de la République - pauvres oripeaux du drapeau de Valmy et de la parole de Danton.


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