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La République « suffoque » ? Non, la démocratie s’étouffe

samedi 13 août 2016, par Philippe-Joseph Salazar

Actualités cruelles d’Aristote en théoricien de la démocratie.

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Le 15 août approche, on fête la Vierge ou Napoléon, avec ou sans un attentat, et on se prépare à la rentrée quand les journées sur la plage au sable fin commencent à raccourcir et que la glace à la pistache n’a plus vraiment le même goût de vacances. On mord le bâtonnet. Viendront alors des mouvements sociaux, ces gastriques de la politique, des universités d’été ou « été » sera réellement le participe passé du verbe « être » (ce que fut tel ou tel parti), des moments de vivre ensemble autour ce que nous (gauchos, cocos, socialos, écolos, centros, républicos, nationos) fûmes ou croyons avoir été. Et puis sera la marche des marionnettes et la marche à l’élection.

Tout cela selon des règles établies voilà seulement soixante ans. Tout cela dans une confusion alarmante de mots – à commencer par la confusion entre république et démocratie. De cette confusion tout découle. Par exemple : les « valeurs de la république » ; expression empoisonnante qui est comme ce papier-tue mouche des étés chauds, qui vous colle aux doigts, et impossible de s’en débarrasser pendant que les mouches, elles, continent de virevolter : le papier jaune et collant et létal ce sont les phrases toutes faites que les politiciens nous débitent comme le poison qu’elles sont : ils y sont collés, et ne voient pas que les mouches, nous, commençons à avoir compris que ça ne colle plus.

En 1789 les parlementaires qui firent la révolution firent aussi un choix, un choix escient puisqu’ils connaissaient le grec et le latin : Rome et pas Athènes. La France aurait pu imiter l’Athènes de Périclès et se doter d’institutions démocratiques, et les parer de mots grecs et de concepts grecs. On nous a donné Rome, avec ses dictateurs, ses consuls, son « salut public », ses emblèmes et jusqu’à un césar sinistre représenté tout nu, oui tout, nu (allez voir cela à Londres, adresse = Londres, No 1) qui retarda notre révolution industrielle de cinquante ans et décima la jeunesse française dans un holocauste national. Mais il exerça l’empire « au nom de la république ». Comme on dit en anglais : « Go figure ! » Va comprendre. Justement cette figure nue de Napoléon, dont on fête la naissance, c’est la république nue.

En 1789 les parlementaires qui firent la révolution firent aussi un choix, un choix escient puisqu’ils connaissaient le grec et le latin : Rome et pas Athènes.

L’empereur est nu mais ce que cette nudité révèle n’est pas, contrairement à l’adage populaire, que le roi nu exhibe la vacuité de sa puissance, mais en fait la puissance terrifiante de la confusion entre république et démocratie. Entre les pectoraux de Napoléon et les seins de Marianne, toujours offerts, aucune différence : on exhibe le pouvoir charnel du pouvoir. La République sidère, monumentale et personnelle, toujours – mais cette personnalisation du pouvoir ne dépend en rien de ceux qui, comme on dit justement mais sans y réfléchir, « incarnent la république » mais des vêtements de mots et de discours dont on les enrobe pour faire accroire que la république est une démocratie.
Mais les mouches qui tournent, un peu affolées tout de même par les pétards qui explosent tous les mois, cherchent un repère, un refuge, un point fixe et vont, par instinct, se poser là où elles peuvent, tiens ! sur ce qui pend au plafond et qu’on leur agite sous les yeux, le papier tue-mouches : les valeurs de la République. Mais on nous dit : nous sommes en démocratie.
Donc, nous les mouches maintenant que nous sommes scotchées à notre papier, et que nous avons donc le temps de lire, eh bien nous lisons une phrase intéressante sur … à quoi reconnaît-on qu’une démocratie est en train d’être empoisonnée ?

La phrase est d’Aristote, théoricien de la démocratie : une fin de régime dans une démocratie se signale par l’accélération ou le vertige qui s’empare d’une opinion virale : « L’idée répandue que l’égalité entre citoyens sous un rapport implique l’égalité sous tous les autres rapports, et cette idée a sa source dans le préjugé que leur liberté étant généralement égale il s’ensuit que tout le reste doit l’être aussi ».

Tout cela n’est qu’une hallucination d’égalité, qui cache la violence des hiérarchies et la permanence des privilèges.

Les grèves sectorielles antipatriotiques, les revendications pinailleuses, les rituels du vivre ensemble après chaque attentat des guérilleros islamiques, et les répartitions entre condisciples des charges de l’Etat, la montée des sophismes, les manipulations de mots et de formules, la surrection des émotions, les discours fusionnels sur le net – tout cela n’est qu’une hallucination d’égalité, qui cache la violence des hiérarchies et la permanence des privilèges.

Aristote avait observé trois engrenages – car pour que la machine ne tourne pas à vide, il faut bien des mécanismes qui produisent du réel :

* le premier engrenage et signe qu’une démocratie tourne mal, est, comme il dit dans son langage d’antan, « l’insolence des magistrats », entendons celle de ceux qui sont censés assurer la maîtrise (d’où « magistrature ») des institutions de l’Etat – tel le Président « premier magistrat » de la république. Alors que le désir d’égalité absolue se répand et s’hyperactive, rendu viral de nos jours par les réseaux dits sociaux, l’insolence de la classe politique devient prétexte à dénoncer, débusquer, incriminer les abus et les impérities des responsables des affaires publiques. Et comme l’État est une collection de clans et de féodalismes et non plus la somme organique d’un souci commun, le public, avide d’égalité, se met à adorer, brièvement, stochastiquement, émotionnellement, tel groupe (la police anti-terroriste), à haïr tel autre (les mauvais juges), à stigmatiser les uns et aduler les autres, avec le résultat que la somme de cette relation hallucinée aux groupes qui détiennent ou contestent par les élections les magistratures de l’Etat, ces insolents qui, de par leur supériorité acquise et répartie (pensez à la promotion Voltaire de l’Ena), s’approprient la république, se résume désormais à : « Tous pourris, tous incapables, tous menteurs ».

