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La bienveillance est-elle encore de gauche ?

vendredi 17 mars 2017, par Ziad Gebran

Mélenchon, Hamon, Macron : le concept pourtant théorisé par le très libéral Adam Smith est défendu par les candidats à la présidentielle.

#Élections2017. Certains diront que cette campagne pour l’élection présidentielle est d’une violence inédite. Une violence verbale, mais aussi symbolique, tant les chocs se succèdent et les surprises sont nombreuses depuis la primaire de la droite et du centre. C’est certainement vrai. Pourtant, contre toute attente, un candidat cherche à rester indulgent, gentil, attentionné envers l’autre… Des mots qui sont, en quelque sorte, la définition même de la bienveillance.

Emmanuel Macron – car c’est de lui dont il s’agit – l’affirme dès le mois d’avril 2016, en plein journal télévisé sur France 2, quelques jours après le lancement de son mouvement En Marche ! : «  J’ai une règle de vie : la bienveillance. » Il dira plus tard, en janvier 2017, qu’il a « toujours cultivé la bienveillance, avec l’espoir secret, chevillé au corps, que ce soit contagieux » ou encore, en février 2017, qu’il cultive cette « vertu politique » comme une « hygiène démocratique ». Ses porte-paroles ne sont pas en reste. Ainsi, Laurence Haïm tweetera ces quelques mots à son propos, « La bienveillance en politique », quand son candidat essaiera de calmer la polémique née après ses propos sur la colonisation en Algérie. Bref, porteur d’une vision positive sur le vivre-ensemble, Emmanuel Macron est, dans cette campagne, « l’apôtre de la bienveillance  », comme le qualifie Cécile Alduy, professeur de littérature à Stanford et auteur de Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots (Editions du Seuil, janvier 2017).

Valls et Mélenchon sont considérés comme des candidats de la punition, contrairement à Macron et Hamon.

Mais, il n’est pas le seul dans cette catégorie. Benoît Hamon prône dans son programme l’avènement d’« une République bienveillante et humaniste  », qui ne tolère pas les discriminations, fait confiance à la jeunesse et donne toutes ses chances. Comme le démontre le chroniqueur Bruno Roger-Petit, « le "Futur désirable" d’Hamon parle à une catégorie de la gauche qui jugeait avec sévérité le bilan porté par Valls ». Ce dernier pourrait avoir été rejeté, car considéré, par son électorat, comme un candidat de la punition. Tout comme Jean-Luc Mélenchon, qui divise et qui est revanchard.

De l’autre côté de l’échiquier politique, c’est pareil. Alain Juppé, chantre de l’identité heureuse, était en complète contradiction avec l’austère François Fillon, qui promettait (et promet toujours plus) dans son programme du sang et des larmes. C’est ce dernier qui a gagné… sans doute parce que son adversaire, trop bienveillant, était considéré comme pas assez à droite. C’est vrai que la bienveillance n’est pas une idée nouvelle à gauche. Martine Aubry, en son temps, lorsqu’elle était candidate en 2011, n’avait-elle pas tout misé sur sa « société du care », inspirée en cela par la philosophe américaine Carol Gilligan ?

« La bienveillance, est un facilitateur de relations sociales, rien de plus. Mais si on en tient compte pour gouverner la collectivité, elle devient dangereuse. » (Yves Michaud)

Alors, le bienveillance, valeur du renouveau idéologique à gauche ? Ce n’est pas aussi simple. D’abord, l’un des premiers a en avoir parlé n’est autre que le chantre du libéralisme, Adam Smith, dans Théorie des sentiments moraux ! Ce n’est pas pour rien que le monde de l’entreprise s’est (ré)approprié cette posture, les conseils en management multipliant les guides pour être bienveillants avec ses équipes, tandis que les postes de Chief Happiness Officer fleurissent, notamment dans les start-up de l’écosystème digital.

Comme le rappelle le cabinet Utopies, acteur du label B-Corp, ce n’est pas sans rappeler ce qu’on qualifiait au XIXe siècle de « management paternaliste ». Ensuite, le philosophe Yves Michaud remet la bienveillance à sa place, c’est-à-dire dans la sphère privée : selon lui, la bienveillance, c’est « un facilitateur de relations sociales, rien de plus. Mais si on en tient compte pour gouverner la collectivité, elle devient dangereuse, car elle conduit à se montrer bienveillant avec tous les droits catégoriels ». Enfin, alors que le monde qui nous entoure est de plus en plus agressif, comment peut-on continuer à vouloir aveuglément le bien ? C’est d’ailleurs ce que ne comprend pas ce même Yves Michaud, qui conteste, dans son livre Contre la bienveillance (Stock, mars 2016) « la tyrannie des bons sentiments  » et « l’idée que la démocratie, à force de bienveillance, peut tolérer toutes les différences  ».

Sa consœur, Fabienne Brugère semble lui répondre dans les colonnes de Libération : « Etre bienveillant, c’est à la fois décider que l’autre est susceptible de grandeur, de belles actions, mais qu’en même temps nous avons à prendre soin de lui. La bienveillance est tout le contraire d’une adhésion spontanée et inconditionnée au bien.  » C’est là toute la subtilité du positionnement d’Emmanuel Macron, une subtilité, que lui, seul, fort de son expérience philosophique, arrive à manier. Comme d’ailleurs, son côté ni gauche ni droite, qu’il arrive, contre toutes attentes, à traduire auprès des électeurs. Le candidat d’En Marche ! réinvente le social-libéralisme, en s’appuyant sur ses deux piliers – la protection et la liberté.

« Etre bienveillant, c’est à la fois décider que l’autre est susceptible de grandeur, de belles actions, mais qu’en même temps nous avons à prendre soin de lui. » (Fabienne Brugère)

Rien ne dit cependant que les électeurs suivront. En effet, les Français ont pris conscience « que les crises successives étaient inhérentes au système. Les Français ont compris qu’il fallait composer avec  » explique Thierry Millon, le directeur de d’Expertise Qualitative de Kantar TNS lors de la présentation du dernier Baromètre des Valeurs des Français 2016/2017. Parmi les tendances identifiées par l’institut, « La fin de la bienveillance va-t-elle arriver ? ». Prophétie ou mythe ?

Une journée de la gentillesse a été instaurée par le World Kindness Day, un collectif d’ONG, apolitique et areligieux, né à Singapour en 2000. Cette journée a lieu tous les ans le 13 novembre Une date qui résonne dramatiquement et tristement dans nos mémoires. Comme un rappel que la bienveillance doit désormais faire face au réalisme et au pragmatisme… et que son candidat devra, un jour ou l’autre, faire face à la realpolitik. Il semble l’avoir compris depuis quelques jours, en durcissant son discours face à ses adversaires – Marine Le Pen, François Fillon… - comme face à ses anciens adversaires – Manuel Valls... – qui, tous, ne portent pas cette valeur dans leur cœur. La bienveillance peut aussi être exigeante.


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