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L’unité d’inspiration de la pensée d’Ivan Illich

jeudi 10 novembre 2016, par Olivier Rey

Il y a un paradoxe à propos d’Ivan Illich. Sa critique – non pas extrémiste, mais radicale – de la dynamique de « développement » et de « modernisation » des sociétés, a suscité un vif intérêt dans les années 1970. Puis, avec la fin de la reconstruction consécutive à la seconde guerre mondiale et l’arrivée des premiers chocs pétroliers, les crises à répétition, le chômage de masse, le surendettement, l’« exclusion » à grande échelle sont arrivés, et un large consensus s’est formé pour considérer que ce qui importe avant tout, afin d’améliorer la situation, est le rétablissement d’une croissance économique forte. C’est ainsi que, de façon déconcertante, les maux que pointait la critique illichienne ont, en s’aggravant, conduit à mettre la critique de côté, à la marginaliser, à en faire pratiquement un souci d’esthètes ou d’irresponsables coupés du seul vrai problème, celui
qui conditionne tout le reste : la croissance. Comme le déclarait le président George W. Bush – à propos du réchauffement climatique, mais le même jugement s’applique dans tous les domaines et n’a rien d’une exclusivité républicaine américaine – : « My approach recognizes that economic growth is the solution, not the problem [1]. » Pourtant, il semblerait que nous soyons entrés dans une période où, à moins d’oeillères réduisant le champ de vision à presque rien, il devient de plus en plus difficile d’ignorer que les problèmes engendrés par un certain type de développement croissent plus vite que les moyens que ce développement nous fournit pour les résoudre. Dans les termes d’Illich : « C’est la contre-productivité spécifique qui s’installe dans un secteur après l’autre. Ce sont les pompes qui font couler le bateau [2]. »

Quelles sont les raisons qui font que la pensée d’Illich s’est trouvée marginalisée ?

Il faut d’abord compter avec une sorte de mouvement panique devant les difficultés croissantes – mouvement panique qui conduit à persévérer dans la voie accoutumée, à chercher désespérément les solutions au seul endroit où l’on s’était habitué à les trouver. Quelques décennies de « crise » ont conduit, paradoxalement, à renforcer dans des proportions inouïes le pouvoir de la pensée économique, réputée seule capable de sortir les sociétés de l’ornière où elles ont versé. Pour reprendre une comparaison utilisée par Illich lui-même, les pays « développés » se confient au mirage des remèdes économiques comme certains peuples archaïques à une danse de la pluie : si la pluie ne vient pas, c’est qu’on n’a pas dansé comme il le fallait. Si la crise persiste, c’est qu’on n’a pas su relancer l’économie comme on aurait dû.

De la critique de la contre-productivité
au passé comme miroir

Un deuxième motif à la mise à l’écart d’Illich tient, selon nous, à certaines insuffisances ou ambiguïtés de sa critique telle que celle-ci s’est formulée au moment où elle a rencontré le plus d’échos, au cours des années 1970. Dans ses entretiens avec David Cayley, Illich a lui-même témoigné de l’éloignement
qu’il pouvait éprouver à l’égard de ses premiers livres : « Ces textes sont morts, ce sont des écrits d’un autre temps [3]. » Une des choses qui le gênaient était leur manière d’insister sur la « contre-productivité », inhérente au développement des techniques, des services et des organisations au sein des sociétés contemporaines. Même si pareille argumentation visait tout sauf une augmentation de la productivité économique, elle se maintenait, à sa façon, sur le terrain d’un certain utilitarisme. Ce qui fait que la critique du système en place pouvait, dans une sorte de contre-productivité seconde, contribuer à la continuation du système en confortant son cadre idéologique : « Paradoxalement, la démonstration de la contre-productivité de la croissance confirme la conviction que ce qui compte pour les hommes peut s’exprimer en termes économiques [4]. » Contre cela, on peut considérer que le « premier Illich » adoptait une forme de discours similaire à celle choisie par Pascal lorsque celui-ci s’opposait au libertin. L’argument du pari n’était nullement le fondement de la foi en Dieu de Pascal. Mais face à un contradicteur qui déclarait d’emblée ne croire, comme le dom Juan de Molière, qu’à deux et deux font quatre et quatre et quatre font huit, Pascal acceptait de se placer lui-même sur le terrain de son adversaire afin de démontrer à celui-ci que sa position était incohérente. Même celui qui ne croyait qu’à deux et deux font quatre et quatre et quatre font huit devait encore, sur cette seule base, se confier à Dieu. Les premières oeuvres d’Illich sont envisageables de la même façon : même celui qui ne croit qu’au développement par la croissance économique devrait, par simple fidélité à ce qui fonde ses convictions, être amené à comprendre que la voie suivie n’est pas la bonne. Pensons, néanmoins, à la manière dont l’argument du pari s’est trouvé le plus souvent reçu : comme le fondement de la foi de Pascal. Ce qui fait qu’au moment même où Pascal entendait montrer rationnellement l’incohérence de la position du pur rationaliste, il allait, par malentendu certes, mais par un malentendu très répandu, contribuer à la diffusion de l’idée que la foi peut être soumise au calcul. Il suffira alors plus tard – comme le fera par exemple Laplace – de trouver un défaut dans le raisonnement pascalien pour se sentir quitte de ce que Pascal visait à exprimer.

