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L’étrange "mansuétude" de Laurent Fabius envers Cuba

samedi 12 avril 2014, par Jacobo Machover

Tags : Cuba , Laurent Fabius

L’écrivain exilé Jacobo Machover se souvient d’un temps où l’actuel ministre des Affaires Etrangères en visite à Cuba n’était pas aussi amical avec la dictature du Lider Maximo. Et pourtant, tout change, rien ne change

Politique. Voici ce qu’écrivait Laurent Fabius qui, après avoir été Premier ministre et président de l’Assemblée nationale, n’était plus que simple député, dans un texte intitulé « L’étrange mansuétude », publié dans Le Nouvel Observateur du 19 juin 2003 :

« Cuba, l’île de nos rêves brisés est devenue celle de tous les cauchemars. Il y a moins de deux mois, 75 opposants pacifiques - intellectuels, journalistes et militants réclamant un référendum pour des réformes constitutionnelles - ont été condamnés à des peines allant jusqu’à vingt-huit ans de prison. »

Toujours l’idée des « rêves », qui ont enchanté la gauche, en particulier française, durant des décennies. Pour Fabius comme pour d’autres, il aura fallu attendre 2003 pour voir se briser ces « rêves », depuis longtemps devenus des «  cauchemars » pour une bonne part des Cubains. Il aurait peut-être fallu s’indigner dès le début des exécutions d’opposants, des procès iniques, des vagues d’exil massif, mais mieux vaut tard que jamais… A condition toutefois que la réalité s’impose enfin et que la critique ne soit pas aussi évanescente que les illusions et désillusions nocturnes. Fabius n’hésitait pas à parler de « terreur », pour qualifier les procès « sommaires » et les condamnations prononcées contre les dissidents au cours du « printemps noir ». Il précisait :

« N’ont manqué jusqu’ici que la parodie des aveux et les autocritiques « spontanées » (…) Les actes d’accusation ont dû être accélérés, sans pouvoir recourir aux techniques sophistiquées apprises notamment de la police est-allemande. Et tout cela bien entendu aux couleurs de la révolution et du socialisme !  »

Fabius n’est pas (ou n’est plus, depuis longtemps) un admirateur inconditionnel du Líder Máximo :

«  Fidel Castro, qui réclame la reconnaissance renouvelée de la communauté internationale, est tout simplement un dictateur. »

"Les dictatures ne sont ni de droite ni de gauche : elles sont infâmes" (Laurent Fabius, 2003)

Il ajoutait plus loin, n’hésitant pas à se référer au Chili et à l’Afrique du Sud, « pays pour lesquels nous avons lutté » :

« Les dictatures ne sont ni de droite ni de gauche : elles sont infâmes. »

Tout en appelant à manifester toutes les semaines devant l’ambassade de Cuba, des rassemblements auxquels il a participé, aux côtés de plusieurs personnalités de tous bords, y compris l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-François Deniau, Fabius clamait sa solidarité avec le dissident Oswaldo Payá, réclamant pour lui, au-delà du Prix Sakharov décerné auparavant par le Parlement européen, l’octroi du Prix Nobel de la Paix :

« A l’échelon diplomatique, la France devrait engager au moins deux démarches : soutenir la candidature du dissident Oswaldo Payá pour le prix Nobel de la paix ; demander la libération immédiate et sans condition de tous les prisonniers politiques. »

Trop tard : Oswaldo Payá est décédé dans des circonstances extrêmement suspectes. La France, dont Laurent Fabius est devenu depuis mai 2012 le ministre des Affaires étrangères, a refusé de soutenir la famille du dissident, qui réclame une commission d’enquête sur les conditions de l’ « accident » de voiture dans laquelle il a trouvé la mort en juillet 2012.

Pire : la France, en recevant le ministre cubain des Relations extérieures, Bruno Rodríguez Parrilla, est devenue, après l’Espagne du socialiste Zapatero, qui n’avait pas réussi à imposer son point de vue alors que celui-ci était au pouvoir jusqu’en 2011, la porte d’entrée de Cuba au sein de l’Union Européenne, en demandant un réexamen de la « position commune », qui conditionne la levée des sanctions économiques vis-à-vis du régime cubain au respect des droits de l’homme.

