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L’inconnue nord coréenne

Le 19 avril 2013, par Arnaud Vojinovic

La grande opacité du régime de Pyongyang a créé un business d’expertises et d’infos plus ou moins fausses : le monde entier ignore la réalité d’un pays pareil à une fiction

#Benoit Quennedey #Corée du Nord #Corée du Sud #Kim Jong-il #Kim Jong-un #Kim Tak-hwan #Les notes coréennes

En ces temps de crise supposée dans la péninsule coréenne [1], beaucoup d’experts se lancent dans des analyses sur le régime de Pyongyang. De longs articles défendent ainsi une théorie de l’effondrement du régime ou bien encore le besoin du jeune leader à s’affirmer auprès des caciques militaires. Ces verbiages se rapprochent plus d’un exercice de style que d’une analyse de fond. En effet la seule certitude que nous ayons sur ce pays c’est que nos connaissances sont bien maigres et le peu que nous savons est à prendre avec des pincettes. On ne connait même pas l’âge exact du dirigeant actuel. Un véritable paradoxe pour le pays le plus épié au monde.

Quelques exemples :

  • Le recensement de 2008. A la fin des années 1990, les inondations détruisent plusieurs années de suite les récoltes. Une famine sévère s’installe dans le pays. On parle de millions de morts ; de 1,5 à 4 millions selon les sources soit entre 5 et 20% de la population. Les voyageurs étrangers rapportent que des corps sont laissés sur les bords des routes sans sépulture. Le monde se mobilise, l’aide humanitaire est envoyée en masse. En 2008 le pays effectue un recensement avec l’aide de l’ONU. Le chiffre tombe en 2010 : 23,34 millions d’habitants à comparer aux 21 millions d’habitants comptabilisés lors du recensement de 1993. "Impossible" s’étonnent immédiatement les démographes ; si la famine a été d’une telle ampleur, il est impossible que la population soit aussi élevée 10 ans après. Y a t il eu réellement une famine ? Une exagération de la crise pour maximiser l’aide obtenue, mais à quelle fin ?
  • Deuxième exemple, l’achat d’informations. Rien ne transpire du pays, tout y est cloisonné. Même les réfugiés qui ont fui le pays et quelque soit leur position dans la société sont incapables de donner une vision d’ensemble du pays. Faute de mieux les experts se contentent de détailler à la loupe les photos officielles : le ventre rebondi de la première dame annoncerait il une future naissance ? Tel personnage présent lors d’une visite annoncerait- il sa réhabilitation et tout de la même eau... Les experts es Corée, soit d’origine nord américaine et basés à Washington, soit sud coréens, enchainent articles d’analyse, conférences et rapports. Afin de répondre à ce fort besoin d’informations des services de renseignement étrangers, l’achat d’informations est devenu une pratique courante [2]. La demande créant l’offre, un juteux trafic de vente de faux s’est mis en place ; les journalistes japonais sont réputés les meilleurs acheteurs. C’est ainsi que l’on voit apparaitre des fausses histoires d’évasion, des faux témoignages sur le cannibalisme de population affamée comme celle du père dévorant son propre fils.
  • Troisième exemple, Kim Jong-il. Est-il vraiment mort le 17 décembre 2011 ? Mi 2009, Kim Jong-il apparait en public très affaibli. On y voit l’effet d’un cancer du pancréas détecté un an plutôt. Les quelques photos sont observées avec soins. Les experts lui donnent peu de temps à vivre. Les hypothèses fusent sur une éventuelle succession. Pourtant quelques semaines après, il réapparait en public mais en pleine forme. Est ce le même homme ? On assiste à la promotion précipitée de son fils et son ascension dans la hiérarchie du pouvoir qui verra sa conclusion par la mort officielle du tribun ce 17 décembre 2011. Rien ne transpire. La mort est annoncée 4 jours plus tard par la télé nord coréenne, le 21 décembre. C’est la douche froide pour les services secrets sud coréens qui se targuaient d’avoir des espions au plus près de l’entourage du Chef suprême, une vraie surprise aussi pour la CIA qui n’a rien venu venir. Une preuve certaine de l’inutilité du travail de renseignements des puissances étrangères, un simple touriste chinois en apprenant souvent beaucoup plus que des espions chevronnés.
  • Les chiffres et estimations. C’est la loterie, n’importe quel chiffre donné par la CIA ou tout autre officine est toujours à prendre avec des pincettes. Ce sont des estimations ou des projections dont les conclusions que l’on en tire sont biaisées par le parti pris. Un camp de prisonniers ferme ; normal les conditions de détentions sont trop durs et donc le nombre de mort trop important [3]. 1000 missiles sont déployés sur le territoire nord-coréenne dont 70% pointeraient sur la Corée du Sud. Inquiétant. Mais pourtant chiffre farfelu issu d’une projection de données datant de la fin des années 1990 qui étaient déjà à l’époque une estimation [4]. Des estimations biaisées, des conclusions peu objectives.