Indépendamment de cela, Illich constatait que sa critique ne « mordait » pas comme il l’aurait souhaité sur les réalités en cause. Il était à la recherche du « point d’Archimède » qui lui aurait permis d’avoir prise sur le monde moderne. Ce point d’Archimède, il imagina un moment le trouver dans une culture non-occidentale, mais il se rendit compte qu’il avait dépassé l’âge de s’immerger comme il aurait été nécessaire de le faire dans une culture trangère. C’est alors qu’il se résolut à chercher dans le passé, et en particulier dans les temps médiévaux qu’il connaissait bien, le fondement d’un regard suffisamment extérieur au monde moderne pour en faire ressortir les postulats implicites et les singularités. Telle fut son entreprise à partir du Genre vernaculaire, jusqu’à l’explicite Dans le miroir du passé, en passant par Du lisible au visible. Il s’en explique très clairement :

Le lecteur remarquera qu’il m’arrive souvent de considérer le présent comme si j’en devais rentre compte aux auteurs des textes anciens que j’interroge. Je souhaiterais suggérer à chaque auditoire que c’est seulement dans le miroir du passé qu’il est possible de reconnaître l’altérité radicale de notre topologie mentale du xxe siècle, et d’en déceler les axiomes générateurs qui restent généralement hors de portée de l’attention contemporaine [5].

Il n’y a donc pas « deux Illich », celui des années 1960-1970 d’un côté, celui des années 1980-1990 de l’autre, au sens où il y aurait entre ces deux périodes une rupture conceptuelle. S’il y a évolution des idées, il s’agit moins d’une prise de distance que d’une reprise et d’un approfondissement. En revanche, il y a ce qu’on pourrait appeler un basculement stratégique. La critique ne s’exerce plus sur le même mode. Avec le recul, ce basculement paraît-il avoir été opportun ? D’un côté, à la fin des années 1970, Illich avait l’impression de se répéter, il se sentait devenir « comme un juke-box » et il avait certainement besoin, pour revivifier sa pensée, de renouveler son approche. D’un autre côté, si un des objectifs poursuivis était de produire une critique ayant davantage d’impact sur le monde, on doit reconnaître que ce but a été totalement manqué : non seulement l’audience d’Illich n’a pas augmenté, mais elle s’est même très considérablement réduite au point que beaucoup, en apprenant en 2002 sa disparition, ont été surpris, convaincus qu’ils étaient qu’il était mort depuis longtemps. Certes. Cela étant, si l’on soutient qu’au-delà du changement formel, il y a bien un seul Illich, on peut se dire que l’évolution stratégique a eu cette vertu de mettre les choses au clair, de dissiper certaines ambiguïtés, de disperser ceux qui ne le suivaient que sur un malentendu.

Politiquement, Illich a été d’emblée rejeté par une droite attachée à la gestion des affaires courantes. Il l’a également été par la droite intellectuelle. Ainsi ce jugement sans appel d’Alain de Benoist : « Dépouillée des emprunts, des banalités, des généralisations hâtives et des statistiques tronquées, l’oeuvre d’Illich apparaît, sur le fond, comme très superficielle et d’une extrême médiocrité [6]. » Quant à la gauche, au sein de laquelle il avait d’abord trouvé des soutiens, elle va rapidement se détacher de lui au cours années 1980, pour des raisons faciles à comprendre. Certes, Illich est tout sauf un réactionnaire. Pour autant, il n’estime pas qu’il faille systématiquement et de toute urgence se dégager des traditions, en lesquelles il voit une forme de sauvegarde face au rouleau compresseur du développement, et davantage un socle sur lequel construire qu’un obstacle à balayer pour bâtir un monde nouveau. Dans les termes de Simone Weil : « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé1. » Illich s’exprime en un style très différent. Il n’en estime pas moins que le passé et les traditions sont des points d’appui nécessaires pour habiter convenablement le présent : « J’affirme avec force mon attachement à ce qui se nomme la tradition [7]. » Si la plus grande partie de ce qu’on appelle la gauche, animée par un rejet viscéral du passé [8], ne pouvait qu’être effarouchée par une telle position, Illich, de son côté, ne s’est pas privé de critiquer la contribution apportée par les courants réputés les plus progressistes à l’hypertrophie de la technique et des services, et à la ruine partout sur la terre de conditions de vie simplement humaines.

