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L’inconnue nord coréenne

vendredi 19 avril 2013, par Arnaud Vojinovic

La grande opacité du régime de Pyongyang a créé un business d’expertises et d’infos plus ou moins fausses : le monde entier ignore la réalité d’un pays pareil à une fiction

En ces temps de crise supposée dans la péninsule coréenne [1], beaucoup d’experts se lancent dans des analyses sur le régime de Pyongyang. De longs articles défendent ainsi une théorie de l’effondrement du régime ou bien encore le besoin du jeune leader à s’affirmer auprès des caciques militaires. Ces verbiages se rapprochent plus d’un exercice de style que d’une analyse de fond. En effet la seule certitude que nous ayons sur ce pays c’est que nos connaissances sont bien maigres et le peu que nous savons est à prendre avec des pincettes. On ne connait même pas l’âge exact du dirigeant actuel. Un véritable paradoxe pour le pays le plus épié au monde.

Quelques exemples :

Afin de faciliter le travail de nos experts et des deux officiers du renseignement français en poste à Pyongyang sous couvert d’un bureau de représentation [5], deux livres à découvrir qui apportent des éléments pour essayer de comprendre la société nord coréenne. Deux visions, l’une politique et l’autre économique.

Les romans meurtriers de Kim Tak-hwan. Un roman policier d’un auteur sud coréen avec des choix narratifs qui en font un livre agréable à lire mais dont l’intérêt réside surtout dans les éléments de contexte politique et historique qui servent de toile de fond . L’histoire se déroule à la fin du XVIIIième siècle dans la capitale et dans l’entourage du Roi Jeongjo. Cela fait deux ans qu’il est sur le trône. Son père, le prince Sado, jugé déviant est mort asphyxié ; enfermé par son propre père dans un coffre à riz. Ainsi le Roi Jeongjo prend la succession de son grand-père, un roi souffrant de maladie mentale qui a régné sans partage pendant 52 ans, allant jusqu’à tué son propre fils. Le pays est dévasté, il faut tout reconstruire. Mais parmi les conseillers du Roi et ses ministres, deux visions s’affrontent : la modernité occidentale déjà adoptée en Chine ou une approche classique. Le roman est le symbole de cette modernité. Nouveau genre littéraire, il est porté par les « batards » et symbole des défenseurs d’une nouvelle gouvernance. Mais ces « batards » n’ont pas le lignage noble qui leur permettraient d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat et d’appliquer ainsi leurs idées. Le Roi n’est pas insensible à ces appels du pied reconnaissant dans les meilleurs d’entre eux les compétences nécessaires à la direction de l’Etat. C’est donc une lutte secrète qui se déroule autour du Roi pour s’assurer qu’aucun parti ne prenne l’ascendance sur l’autre, chacun agissant de son point de vue pour le bien de l’Etat et le bien être de la population. Il est facile de calquer ce modèle, que l’auteur nous décrit, sur la Corée du Nord d’aujourd’hui qui a remis en place les structures qui existaient à l’époque de Jeoson : un esclavage masqué [6], un pouvoir transmis de père en fils et non remis en cause même en cas de grave déviance mentale, l’accès aux sphères du pouvoir limité à 200 familles, une doctrine d’Etat forte comme assurance de stabilité sociale - le confucianisme pour Jeoson, le Juche pour la Corée du Nord. Le pouvoir est fort et la puissance absolue du Roi reconnue par tous malgré les tensions entre les différents mouvements de pensée.

L’économie de la Corée du Nord en 2012. Naissance d’un nouveau dragon asiatique ? de Benoît Quennedey. Alors qu’il ne se reconnait en rien dans l’idéologie politique du pays, l’auteur est devenu au fil des années une référence incontournable en France de la Corée du Nord. Vice-président de l’Association d’amitié franco-coréenne, ce haut-fonctionnaire milite activement pour une dédiabolisation du régime de Pyongyang. Sa stratégie est simple : favoriser et encourager les relations avec la Corée du Nord. De fait il a noué au fil des années des liens tangibles avec la Corée du Nord alimentant ainsi un savoir encyclopédique sur le sujet. Dans l’ouvrage d’économie qu’il nous livre, pas d’analyse oiseuse, ni d’extrapolation, uniquement des faits chiffrés et une analyse experte de l’économie nord coréenne. Si sur un thème aucune donnée n’existe, l’auteur présente objectivement les différentes estimations, variant souvent du simple ou double selon la source. Au delà des simples anecdotes comme l’abandon de la fiscalité personnelle en 1974, l’objectif est de prouver que bien loin des clichés véhiculés par les médias, la Corée du Nord est une puissance régionale en devenir où de nombreuses entreprises étrangères n’hésitent pas à s’installer


Repères :

[1La crise a été orchestrée par la Maison Blanche. La vigueur de la réponse nord-coréenne a obligé les faucons de retravailler leur plan de communication : U.S. Dials Back on Korean Show of Force et pour une traduction de l’article : Révélations sur le plan américain "Playbook" d’escalade des tensions avec Pyongyang

[3Le nombre de prisonniers politiques en Corée du Nord aurait été réduit à 120 000, KBS, 05 mars 2013

[4La Corée du Nord aurait déployé 1 000 missiles dont 70 % visent son voisin du Sud, KBS, 05 mars 2013

[5Le directeur du bureau ne parle même pas coréen. Un point peu apprécié à Pyongyang

[6L’esclavage est aboli en Corée en 1894. Sa particularité était que maître et esclave appartenaient à la même ethnie.


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