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La Belgique ne répond plus

mercredi 8 février 2012, par Arnaud Vojinovic

Un livre sur le canular de la RTBF qui fit paniquer les téléspectateurs d’un pays dissout.

Le soir du 13 décembre 2006, c’est à un véritable électrochoc auquel est soumise la Belgique : la Flandre déclare de façon unilatérale son indépendance. La télévision en voie de ne plus être nationale décide d’interrompre ses programmes et de couvrir au plus près l’événement en dépêchant des envoyés spéciaux à travers le plat pays. Le Roi dans l’incapacité de régner quitte Bruxelles, des manifestants pro-flamands se regroupent auprès du parlement et commencent à fêter leur victoire, les trams s’arrêtent à la nouvelle frontière et les passagers continuent à pied,… C’est ce à quoi assistent les Belges scotchés et sidérés devant leur petit écran. La Belgique est sur les genoux et c’est bien à sa désagrégation qu’on assiste en direct. Comment a-t-on pu en arriver là ? Les hommes politiques de tout bord s’affolent devant les micros pour débattre des conséquences immédiates de la scission, des personnalités en vues donnent leur réaction à chaud, comme la chanteuse Axelle Red, le tout hystériquement bousculé par des reportages décousus et des images tremblées. Il faut s’y résoudre : ci-gît la Belgique.

89% des téléspectateurs croient dur comme fer à la dissolution de la Belgique filmée en direct

En réalité, l’émission est une fiction et c’est donnée un objectif pédagogique sur l’avenir de la Belgique. Mais très vite, la machine s’emballe et malgré les annonces signalant que l’émission est un docu-fiction ou l’insertion d’absurdités surréalistes comme les Belges savent si bien les trousser tel que l’arrivée du roi au Congo ou bien, la prise d’assaut de l’émetteur de la RTBF par des parachutistes, 89% des téléspectateurs croient dur comme fer à l’indépendance de la Flandre dès le début de l’émission. La soirée se conclut sur un débat où les intervenants eux-mêmes secoués par l’émission qu’ils viennent de voir reconsidèrent les éléments de l’émission. Mais la panique se poursuit même durant ce plateau : malgré un dispositif d’accompagnement et des démentis à répétition sur d’autres médias, une grande partie du public est choqué et ne croit guère à cet exercice raisonné. Avant la fin de l’émission, c’est le tollé général. Noms d’oiseaux, critiques fortes du présentateur et des promoteurs du docu-fiction, appel à la création d’un organisme garant de la déontologie et de l’éthique des journalistes. Les politiques s’inquiètent de l’image négative et des répercussions sur les marchés et dans la diplomatie. De nombreux Flamands reprochent la tribune ainsi offerte aux indépendantistes, alors que les deux tiers de la Flandre est fortement attaché à une Belgique unie et réfute toute idée de sécession. Dans son essai, Le jour où la Belgique a disparu, qui démonte les effets de l’ « hénaurme » canular audiovisuel, Serge Schick, directeur délégué à l’enseignement supérieur, la recherche et la formation professionnelle à l’INA, raconte aussi ce miroir influent que constitue la RTBF, la télévision nationale belge.

La débrouille et l’audace de la télévision belge face à la concurrence française

La télévision publique belge aussi se voit soumise aux communautés linguistiques. Divisée en deux branches, la RTBL (francophone) et la VRT (néerlandophone) n’ont rien en commun, ni les budgets ni les projets. Chacune des communautés finance ainsi sa propre télé. Cette particularité assure aux chaînes une certaine liberté de création et d’expression, qui masque le manque de ressources structurelles. Avec des moyens divisés par deux, la créativité des producteurs se doit de rivaliser avec la concurrence presque déloyale des chaînes privés (RTL) et des moyens colossaux des bulldozers français comme TF1 et France 2. C’est dans ce chaudron que sont nés des pépites télévisuelles (tel Strip-tease diffusé en France sur France3 et qui existe depuis 25 ans). C’est d’ailleurs dans le bouillon de culture de ses équipes audacieuses que le projet fou de la désintégration de la Belgique a été mijoté. Alors que l’idée d’une scission est tabou, la direction de la chaîne se laisse convaincre sur l’intérêt, dès mars 2004, d’un sujet portant sur le « jour d’après ». Dès le feu de vert obtenu, le travail sous la houlette de Philippe Dutilleul (le réalisateur de « Une délégation de très haut niveau » qui relate le voyage surréaliste d’une délégation parlementaire belge en Corée du nord), s’élabore dans le plus grand secret. Il faut garder un effet de surprise très fort ; les journalistes de la RTBF ne seront même pas tenus informés du projet. Afin de communiquer sur une soirée spéciale, le service de communication de la RTBF lance un sondage en ligne sur quelle suite donner à une série de documentaire sur l’histoire belge, « Moi Belgique ». Commentée par Annie Cordy et diffusée d’avril à juin 2006, la série avait été très appréciée par les téléspectateurs. Les résultats doivent être dévoilés lors de l’émission du 13 décembre.

Après la panique monstre, on salue désormais le rôle civique du docu-fiction

La soirée du 13 décembre 2006 sur la RTBF débute par l’émission « Questions à la une ». Les sujets sont polémiques et choisis à dessein : « Va-t-on supprimer les indemnités chômage en Wallonie ? » et « Les Flamands sont-ils plus corrompus que les Wallons ?  ». Et tout à coup, une interruption du programme. Des bandes colorées balaient l’écran. François de Brigode, le présentateur phare du JT, surgit à l’antenne, comme surpris durant le maquillage. La réalisation hachée, tremblée simule l’improvisation. Une impro particulièrement soigné, avec tous les codes mobilisés. « Vas-y vite parce qu’on est à l’antenne », grésille une voix. Les barres colorées reviennent. Ecran noir avec la mention : « ceci n’est peut être pas une fiction ». Un brouhaha couvre les voix des reporters. Une femme s’écrie : « Attention François, générique ! C’est parti ». François de Brigode : « Bonsoir à tous. L’heure est grave, excusez-nous pour cette interruption. A événement exceptionnel, moment exceptionnel. Nous devons interrompre « Question à la Une » pour vous présenter une page très spéciale du Journal Télévisé. La Flandre va proclamer unilatéralement son indépendance. Vous l’avez compris, le moment est important. En clair, la Belgique en tant que telle n’existera plus … ».

Pourtant avec le temps et le recul, l’opinion a évolué sur cette fameuse soirée de toutes les paniques. On salue désormais le rôle civique du docu-fiction. Malheureusement il s’avère que l’émission n’a fait qu’anticiper l’avenir de la Belgique, plongée depuis de l’été 2007 après les élections fédérales, dans une curieuse soupe politique. 13 décembre 2006, le soir où la fiction est devenue plus vraie que la réalité.


Repères :

Le jour où la Belgique a disparu, Retour sur un monument clé de l’histoire télévisuelle, de Serge Schick, INA éditions/éditions Le Bord de l’eau, 141 pages, 16€. (Publication : janvier 2012).


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