Cette propension à réduire la convivialité à l’économie primitive, jointe à une horreur de la tradition travestie en volonté de contribuer au progrès d’autrui, engendre la destruction inconsidérée du passé. On en vient à regarder la tradition comme une expression historique du déchet, dont il faut se défaire en même temps que des immondices du passé [9].

On peut se demander pourquoi le malentendu entre Illich et bon nombre de ses lecteurs dans les années 1970 n’a pas été éventé plus tôt. Peut-être, comme l’a suggéré Illich lui-même, faut-il l’attribuer à l’amnésie culturelle contemporaine, qui fait que des vues fondées sur la tradition peuvent paraître extrêmement novatrices : « J’ai souvent l’impression que plus je parle de manière traditionnelle, plus je deviens radicalement étranger [10]. »

Quoi qu’il en soit, le divorce entre Illich et nombre de ceux qui s’intéressaient à ses travaux s’est consommé au début des années 1980, avec la publication du Genre vernaculaire. Dans cet ouvrage, Illich identifie dans le passage d’un monde genré, peuplé d’hommes et de femmes, à un monde sexué, peuplé d’êtres humains affectés, secondairement, d’un sexe masculin ou féminin, la condition de possibilité de l’arasement de toutes les différences ontologiques, ouvrant sur un monde où plus rien ne fait limite et de ce fait entièrement livré aux entreprises techniques et aux échanges économiques. Autrement dit, il établit un lien entre des maux contemporains que beaucoup s’accordent à fustiger, et une dynamique d’indifférenciation entre les hommes et les femmes que les mêmes s’accordent souvent à considérer comme éminemment positive, et insuffisamment accomplie. « Mon raisonnement dérangeait leurs rêves : le rêve féministe d’une économie égalitairement neutre, dépourvue de rôles obligatoirement sexués ; le rêve de gauche d’une économie politique ne connaissant que des “humains” ; le rêve futuriste d’une société moderne où les gens seraient flexibles, décidant à leur gré d’être dentiste, mâle, protestant ou généticien – tous choix méritant le même respect [11]. » La gauche anti-religieuse se souvint alors qu’il était prêtre, et ses démêlés avec le Vatican ne suffisaient pas à l’absoudre. Quant à la gauche chrétienne, embarrassée qu’on pût la soupçonner de ne pas être assez progressiste, elle ne pouvait continuer de se compromettre avec un personnage aussi douteux.

Une unité sans système :
le souci du proportionné

La pensée d’Illich a également souffert, dans sa réception, de ne pas faire système et de ne pas être réductible à quelques mots d’ordre. Cela est à mettre à son crédit : mieux vaut perdre en audience que de sacrifier la vérité à des slogans. Cela étant, l’absence de système n’empêche pas une certaine unité d’inspiration, qu’il vaut la peine de dégager. Comprendre et dégager l’unité d’inspiration qui sous-tend des réflexions aussi diverses ne répond pas seulement à un souci de philosophe, amant des systèmes. C’est surtout ce qui doit permettre de reprendre, d’actualiser et de prolonger les analyses d’Illich au-delà des secteurs particuliers où sa sagacité s’est exercée. C’est élaborer une boussole intellectuelle dont nous n’avons que trop besoin pour nous orienter dans le chaos actuel.

Parmi les constantes orientant la pensée d’Illich tout au long de sa vie, il faut évidemment compter le christianisme, et plus spécifiquement, au sein du christianisme, le catholicisme, même si les difficultés rencontrées avec la hiérarchie de l’Église sont bien connues. Illich a renoncé à tous ses privilèges ecclésiastiques, et il a été menacé d’excommunication. Pour autant, sans taire des différends très marqués, il n’a pas abandonné l’Église. Ne serait-ce que par rigueur intellectuelle, par reconnaissance envers une institution à laquelle, même s’il s’y opposait, il devait de pouvoir le faire : « Sans l’Église, nous n’aurions pas de tradition et nous ne pourrions pas retourner à l’Évangile [12]. » Au sein de cette tradition, il a accueilli avec une gratitude particulière l’enseignement
de Thomas d’Aquin, auquel s’accordait, selon ses propres termes, son mode de perception tout entier.