En relisant aujourd’hui le texte signé par Laurent Fabius, on ne peut qu’être frappé par le l’évolution de l’attitude du ministre français. Qu’est-ce qui a changé à Cuba ? Certes, Fidel Castro, gravement malade mais toujours disposé à recevoir, lorsque sa santé le lui permet, ses hôtes de marque, n’occupe plus le premier plan. Mais c’est son frère Raúl qui s’est chargé de mettre en place une « succession dynastique » à peine contestée. Certes, les « 75 » prisonniers politiques du « printemps noir » ont été libérés, mais ils ont dû, pour la plupart, prendre immédiatement le chemin de l’exil, d’abord en Espagne, puis aux États-Unis. Et les opposants sont toujours l’objet d’une répression, moins visible sans doute, mais tout aussi violente si ce n’est plus, comme dans le cas de Oswaldo Payá.

Plus encore : Laurent Fabius se rend à Cuba en avril 2014 –son premier voyage officiel depuis qu’il a été reconduit à son poste par le président François Hollande qui, lui aussi, écrivait auparavant, alors qu’il était premier secrétaire du Parti socialiste, dans Le Nouvel Observateur du 27 février 2003 : « La belle révolution a tourné au cauchemar ».

Le gouvernement socialiste français entend légitimer ainsi ce régime qu’il traitait alors de « dictature », à la fois par la plume de Hollande et celle de Fabius. Aucun ministre des Affaires étrangères ne s’y était rendu depuis des décennies. Le chemin a été d’abord balisé, au cours de ses innombrables séjours, par le président du Sénat, Jean-Pierre Bel, celui-là même qui avait fait de ses rapports avec le régime castriste la pierre angulaire de sa personnalité et qui a annoncé renoncer à la présidence, dans un geste apparemment magnanime cachant mal son souhait d’être nommé ambassadeur dans un pays latino-américain (pourquoi pas Cuba ?). Outre la normalisation des rapports avec le régime des frères Castro, l’objectif affiché est de donner un coup de pouce aux entrepreneurs français de toute sorte qui adorent l’île, après le vote d’une loi autorisant officiellement les investissements étrangers, après un demi-siècle de fermeture aux influences extérieures.

La France est d’ailleurs l’invitée d’honneur de la Foire internationale du tourisme, qui se tient en mai 2014. Les autorités françaises aiment les honneurs : en 2002, le pays occupait cette même position, mais à la Foire internationale du livre. Dans les deux cas, la Foire se tient à l’intérieur des murs de la forteresse de La Cabaña, qui surplombe la partie orientale de la baie de La Havane. Une forteresse coloniale, aujourd’hui haut lieu du tourisme de masse, mais qui, autrefois, dès 1959, lors de l’avènement de la « belle révolution » dont ont tant rêvé certains hommes politiques français, servait de cadre aux procès sommaires des opposants, qui se concluaient presque invariablement par des exécutions au milieu de la nuit, supervisées par le mythique commandant qui continue à trôner sur les tee-shirts et les posters des sympathisants de la révolution : Ernesto Che Guevara.

Le journaliste et poète Raúl Rivero, figure emblématique des « 75 » prisonniers politiques du « printemps noir » 2003, libéré en 2004 et exilé depuis à Madrid, que Laurent Fabius avait alors symboliquement « parrainé » pour afficher sa solidarité avec les victimes de la répression à Cuba, rappelle au ministre français, dans un article paru dans le quotidien espagnol El Mundo du 20 mars 2014, sa position d’alors :

« C’est sinistre que le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius ait été désigné par l’Union Européenne pour mener le dialogue en vue du rétablissement des contacts. Le socialiste français, reconnu par tous, a écrit en 2003, au moment de la rafle contre 75 opposants et journalistes cubains, un article où il dénonçait « l’étrange mansuétude » avec laquelle son pays considérait le « dictateur » Fidel Castro. »

Raúl Rivero souligne, à juste titre, l’ « amnésie » de Laurent Fabius. L’oubli peut également être considéré comme une trahison ou un manque de constance envers ceux qui continuent à souffrir de l’exil un peu partout dans le monde et de la répression à l’intérieur de l’île.

Laurent Fabius concluait son texte de 2003 par ces mots :

« Nous devons agir pour la solidarité et les droits de l’homme. La gauche –la vraie- en sortira grandie. »

Il aurait sans doute mieux valu pour Fabius et pour la gauche au pouvoir que ces mots n’aient jamais été écrits et, surtout, qu’ils ne ressortent pas à la lumière des années plus tard. Ni lui la gauche n’en sortent grandis, du moins aux yeux des exilés et des dissidents cubains.

Jacobo Machover, Paris, 10 avril 2014


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