Comme l’État est une collection de clans et de féodalismes et non plus la somme organique d’un souci commun, le public, avide d’égalité, se met à adorer, brièvement, tel groupe et à haïr tel autre.

*le deuxième engrenage est la peur que ressentent les insolents lorsque l’accélération du « tous pourris, incapables, menteurs » éteint d’une part le respect intéressé qu’eux-mêmes ont envers l’Etat, et d’autre part leur capacité de débat raisonnable : soudain ceux à qui le peuple a confié le devoir de raisonner en son nom, d’expliquer, de réfléchir, s’avèrent incapables de le faire car, pour préserver leurs privilèges, ils doivent commencer à argumenter faux, à parler faux, à parler en se défaussant (voyez l’assassinat en règle de la gauche par ses intellectuels qui sont en fait des grands commis de la fonction publique, des « nantis » s’il en est).

La peur de perdre la rente de pouvoir conduit les insolents à ne parler que pour se sauvegarder. Cette peur est réelle, qui entraîne l’engrenage de désordres sociaux continus, de désobéissance civile larvée ou explicite, car tout respect pour l’autorité a chu. Le peuple n’a pas peur, il est simplement désorienté devant la peur que les insolents savent cacher de moins en moins, et qui est, outre la peur de la perte des prébendes pour soi et les siens, la peur tenace, violente, menaçante de ne plus pouvoir penser la politique. Voilà pourquoi les insolents qui ont peur retombent sur des balivernes de paroles, des phrases toutes faites, de la gestion de discours. Car on leur a appris que gérer c’est minimiser le risque. Or le peuple voit que le pays est au bord de risques que les gestionnaires du risque sont incapables de gérer.

Pauvreté augmentée, sentiment d’écrasement par la majorité, afflux d’étrangers à la démocratie : les inégalités du corps social deviennent visibles.

* le troisième engrenage est une disproportion croissante, et subite, entre les composantes du corps social qui devient si forte qu’elle apparaît soudain visible à tous ; son évidence, jusque là savamment dissimulée ou gérée par les insolents qui ont peur pour leur statut, crève désormais les yeux. Il existe trois cas de disproportion.

La première disproportion se nomme « pauvreté ». Aristote cite le nombre des pauvres augmentant soudain et soudain devenant visible : regardez autour de vous, impossible d’ignorer une dame qui mendie, un enfant assis par terre, un senior dormant sous l’auvent d’une banque. Et c’est de nouveau l’irruption d’un discours pathétique, soutenu par les insolents, tout fabriqué de grands sentiments et de soupe populaire, et d’autant plus envahissant qu’il remplace, émotionnellement, la solution de réalité et qui désormais manque : l’argent. Car la visibilité soudaine de la pauvreté signale que les insolents sont désormais rétifs à subventionner un régime même s’il est de fait une oligarchie déguisée : ils n’en ont plus non pas les moyens mais la volonté ou le désir. Faut-il faire un dessin ?

La deuxième disproportion provient du « sentiment » que le résultat des élections favorise, disproportionnellement, tel groupe au détriment de tel autre. La règle démocratique que la majorité gouverne en écoutant la minorité est perçue comme balayée : ceux qui sont contre sont ostracisés, « on ne nous écoute pas ! ».
On oublie que la règle démocratique, pour que l’Etat et la Nation restent communs, impose que la majorité respecte et fasse des concessions à la minorité qui, devenue majorité à son tour, respectera la procédure. Réalité ou non, cette disproportion est perçue, lorsque la machine s’emballe, comme une vérité absolue, ressentie intimement et clamée comme une violation intolérable de la personne humaine. L’individu se voit rabaissé, avili, réduit à l’état de mineur.

La troisième disproportion est « l’afflux d’étrangers » (je cite toujours Aristote) qu’on accueille d’abord par besoin économique et auxquels, peu à peu, l’État accorde les droits dont jouissent les citoyens natifs lesquels, soudain, un jour, prennent conscience émotionnellement de l’état de choses et (Aristote parle évidemment des cités grecques pas de la France, ou de la Suède, ou de l’Allemagne) traduisent cet éveil par de la violence, physique et verbale. À quoi les autres ripostent à l’identique. Le terrorisme djihadiste et la crise des migrants jouent ici un rôle d’accélérateur.

Aristote : "Dans une fin de régime les causes sont majeures mais l’occasion de la chute est souvent une affaire sans importance."

Dès lors (selon Aristote) tout est en place pour que le régime s’achève, que la fin soit là, que tout bascule.

Comment se fait cette bascule ?
Aristote a cette remarque terrible que je vous laisse méditer :

« Dans une fin de régime les causes sont majeures (ce que j’ai décrit) mais l’occasion de la chute est souvent une affaire sans importance, voyez comment à Syracuse ce fut une querelle amoureuse entre deux jeunes hommes qui précipita la chute de l’Etat ».

Leçon d’Aristote : on connaît désormais la machine qui mène à sa fin un régime démocratique, on a analysé le ressort initial et ses trois mécanismes. Reste à prévoir le détail, anodin, qui sonnera la cloche de fin de partie.

- Les photographies de Jules César et de François Hollande illustrant cet article -à l’exception d’Aristote- proviennent du travail d’Olivier Roller sur les figures du pouvoir. À déguster ici.


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