Je me demande si les thomistes seraient d’accord avec moi, mais je crois que le thomisme – ou plutôt Thomas, que j’ai redécouvert grâce à Jacques Maritain– a imprégné ma pensée, ma vie, mon expérience, et que je lui dois cette structure intellectuelle qui m’a permis d’aller de Hugues de Saint-Victor à Kant, et de Schutz – ou Dieu sait quel autre étrange auteur allemand – à Freud, voire de pénétrer dans le monde de l’islam, sans jamais me disperser [13].

En ce point, il convient de signaler une chose : la tradition religieuse dans laquelle Illich a grandi et qu’il a assumée a certainement aiguisé sa sensibilité à certains aspects de la réalité. Dans ses ouvrages cependant, il n’argumente jamais à partir de la religion. Celle-ci, dans les réflexions qu’il développe et expose, ne joue à l’arrière-plan qu’un rôle heuristique.

Une autre constante chez Illich est le prix accordé à l’amitié. « Aujourd’hui plus que jamais, la renaissance d’une quête éclairée de la vérité est nourrie par une amitié austère plutôt que par des systèmes [14]. » À la conjuratio, accord reposant sur l’échange de serments, il préférait la conspiratio, l’union s’attestant dans l’échange des souffles.

Sur un plan conceptuel, il nous a lui-même donné, dans une conférence tardive [15], quelques indications éclairantes sur ce qui constitue un foyer de sa pensée. Le premier propos de cette conférence était de rendre hommage à Leopold Kohr, un homme qu’il avait côtoyé quelques années durant à Porto Rico – personnage singulier, demeuré très peu connu en dehors de cercles restreints même si son nom s’est trouvé parfois évoqué à travers l’influence exercée sur l’économiste anglais qui fut son élève, Ernst Friedrich Schumacher, auteur en 1973 d’un essai à succès dont le titre est devenu un slogan : Small is beautiful. Kohr, né en 1909 dans la bourgade d’Oberndorf, près de Salzbourg, avait quitté l’Autriche après l’Anschluss pour s’installer aux États-Unis où, de 1943 à 1955, il enseigna l’économie et la philosophie politique à l’université de Rutgers avant, de 1955 à 1973, d’être professeur d’économie et d’administration publique à l’université de Porto Rico. Aux grands programmes de développement, déracinant les populations et détruisant leurs modes de vie, Kohr opposait sa théorie et sa pratique du développement endogène. C’est sur ses conseils qu’en 1967, la nouvelle république d’Anguilla refusa de livrer ses côtes aux sociétés hôtelières américaines et au projet portuaire d’Aristote Onassis, qui prétendaient « développer » l’île. Kohr revint en Europe en 1973 et, après avoir encore enseigné quelque temps au pays de Galles, vécut à Gloucester où il s’éteignit en 1994. Il fut l’un des premiers à recevoir le prix Nobel alternatif, en 1983. Quoique les événements l’eussent contraint à s’expatrier, toute sa vie il garda la conviction que l’unité de distance pertinente pour organiser une société saine était de l’ordre de celle séparant Oberndorf de Salzbourg, la capitale du Land, située à vingt-deux kilomètres. Par ailleurs, Kohr estimait qu’aucune société humaine, quelle que fût sa forme d’organisation, ne pouvait vivre correctement au-delà d’un maximum absolu de douze à quinze millions de membres. Illich a manifestement été marqué par Kohr, et par la thèse centrale de son ouvrage majeur, The Breakdown of Nations, publié en 1957 :

Il semble qu’en dernier ressort il n’y ait qu’une cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive (bigness). […] Celle-ci se révèle le seul et unique problème présent dans toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros [16].

À bien y regarder, une bonne partie des travaux d’Illich d’être envisagée dans cette perspective : un affinement, une généralisation et une application plus diversifiée et rigoureuse de l’idée maîtresse de Kohr, un approfondissement de la pensée de celui-ci sur la notion d’échelle pertinente.

La question de l’échelle est un impensé de la tradition philosophique occidentale. Celle-ci semble mettre un point d’honneur à définir des concepts sans jamais s’inquiéter des bornes quantitatives entre lesquelles ces concepts ont un sens. Partout où les réflexions d’Illich se sont portées, elles ont cherché à débusquer cet impensé ; dans tous les aspects qu’elles ont explorés, elles ont mis au jour les liens étroits qui unissent le bien à ce qui a la bonne taille – une taille au-delà de laquelle ce qui servait la vie se met à lui nuire et à la ruiner. Platon, dans Le Politique, prenait soin de distinguer deux sections dans l’art de mesurer.

