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La Bellevilloise, le dernier salon de gauche où l’on cause

vendredi 23 mars 2012, par Emmanuel Lemieux

De François Hollande à Eva Joly, ils y viennent tous

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Fabrice Martinez, cofondateur de La Bellevilloise, Paris, 8 février 2012 (©Claude Germerie-Lesinfluences)

Pour ceux qui s’intéressent à la psychogénéalogie, le fait que la rue Boyer dans le 20ème arrondissement ait constitué et le point de chute dans les années 1920 de ses grands parents juifs rescapés de la Roumanie des pogroms, et des décennies plus tard, au 19-21 de la dite rue, celui de Fabrice Martinez, cofondateur de l’établissement culturel La Bellevilloise, offrira un joli grain à moudre. Avant que l’adresse ne devienne une des plus belles cartes d’établissement culturel privé de Paris, le lieu fut une coopérative ouvrière (1877-1936). Lancée par une vingtaine d’ouvriers mécaniciens, ouverte aux vents de l’autogestion et de la mutualisation, elle permettait à ses coopérants, l’achat de produits d’épicerie de première nécessité. Puis, succès aidant, elle proposa l’utopie d’une contre-société. Un ouvrage sous la direction de l’historien Jean-Jacques Meusy, intitulé La Bellevilloise raconte ainsi cette page locale de l’histoire de la coopération et du mouvement ouvrier français. La "Belle" de Belleville arborait à ses frontons le diptyque : "Science, Travail". La faucille était accompagnée du marteau. Les oeuvres de la "forteresse culturelle" furent nombreuses et conséquentes : l’université populaire La Semaille », une bibliothèque de 4000 volumes, un groupe artistique d’avant-garde « La Muse Bellevilloise », une Symphonie, l’Harmonie Bellevilloise et l’un des tous premiers cinémas de Paris « Les étoiles » (dirigé par le groupe Spartacus)…

"La Maison du peuple", drainant jusqu’à 9000 sociétaires, fut édifiée en 1908-1910, sur un projet architectural tout en lignes claires d’Emmanuel Chaîne. Les hommes politiques de premier plan comme Jean Jaurès utilisèrent volontiers la vaste salle du 1er étage. Mais à partir de 1936, la guerre fratricide entre socialistes et communistes, entre "réformistes" bourgeois et "révolutionnaires" staliniens mit ici, comme dans de nombreuses autres coopératives ouvrières de Paris, le projet sens dessus dessous à la veille de la seconde guerre mondiale et du pacte germano-soviétique.

En 1949, aigrie et ruinée, la "Maison du Peuple" a du passer entre les mains de la caisse de retraite Organic qui en fit ses bureaux jusqu’en 2000. Durant des années, la carcasse de plus de 2000 mètres carrées gita ensommeillée dans ce coin de petites montagnes russes.

" Avec la préfecture, il a fallu s’énerver, se présenter, s’expliquer puis se comprendre"

Tout semble parfait, comme une communication léchée de gauche vintage, dans cette histoire et ce lieu, y compris la morale : après quelques années homériques, trois rêveurs aguerris, Renaud Barillet, Fabrice Martinez et Philippe Jupin, ont péniblement gagné contre la cupidité de promoteurs associés qui voyaient dans ces centaines de mètres carré, dominant Paris, des logements à rentabilité maximale. Résultat : Ils sont devenus locataires de la bâtisse, en cours de classement. Moyennant quoi, cet éléphant pas encore rénové, au budget de fonctionnement salarial annuel de 1,5 million d’euros, fait office de dernier salon où la gauche cause et fait la fête. "L’histoire du lieu à fait le déclic en moi" explique Fabrice Martinez.

En bon ancien de la direction marketing de Canal +, il fait dérouler l’esprit des lieux, soit un storytelling mobilisant en arrière-plan, La Commune, Joseph Prudhon, Le Front Popu. De la révolution ouvriériste à la sociologie parisienne bobo de 2012, on appréciera tout de même l’écart. Ici, récemment, les fédérés new-look se sont battus pour faire admettre qui un concert un peu tardif, qui l’autorisation d’un jazz-brunch le dimanche. La vie quotidienne de "la belle équipe" s’est trouvé envenimée par les menaces de fermeture administrative de la Préfecture de Paris. "Il a fallu s’énerver, se présenter, s’expliquer puis se comprendre" résume Fabrice Martinez. C’est que La Bellevilloise est surtout depuis 2006, une intense fourmilière quotidienne de créations, spectacles, concerts et événements en tous genres. A peine terminés l’exposition de peintures méconnues de Django Reinhardt, le festival punk rock Riot Grrzl Festival, la 2ème édition de photo off, que surgissent un débat sur "la France des privilèges", une soirée tsigane, le Bal des filles de joie, la Saint-Patrick Day ou l’anticonservatoire. Dans tous ses recoins et ses espaces, la nouvelle "Belle" de Belleville s’étourdit de projets. Pour Fabrice Martinez, trois dates résonnent plus que d’autres : "la soirée tzigane du 31 décembre 2006 m’a mis en tête que nous avions tenu notre première année comme nous la souhaitions, les premiers concerts de François Morel m’ont convaincu que nous pouvions faire découvrir des talents inattendus, le lancement du festival des idéaux m’a conforté dans le type d’animation que je recherche."

De Belleville à Rochefort

Perdure un séquençage ADN de l’ancêtre : le débat politique. Le 6 mai 2012, il se passera assurément quelque chose à La Bellevilloise. "On a pas envie d’être inféodé" prévient Fabrice Martinez. Reste que François Hollande y essuya les plâtres, que Ségolène Royal s’y annonça candidate à la présidentielle, qu’Arnaud Montebourg y fêta sa jubilation des résultats de la primaire socialiste et y déclara le lancement de son mouvement "Rose Réséda". Il y eut aussi pour faire diversité politique de bon genre, Valérie Pécresse, François Bayrou et pour le 4ème congrès du parti Vert Européen, Eva Joly. Une fois par mois, le think tank Terra Nova, tout contre le PS, y organise un forum à 2 euros l’entrée. Fabrice Martinez même prudent est comme un poisson dans ces eaux. Lui même ancien militant Jeune Démocrate,( "Bayrou, quoi"’) , il ne répugne pas à semer des idées et ouvrir des discussions sur son propre blog, comme pour faire ouvrir le conseil d’administration des banques aux PME, ou à s’indigner que la liberté de la presse en France ne se trouve qu’au 44ème rang des démocraties. Reste que La Bellevilloise ne constitue pas l’utopie essentielle de Fabrice Fernandez. s’il est devenu chef d’entreprise "pour réaliser des choses, plutôt que de rester dans le discours", La Bellevilloise est finalement son brouillon car la sienne d’utopie géante, avec Renaud Barillet, se cultive du côté de Rochefort en Charente-Maritime. Une seigneurie du XVIIe siècle totalement à l’abandon. Là, à l’écart de la ville fluviale classée, il dessine déjà ce qui sortira de terre d’ici une poignée d’années, soit son imposant écodomaine, potager bio, lieu artistique et centre de toutes les cultures. Une utopie peut en cacher une autre.


Repères :

A lire :
La Bellevilloise, sous la direction de Jean-Jacques Meusy, Créaphis, 2001.


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