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L’homme téléchargé

La fin de l’espèce humaine

mardi 21 avril 2015, par Rémi Sussan

Tags : Singularité

La singularité sera-t-elle le nouveau mythe technologique du XXIe siècle ? En 2008, les revues scientifiques américaines se sont emparées de ce concept de la cyber-culture. Vertigineux.

Le principe de la Singularité a été émis au début des années 1980 par Vernor Vinge, professeur de mathématiques et informatique, et surtout célèbre auteur de science-fiction : « Dans les trente ans, l’humanité aura les moyens de créer une intelligence suprahumaine. Peu après, l’ère de l’espèce humaine aura pris fin. » Longtemps considérée comme une spéculation marginale, adoptée exclusivement par une frange particulièrement exaltée des milieux de la haute technologie, l’idée a peu à peu gagné ses lettres de noblesses et bénéficié en 2008 d’un écho important dans les médias spécialisés comme IEEE Spectrum (la revue des ingénieurs américains) ou New Scientist. Elle a même reçu le soutien d’un cador : le directeur du département technologique d’Intel, Justin Rattner.

Qu’est-ce qu’une singularité ? Ce terme de mathématique désigne le moment ou une variable devient infinie. Une singularité nous masque ainsi le cœur d’un trou noir, ou de ce qui s’est passé à l’instant du Big Bang. Pour Vernor Vinge, le grand auteur de SF qui a travaillé sur ce concept, la singularité est technologique : il s’agit d’une courte période, située généralement dans un futur de moyen terme (disons entre 30 et 70 ans) au cours de laquelle l’accélération technologique nous mène vers un univers aux contours parfaitement inconnus.

On peut distinguer les visions de la singularité en deux grandes tendances. Pour les uns, c’est l’accélération du progrès technologique dans son ensemble qui nous y précipitera. Pour les autres la singularité est avant tout provoquée par la croissance exponentielle d’une variable spécifique : l’intelligence.

Puissance des ordinateurs, passage au post-humain

La première hypothèse repose largement sur la « loi de Moore » qui dit que la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois. Pour des convaincus comme l’inventeur et écrivain Ray Kurzweil (créateur des synthétiseurs Kurzweil), cette loi va s’étendre bien au-delà de l’informatique pour se généraliser à l’ensemble des technologies. « Nous ne ferons pas l’expérience de 100 ans de progrès au cours du xxie siècle. Ce sera plutôt 20 000 ans de progrès (en comparaison avec le rythme actuel) », affirme-t-il.

La seconde hypothèse concerne l’accession à l’intelligence supérieure. Là aussi, on peut compter plusieurs versions de la même idée. L’une des hypothèses favorites reste la création d’une intelligence artificielle, capable d’évoluer d’elle-même, dépassant bien vite notre niveau intellectuel. Espérons que ce « dieu artificiel » aura la gentillesse de bien s’occuper de nous. Une autre théorie, c’est que l’intelligence humaine, à coup d’implants cybernétiques, connaisse un accroissement sans précédent. Une évolution qui pourrait s’accélérer encore si nous « téléchargeons » le contenu de notre esprit dans un ordinateur. Ainsi nous deviendrons nous-mêmes les intelligences artificielles. Une idée que beaucoup de « singularitariens » considèrent avec un certain recul. Non qu’ils refusent l’idée du téléchargement (pour eux, c’est un avenir inévitable), mais parce qu’un cerveau d’origine humaine gardera toujours trace de ses limites issues de milliards d’années de sélection naturelle. Téléchargé ou pas, il restera quoique il arrive un cerveau de primate.

Une autre école voit dans cette intelligence supérieure, une entité de nature collective : un organisme formé de l’ensemble des êtres humains et machines connectés ensemble. Cette singularité-là pourrait apparaître sans même que nous en soyons conscients, explique Vinge. Pour certains acteurs de la cyberculture, comme Kevin Kelly qui dirigea pendant des années la revue Wired, le processus est déjà en cours. L’Internet montrerait en effet certaines caractéristiques d’un organisme. Par exemple, les fluctuations des données sur le Net possèdent la même structure que les rythmes biologiques. Lorsqu’il y a des accidents sur le réseau, les variations brutales du flux suivent le même type d’oscillation que lors d’une arythmie cardiaque.