Dans une partie de cet art nous placerions l’ensemble entier de tous les arts où l’on mesure par rapport à leurs opposés un nombre, une longueur, une profondeur, une largeur, une vitesse ; dans l’autre partie, tous les arts qui ont en vue la juste mesure (μετρον), le convenable (πρέπον), l’opportun (καιρός), l’obligatoire, et, d’une façon générale, tout ce qui est venu fixer sa résidence en ce qui tient le milieu entre les deux extrêmes [17].

C’est un lieu commun que de noter la place énorme prise par la mesure dans les sociétés modernes. Une frénésie de mesures s’est emparée d’elles, ne laissant à peu près rien échapper à son emprise. Mais c’est à la première façon de mesurer que les sociétés modernes s’adonnent sans retenue, tandis que, dans le même temps, la seconde façon a été à presque totalement perdue de vue. C’est pourtant elle, montre Illich, qui est essentielle pour comprendre l’existence, dans tous les domaines, de seuils de retournement, au-delà desquels le développement devient destructeur :

En chacune de ses dimensions [l’]équilibre de la vie humaine correspond à une certaine échelle naturelle. Lorsqu’une activité outillée dépasse un certain seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. […]
Si nous voulons pouvoir dire quelque chose du monde futur, dessiner les contours théoriques d’une société à venir qui ne soit pas hyper-industrielle, il nous faut reconnaître l’existence d’échelle et de limites naturelles. L’équilibre de la vie se déploie dans plusieurs dimensions ; fragile et complexe, il ne transgresse pas certaines bornes. Il y a certains seuils à ne pas franchir. Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu figure nouvelle. Car, passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l’équilibre global, ce seuil critique [18].

Kohr insistait sur la taille adéquate des sociétés : au-delà d’une
certaine limite, l’accroissement du nombre des citoyens pose obligatoirement des problèmes de gestion qui outrepassent les bénéfices que la société peut retirer de ces membres supplémentaires, l’écart ne faisant que s’aggraver au fur et à mesure que la quantité croît. Illich repère des limites de cet ordre dans tous les secteurs du réel. Les échelles propices à l’épanouissement humain se révèlent, en effet, peu extensibles. Une vie bonne suppose que tout demeure proportionné à nos facultés naturelles. À l’inverse, la technique, l’industrie et les services modernes, prétendument au service des hommes, écrasent dans leur démesure les capacités propres des personnes et rendent celles-ci entièrement tributaires d’un gigantesque appareil qui réduit à presque rien leur prétendue autonomie. Cela, pour des avantages très réduits car, contrairement aux croyances inculquées par la propagande, les plus grands bénéfices sont apportés par des techniques relativement peu sophistiquées et des organisations d’étendue limitée.

Un indice frappant du décalage croissant entre les hommes et le monde engendré par la dynamique de développement moderne est l’exigence de plus en plus importante de « formation ». Nous sommes confrontés à ce que Peter Schrag a appelé l’immigration syndrome : tous les habitants de la terre sont dorénavant traités comme s’ils arrivaient d’une autre planète, et devaient subir un long entraînement avant d’être à même de vivre onvenablement dans leur nouvel environnement. Seuls ceux qui ont été suffisamment formés peuvent prétendre à une existence décente. Et il n’y a pas d’espoir que la situation s’améliore, dès lors que le coût de cette formation croît plus vite que la productivité globale. Dans ces conditions, l’existence d’un nombre toujours plus élevé d’ « exclus » n’est pas un raté du système, mais un produit nécessaire de ce même système. Quant aux « inclus », eux-mêmes ne mènent pas une existence enviable, car leur inclusion passe par la nécessité de s’engrener sur une mécanique socio-technique démesurée qui ne compense pas par les pouvoirs qu’elle octroie les aptitudes naturelles qu’elle rend inopérantes.

Évoquant Kohr, Illich prend soin d’insister sur un point : ce qui importe n’est pas le petit, mais le proportionné ; proportionné en tant qu’harmonie des éléments les uns par rapport aux autres (symétrie, au sens grec du terme), et par rapport à l’être humain.