Afin de faciliter le travail de nos experts et des deux officiers du renseignement français en poste à Pyongyang sous couvert d’un bureau de représentation [5], deux livres à découvrir qui apportent des éléments pour essayer de comprendre la société nord coréenne. Deux visions, l’une politique et l’autre économique.

Les romans meurtriers de Kim Tak-hwan. Un roman policier d’un auteur sud coréen avec des choix narratifs qui en font un livre agréable à lire mais dont l’intérêt réside surtout dans les éléments de contexte politique et historique qui servent de toile de fond . L’histoire se déroule à la fin du XVIIIième siècle dans la capitale et dans l’entourage du Roi Jeongjo. Cela fait deux ans qu’il est sur le trône. Son père, le prince Sado, jugé déviant est mort asphyxié ; enfermé par son propre père dans un coffre à riz. Ainsi le Roi Jeongjo prend la succession de son grand-père, un roi souffrant de maladie mentale qui a régné sans partage pendant 52 ans, allant jusqu’à tué son propre fils. Le pays est dévasté, il faut tout reconstruire. Mais parmi les conseillers du Roi et ses ministres, deux visions s’affrontent : la modernité occidentale déjà adoptée en Chine ou une approche classique. Le roman est le symbole de cette modernité. Nouveau genre littéraire, il est porté par les « batards » et symbole des défenseurs d’une nouvelle gouvernance. Mais ces « batards » n’ont pas le lignage noble qui leur permettraient d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat et d’appliquer ainsi leurs idées. Le Roi n’est pas insensible à ces appels du pied reconnaissant dans les meilleurs d’entre eux les compétences nécessaires à la direction de l’Etat. C’est donc une lutte secrète qui se déroule autour du Roi pour s’assurer qu’aucun parti ne prenne l’ascendance sur l’autre, chacun agissant de son point de vue pour le bien de l’Etat et le bien être de la population. Il est facile de calquer ce modèle, que l’auteur nous décrit, sur la Corée du Nord d’aujourd’hui qui a remis en place les structures qui existaient à l’époque de Jeoson : un esclavage masqué [6], un pouvoir transmis de père en fils et non remis en cause même en cas de grave déviance mentale, l’accès aux sphères du pouvoir limité à 200 familles, une doctrine d’Etat forte comme assurance de stabilité sociale - le confucianisme pour Jeoson, le Juche pour la Corée du Nord. Le pouvoir est fort et la puissance absolue du Roi reconnue par tous malgré les tensions entre les différents mouvements de pensée.

L’économie de la Corée du Nord en 2012. Naissance d’un nouveau dragon asiatique ? de Benoît Quennedey. Alors qu’il ne se reconnait en rien dans l’idéologie politique du pays, l’auteur est devenu au fil des années une référence incontournable en France de la Corée du Nord. Vice-président de l’Association d’amitié franco-coréenne, ce haut-fonctionnaire milite activement pour une dédiabolisation du régime de Pyongyang. Sa stratégie est simple : favoriser et encourager les relations avec la Corée du Nord. De fait il a noué au fil des années des liens tangibles avec la Corée du Nord alimentant ainsi un savoir encyclopédique sur le sujet. Dans l’ouvrage d’économie qu’il nous livre, pas d’analyse oiseuse, ni d’extrapolation, uniquement des faits chiffrés et une analyse experte de l’économie nord coréenne. Si sur un thème aucune donnée n’existe, l’auteur présente objectivement les différentes estimations, variant souvent du simple ou double selon la source. Au delà des simples anecdotes comme l’abandon de la fiscalité personnelle en 1974, l’objectif est de prouver que bien loin des clichés véhiculés par les médias, la Corée du Nord est une puissance régionale en devenir où de nombreuses entreprises étrangères n’hésitent pas à s’installer



Repères :
  • Les romans meurtriers de Kim Tak-hwan, Picquier Poche, 2012. 520p. 10€70
  • L’économie de la Corée du Nord en 2012. Naissance d’un nouveau dragon asiatique ? de Benoît Quennedey, Les Indes Savantes, 2013. 132p. 19€.

[1La crise a été orchestrée par la Maison Blanche. La vigueur de la réponse nord-coréenne a obligé les faucons de retravailler leur plan de communication : U.S. Dials Back on Korean Show of Force et pour une traduction de l’article : Révélations sur le plan américain "Playbook" d’escalade des tensions avec Pyongyang

[3Le nombre de prisonniers politiques en Corée du Nord aurait été réduit à 120 000, KBS, 05 mars 2013

[4La Corée du Nord aurait déployé 1 000 missiles dont 70 % visent son voisin du Sud, KBS, 05 mars 2013

[5Le directeur du bureau ne parle même pas coréen. Un point peu apprécié à Pyongyang

[6L’esclavage est aboli en Corée en 1894. Sa particularité était que maître et esclave appartenaient à la même ethnie.



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