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La France doit 21 milliards de dollars à Haïti

samedi 20 mars 2010, par Emmanuel Lemieux

Par solidarité après le séisme, des intellectuels comme Etienne Balibar, Edgar Morin, Patrick Savidan ou Alain Renault pétitionnent pour que l’Etat français reverse l’équivalent du tribut inique qu’il avait perçu d’ Haïti, durant plus d’un siècle, en l’autorisant à s’affranchir de l’esclavage. Mais d’autres sont réservés sur cette initiative.

Séisme à Haïti. La capitale détruite, et tout à reconstruire. Un pays ravagé par un séisme le 12 janvier 2010, 200 000 morts, et tout à reconstruire. Le 7 avril prochain, une pétition internationale sera présentée à l’Elysée. Le 7 avril n’est pas une date au hasard : elle correspond à la mort de Toussaint Louverture ( 1746-1803), grand leader des Lumières haïtien et gouverneur de Saint-Domingue (l’ancien nom de l’île).

Nicolas Sarkozy se rendant quelques heures à Haïti le 17 février dernier réalisait la première visite d’un chef d’État français sur le sol d’Haïti depuis l’indépendance de l’ancienne colonie. Pour s’affranchir de la tutelle coloniale française, la république minuscule et premier Etat noir de l’histoire a du s’acquitter d’un tribut colossal de 150 000 000 francs-or (ramené à 90 millions). Haïti versa à la France l’intégralité de cette somme, de 1825 jusqu’en 1946. Cette dette a lourdement et durablement handicapé le développement de l’île, devenue au fil des dictatures et des jeux géostratégiques, l’un des pays les plus pauvres du monde après avoir été le florissant grenier de la France coloniale durant tout le 17e et 18e siècles.

« Une dette immorale et inique »

Une pétition d’intellectuels et d’étudiants haïtiens, rédigée en français et en créole, suggère la restitution de cette somme dans le contexte du désastre haïtien :
" Comme l’écrivait déjà en janvier 2004 Louis-Philippe Dalembert (écrivain haïtien/Ndlr), la France n’est pas sortie grandie de cette dette immorale et inique. Ainsi, aujourd’hui plus que jamais, alors qu’Haïti est à nouveau à la croisée des chemins de la reconstruction nationale, la nécessaire question de la Restitution de la dette de l’indépendance, déjà soulevée en 2003, est à l’ordre des priorités pour donner à cette République de la Caraïbe un nouveau départ."
Le tribut anti-esclavagiste équivaut à 21 milliards de dollars.

"Il ne fait aucun doute que la restitution de ces fonds pourrait constituer un complément substantiel à la politique de reconstruction et de développement d’Haïti, assure le texte de la pétition. Avec cet argent, la nation haïtienne pourra ériger des écoles, des hôpitaux, des logements sociaux respectant des normes parasismiques, des universités. Des infrastructures de communication, des routes, des ponts, des barrages, des canaux d’irrigation, des centrales électriques à énergie renouvelable pourraient être réalisés. On pourrait enfin envisager sérieusement la relance de l’économie nationale : recapitalisation de la paysannerie, de l’artisanat, de l’agro-industrie, et de l’industrie locale pour redynamiser le marché national, la nourriture deviendrait abondante et l’idéal de sécurité alimentaire serait atteint..."

« On ne peut pas demander au droit de refaire l’histoire »

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Statue de Toussaint Louverture (1746-1803)

Politiquement correct ? Acte de contrition et de repentance ? D’autres voix sont plus nuancées sur ce principe, comme le philosophe Pierre-Henri Taivoillot. Sur le blog du Collège de philosophie qui se fait l’écho de cette
pétition, mais aussi des échanges nourris et argumentés entre intellectuels français et haïtiens, il explique pour quelle raison paradoxale, il ne signe pas cette pétition mais soutient Haïti -qu’il connait bien.

" Un tel remboursement pourrait laisser croire qu’il s’agit d’une affaire purement comptable et que la responsabilité d’un crime pourrait s’effacer par un simple virement bancaire, tout comme la séculaire tragédie d’Haïti. Mais c’est parce qu’elle a commis cette abjection que la France a une responsabilité et un devoir particuliers à l’égard d’Haïti. C’est au nom de cette faute qu’on doit exiger que l’aide soit plus importante, et non dans l’espoir vain d’un remboursement, dont vous savez bien qu’il ne fera pas de miracle quel que soit son montant. Car on ne peut pas demander au droit de refaire l’histoire, — c’est même extrêmement périlleux — ; on doit seulement veiller à ce qu’il puisse l’accompagner de la manière la plus juste possible. Etre vigilant sur le montant et l’efficacité de l’aide sans exiger le remboursement de cette dette indigne, voilà la ligne de conduite qui est la mienne. C’est la principale raison pour laquelle je ne puis m’associer à votre démarche, malgré toute la sympathie et l’affection que j’éprouve pour la cause que vous défendez. J’espère que vous ne m’en voudrez pas."

La pétition, elle, a recueilli de nombreuses signatures d’intellectuels et d’universitaires, telles celles d’Etienne Balibar, Raymond Löwy, Antonio Negri, Edgar Morin, Alain Renault, Patrick Savidan, Lucien Sève ou encore Eric Méchoulan, mais également celle de Houria Bouteldja, porte-parole du "Mouvement des Indigènes de la République".


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Restitution de la dette de l’Indépendance pour la Reconstruction d’Haiti... Pétition citoyenne internationale

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