Kohr reste aujourd’hui un prophète, parce que même les théoriciens du small is beautiful n’ont pas encore découvert que la beauté et le bien ne sont pas une affaire de taille, en dimensions ou en intensité, mais une question de proportions. […] Bien peu ont saisi le coeur de son propos : l’importance qu’il accorde au proportionné. S’inspirant de lui, beaucoup sont allés jusqu’à chérir tout ce qui est petit [19].

Il se trouve que dans le monde actuel, en proie au gigantisme, aux excroissances monstrueuses, à la mondialisation compulsive, le sens des proportions doit pousser, à peu près partout, à la réduction d’échelle. Pourtant, cet aspect circonstanciel ne doit pas faire oublier le principe fondamental : non pas l’apologie du petit en tant que tel, mais la recherche, en toutes choses, de la taille la plus appropriée à l’épanouissement d’une vie humaine. Alors seulement la critique du gigantisme ambiant peut ouvrir sur un horizon constructif.

Par ailleurs, penser que le respect du proportionné est soumission pure et simple à la nature serait une erreur. En effet, il appartient à l’humain de ne pas être dans cette soumission pure et simple (ce qui ne signifie pas être dans l’arrachement radical) ; il s’agit de respecter les limites au-delà desquelles l’arrachement devient délétère. Illich prend au sérieux l’idéal moderne d’autonomie, mais il se rend compte que la voie suivie pour l’accomplir autant que faire se peut est mauvaise, parce qu’elle entraîne une perte du sens de l’approprié. À rebours, il invite à réélaborer un rapport au monde inspiré par le principe du proportionné – proportion entre les moyens et les fins, d’une part (pas de déchaînement technique pour remplir des tâches frivoles, ou qui pourraient être accomplies plus simplement), entre les fins poursuivies et les facultés de l’être humain d’autre part (ce que permet la technique doit demeurer commensurable avec les facultés humaines ; sans quoi, la technique humilie, asservit et défait l’homme au lieu de le servir). Il ne s’agit pas tant, ici, d’être antimoderne, que de prendre en compte les conditions à respecter pour que les promesses d’émancipation de la modernité soient tenues.

La sagesse, pas la responsabilité

Michel Serres identifie bien notre temps comme une période de basculement. Mais comme Victor Hugo prévoyait, au xixe siècle, que l’humanité doublerait bientôt le cap des tempêtes pour voguer paisiblement sur l’océan du bonheur, Michel Serres imagine que ce cap, au moins en Occident, est désormais passé. Il baptise le nouvel humain « Petite Poucette », pour sa merveilleuse faculté à envoyer des SMS avec ses pouces, et lui prédit un avenir tout confort. « Petite Poucette n’aura pas faim, pas soif, pas froid, sans doute jamais mal, ni même peur de la guerre sous nos latitudes. Et elle vivra cent ans [20]. » Il y a bien, ici et là, quelques menus problèmes à résoudre, mais l’ingéniosité humaine y pourvoira, les nouvelles technologies nous tireront d’affaire. Freud reprochait à l’éducation de son temps de dissimuler aux adolescents les agressions dont ils étaient destinés à devenir l’objet :

En lâchant la jeunesse dans la vie avec une orientation psychologique aussi inexacte, l’éducation ne se comporte pas autrement que si l’on équipait des gens partant pour une expédition polaire avec des vêtements d’été et des cartes des lacs lombards [21].

Avec Michel Serres, Petite Poucette part pour les pôles en slip de bain et munie du plan d’un Center Parc.

Illich, quant à lui, considérait le « développement » comme une impasse, et pensait, étant donné notre incapacité manifeste à rebrousser chemin quand il en était encore temps, que nous ne ferions pas l’économie d’un effondrement. Depuis deux siècles, les hommes vivent dans un chantier. Ils mesurent aujourd’hui que non seulement le palais ne sera jamais terminé, mais qu’il s’écroule sur eux. « Les projets de croissance s’effondrent rapidement en ruines et en détritus au milieu desquels il nous faut apprendre à vivre [22]. » Le malheur ne tient pas à la fin d’un monde entêté dans l’absurde, mais à l’ampleur de la transition à effectuer en un temps très restreint pour changer nos façons de vivre. La cure de désintoxication menace d’être très brutale, et la détresse accompagnant le sevrage risque d’engendrer des crises profondes, provoquant de terribles dégâts :

Le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres [23].

À cela, il convient de se préparer, autant que faire se peut – pour essayer de devancer, si peu que ce soit, le choc contre le mur de la nécessité et de lisser les bouleversements auxquels nous aurons à faire face. Cela étant Illich, tout en invitant à la sobriété, refusait de faire de celle-ci un mot d’ordre, et ne détestait rien tant que les appels à la « responsabilité » de chacun d’entre nous pour nous faire adopter des conduites « respectueuses de l’environnement ».

