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La Corée, terre littéraire française

jeudi 9 février 2012, par Arnaud Vojinovic

Il est bien révolu le temps où le lecteur français, un peu curieux, qui souhaitait découvrir la littérature coréenne n’avait que peu de chose à se mettre sous la dent avec des partis pris d’édition, comme ceux d’Actes Sud il y a une vingtaine d’années, qui n’engageait pas à en découvrir plus. Bien heureusement, depuis, l’offre s’est renouvelée et aujourd’hui l’amateur a la chance de pouvoir découvrir de grands auteurs coréens de qualité. C’est bien sûr tout d’abord l’extravagant Hwang Sok-yong qui s’imagine (modestement) prix Nobel de littérature. Il dénote dans le paysage littéraire de la péninsule par son engagement. Emprisonné pendant 5 ans après un voyage en Corée du Nord, il milite pour la création d’une grande Corée réunissant la Mongolie, la Mandchourie et la Corée. Mais avant tout Hwang Sok-yong est un auteur de talent qui nous offre avec son dernier roman publié en France une magnifique fresque historique : Shim Chong, fille vendue (Zulma, 2010). L’histoire glauque d’une fille de joie devient ici une mise en scène grandiose de la géopolitique régionale de la fin du XIXe siècle.

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Kim Young-ha (copyright lesinfluences.fr)

C’est aussi l’irrévérencieux et talentueux Kim Young-ha ; stakhanov de l’écriture. Dans Fleur noire (Picquier, 2009), il nous offre un décryptage très fin de la « coréanité », à travers l’histoire incroyable mais véridique d’un millier de Coréens exilés au Mexique au début du XXe siècle et travaillant dans des exploitations agricoles. C’est l’occasion pour l’auteur d’étudier ce microsome, succédané d’un pays en perdition sous le joug du colonialisme japonais, où noblesse déchue côtoie déserteurs et paysans ; tous unis dans la souffrance et le labeur, tous réunis par la grâce de l’écriture.

Mais si la littérature excelle dans des fictions exploratoires de la condition humaine, la femme coréenne reste très souvent en second plan. Pourtant en ce début de XXIe siècle, si elle n’a pas encore brisé le carcan confucianiste, elle n’hésite plus à refuser (ou à en retarder le plus possible l’inéluctabilité) ce statut de demi-citoyenne. Bien que la littérature ne soit pas avant-gardiste sur ce thème, elle reste quand même le reflet des transformations sociales. A ce titre, les éditions Zulma viennent d’éditer une anthologie, Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, regroupant quelques-unes des auteures les plus en vue actuellement à Séoul, dont notamment Oh Jung-hi qui s’est faite connaître en France avec L’Oiseau (Le Seuil, 2005).

Les romancières réinventent la littérature coréenne

Huit auteures, 8 nouvelles, 8 styles différents mais un même point central autour duquel gravite la société coréenne : la famille et par extension la maternité, donc l’enfant grâce auquel la femme commencera, enfin, à exister socialement et pourra éventuellement agir sur son propre destin. On retrouve ainsi les grands thèmes qui ponctuent la vie d’une femme : l’image de la mère ou du père, l’adultère (qui est le sport national en Corée du Sud alors que paradoxalement le sexe est un tabou majeur), la violence conjugale, la dévotion filiale d’une fille, l’apparence de soi qui pousse à l’aveuglement, le divorce et donc d’une certaine façon la mort sociale de la femme esseulée, le sacrifice de sa vie pour son travail… A elle seule, la nouvelle « Cocktail Sugar » de Go Eun-ju, au titre éponyme du recueil, est un pur bonheur et ne manque pas d’humour. Le lecteur suit le voyage d’un sucre candy, fil rouge reliant des couples adultères et qui au final de couple en couple revient à son point de départ. D’autres nouvellistes, Oh Jung-hi et Pak Wanso, ne sont pas en reste et n’hésitent pas se montrer cyniques en portant un regard sur l’apparence pour la première ou en nous racontant les trois derniers jours d’une avorteuse dans un quartier populaire en pleine rénovation pour la seconde.

Cette anthologie est une belle introduction à ce grand pays littéraire qu’est la Corée du Sud. Une littérature dynamique et moderne, une bénédiction pour l’amateur lassé de la production nombriliste française.


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