Quelle que soit la version que l’on préfère, la singularité implique de toute façon un passage au posthumain. Que l’homme soit métamorphosé en robot, téléchargé dans une réalité virtuelle créée par une IA (Intelligence Artificielle) bienveillante, ou qu’il s’intègre à une entité collective apparentée aux borgs de Star Trek mais en plus sympathique, tout ce que nous savons de l’être humain, de sa culture de sa constitution biologique est appelé à être transformé au-delà de notre compréhension. La sortie des premiers animaux hors des océans primordiaux revêtirait à peu près le même degré d’importance.

Bien sûr, il y a bien des oppositions à l’idée de singularité. Pour Gordon Moore, père de la fameuse loi invoquée par bien des « singularitariens », « le développement de l’être humain, son évolution, implique beaucoup plus que les facultés intellectuelles. Vous pouvez bouger vos doigts et les autres parties de votre corps. Je ne vois pas comment les machines pourraient combler ce fossé, atteindre ce niveau de complexité, même si nous les rendons intellectuellement plus capables que les humains ».

Mythe moderne ? La notion de Singularité présente bien des caractéristiques apocalyptiques : un événement ponctuel, ou en tout cas une période très courte, menant à un « paradis » débarrassé des contraintes triviales de notre réalité, une entité supérieure, un dieu artificiel, capable de nous sauver de notre condition misérable… Et aussi, sous-entendu, l’idée de l’inévitabilité d’un tel aboutissement qui confère à sa prédiction un petit statut de prophétie.

Singularité et cyberculture

La singularité apparaît de surcroît comme le pendant scientifique d’autres croyances américaines, notamment celles de la « rapture » : l’idée que très bientôt, le Christ reviendra et « enlèvera » les Justes pour les emmener au paradis, une théorie qui a généré toute une cyberculture, une série en DVD et un jeu vidéo. Certains critiques n’ont d’ailleurs pas hésité à surnommer la singularité la « rapture pour les nerds ». Les nerds sont ces boutonneux à lunettes, super forts en informatique, et risée constante des pom-pom girls et autres champions de foot dans les soaps pour ados.
L’idée de singularité se marie aussi très bien avec l’excitation new age autour de 2012, considérée – à tort – comme l’année de tous les dangers par les prophéties maya (et dont Roland Emmerich a tiré un film). Un auteur « psychédélique », Terence McKenna, mort en 2000, voyait dans l’eschaton de 2012 un événement possédant bien des aspects de la singularité : « Nous ne sommes plus des singes bipèdes. Nous sommes, au contraire, un récif corallien de composants organiques et inorganiques technologiques […] nous avons transcendé les définitions normales de l’humain. »

Cette fois-ci, l’idée ne vient pas des milieux évangélistes ou new-ageux, mais de gens considérés, à tort ou a raison, comme rationnels et posés. On notera toutefois que les adeptes de la singularité sont bien souvent des professionnels des technologies de l’information, des roboticiens, des ingénieurs, des gens plus habitués à créer la réalité qu’à l’observer. Et aussi des chercheurs dont les disciplines connaissent effectivement constamment des bonds fulgurants et violents, des gens, qui pour employer une expression de Nicholas Taieb, vivent en « Extremistan », le royaume des cygnes noirs et des évènements inattendus aux conséquences incalculables, et non au Mediocristan, comme la plupart d’entre nous, ce royaume où les surprises sont rares et ont toujours des implications limitées. Au fond, l’idée de la singularité n’est peut-être jamais autre chose, pour ceux qui y croient, que l’expression poussée à ses limites de leur réalité quotidienne.


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