J’objecte contre le fait d’appeler tout cela une activité responsable. C’est sage, c’est judicieux, c’est sensé. Mais de quoi se sent-on responsable ? […] Le fait d’agir prudemment, vertueusement, appartient à mon existence. Quand je me comporte d’une manière responsable, je m’inscris moi-même dans le système [24].

Le bon comportement doit découler de la décence, du sens de ce qui convient, non de la responsabilité.

En admettant même que des appels de plus en plus pressants à la responsabilité puissent parvenir à modifier quelque peu les comportements, d’une part les modifications ainsi obtenues demeureraient insuffisantes et précaires, d’autre part elles s’accompagneraient de mauvaise humeur et de sacrifices permanents.

Dans un monde où l’on ne peut dire « assez » que lorsque la nature cesse de fonctionner comme une mine ou un dépotoir, ce qui attend l’être humain n’est pas la satisfaction mais l’acceptation maussade [25].

Or, selon l’excellente formule de Jean Robert et Thierry Paquot, « il ne s’agit pas de “limiter pour survivre” mais de se limiter pour mieux vivre maintenant [26] ». Illich conclut son introduction à La Convivialité en citant Thomas d’Aquin :

L’austérité, en tant que vertu, n’exclut pas tous les plaisirs, mais seulement les plaisirs artificiels et informes. Par quoi elle semble se rattacher à la convivialité, qu’Aristote appelle amitié, ou à l’humeur enjouée [27].

On pourra objecter que l’éloge de l’austérité n’est pas à la hauteur des « défis » du présent, et qu’il manque à cela un « plan d’action ». Comme si la tendance moderne à traduire toute idée en action, ou en abstention active de toute action, ne constituait pas l’un des symptômes de la présente crise culturelle [28]. Quand les grandes entreprises de manipulation et de transformation du monde cessent de convaincre, ou tournent mal, l’idée naît que l’on va pouvoir organiser le sauvetage général. Illich voit moins là une chance d’amélioration qu’une persévération dans l’hubris, comme si nous étions des Atlas pour porter le poids du monde sur nos épaules. Il refuse de céder à cette nouvelle chimère.

Dans la tradition du monde occidental, j’ai carrément choisi, en raison de mes racines, la politique de l’impuissance. J’atteste de mon impuissance parce que je pense […] qu’il ne nous reste rien d’autre, et aussi parce que, pour le moment, je pourrais démontrer que nous ne pouvons rien faire. Aujourd’hui, la politique focalise presque inévitablement notre attention sur des buts intermédiaires et nous cache ce à quoi nous devons NON !… Comme il faut dire non, par exemple, à cette illusion qui consiste à croire que nous pouvons réellement intervenir dans certaines situations [29].

Les appels à la responsabilité envers la « planète » ou les générations futures non seulement ne changent rien, mais induisent un mauvais rapport au monde et aux autres, en anesthésiant la sensibilité dans le général, en faisant perdre encore un peu plus le sens du proportionné. On moque facilement les initiatives individuelles ou locales au nom du fait qu’elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, en oubliant que c’est la négligence envers ce qui est à notre portée au nom de l’universel qui, en dévaluant notre expérience directe, a permis et permet aux ravages d’être perpétrés. « La terre est quelque chose que l’on peut sentir, que l’on peut goûter. Je ne vis pas sur une planète [30]. »

Non seulement l’idée que nous pouvons encore « piloter » le devenir du monde est fausse, non seulement elle ne sauve rien, mais encore elle nous détourne d’une bénédiction du présent, qui est de pouvoir enfin considérer celui-ci, maintenant qu’il n’est plus obscurci par l’ombre d’un avenir radieux toujours à imaginer, à échafauder et à pourvoir de nouveaux équipements. Ce qu’Illich entendait cultiver en lui-même et avec ses amis n’était pas tant l’impuissance, comme il en a été fait mention plus haut, que « la renonciation au pouvoir, une renonciation imprégnée de la perception de l’ici et du maintenant entre le juif et le Samaritain [31] ». « Le sentiment éprouvé à l’idée d’être à même de célébrer le présent et de le célébrer de la manière la plus humble qui soit, parce qu’il est beau et non parce qu’il est utile pour sauver le monde, pourrait créer la table du repas qui symbolise l’opposition à cette danse macabre de l’écologie, la table du repas où l’on célèbre le fait d’être vivant en opposition à celui d’être “en vie” [32]. » L’avenir ne résultera pas de notre souci pour lui. Ce qui nous appartient, c’est de vivre le présent comme il convient. L’avenir, s’il y en a un, nous sera donné par surcroît.


[1« Clear Skies and Global Climate Change Initiatives », conférence donnée le 14 février 2002 à Silver Spring, Maryland.

[2Némésis médicale. L’expropriation de la santé [1975], OC, vol. 1, Paris, Fayard, 2004, p. 671.

[3David Cayley, Entretiens avec Ivan Illich [1992], trad. de l’anglais par Paule Noyart, Montréal, Bellarmin, 1996, p. 164.

[4Dans le miroir du passé [1992], trad. de l’anglais par Maud Sissung et Marc Duchamp, OC, vol. 2, Paris, Fayard, 2005, p. 736.

[5Dans le miroir du passé, op. cit., p. 706.

[6Vu de droite, Paris, Copernic, 1978, p. 479.

[7La corruption du meilleur engendre le pire [2005], trad. de l’américain par Daniel De Bruyker et Jean Robert, Arles, Actes Sud, 2007 p. 126.

[8On peut se reporter, sur ce point précis, à l’ouvrage de Jean-Claude Michéa Le Complexe d’Orphée (Paris, Climats, 2011). À l’annonce de la mort du fondateur et dirigeant de la firme Apple, Martine Aubry, alors premier secrétaire du parti socialiste français, déclarait : « Chapeau bas à Steve Jobs, créateur de génie qui a révolutionné notre vie quotidienne, notre façon d’être informés, d’écouter
de la musique, de partager » (Libération, 7 octobre 2011). Quant au fait de savoir si un changement aussi massif a été positif ou négatif, à aucun moment il n’a été interrogé – le fait de rompre avec l’humanité passée est en soi un bien.

[9Dans le miroir du passé, op. cit., p. 784. On pourrait ici encore citer Simone Weil : « Depuis plusieurs siècles, les hommes de race blanche ont détruit du passé partout, stupidement, aveuglément, chez eux et hors de chez eux. Si à certains égards il y a eu néanmoins progrès véritable au cours de cette période, ce n’est pas à cause de cette rage, mais malgré elle, sous l’impulsion
du peu de passé demeuré vivant » (op. cit., ibid.).

[10David Cayley, Entretiens…, op. cit., p. 344.

[11Le Genre vernaculaire [1982], trad. de l’anglais par Maud Sissung, OC, vol. 2, op. cit., p. 258.

[12David Cayley, Entretiens…, op. cit., p. 272.

[13Id., p. 203.

[14« La culture de la conspiration [1998], La Perte des sens, trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Fayard, 2004, p. 343.

[15« La sagesse de Leopold Kohr » [1994], La Perte des sens, op. cit.

[16The Breakdown of Nations, Totnes (Devon), Green Books, 2001, rééd. 2012, p. 21.

[17284e, trad. Léon Robin, OC, 2 vol., Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1950.

[18La Convivialité [1973], OC, vol. 1, op. cit., p. 454-456.

[19« La sagesse de Leopold Kohr », La Perte des sens, op. cit., p. 234-236.

[20« Petite Poucette, la génération mutante », interview, Libération, 3 septembre 2011.

[21Le Malaise dans la culture [1930], trad. de l’allemand par Pierre Cotet, René Lainé et Johanna Stute-Cadiot, Paris, PUF, coll. « Quadrige »,

[22« L’histoire des besoins » [1988], La Perte des sens, op. cit., p. 71.

[23La Convivialité, op. cit., p. 474.

[24David Cayley, Entretiens…, op. cit., p. 351-352.

[25Dans le miroir du passé, op. cit., p. 838.

[26« Monument ou chantier ? L’héritage intellectuel d’Ivan Illich », Esprit, août-sept. 2010, p. 121.

[27Somme théologique, second volume de la seconde partie, question 168, fin de l’article 4. Nous croyons nous inscrire dans la pensée d’Illich en traduisant ici le latin affabilitas par « convivialité ».

[28Voir entre autres, à ce sujet, Max Horkheimer, Éclipse de la raison [1947], trad. de l’américain par Jacques Debouzy, Payot, coll. « Critique de la politique », 1974, p. 10 sq.

[29David Cayley, Entretiens…, op. cit., p. 272-273.

[30Id., p. 354.

[31La corruption du meilleur engendre le pire, op. cit., p. 244.

[32David Cayley, Entretiens…, op. cit., p. 348.


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