La corde et le pétrole

Le 14 juin 2009

Quatorze ans après son exécution au Nigéria, la famille de Ken Saro-Wiwa, écrivain réputé et Zola écolo, se voit proposer 15,5 millions de dollars par la compagnie anglo-néerlandaise Shell, accusé de complicité avec le régime militaire.

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Ken Saro-Wiwa

Ils affirment ne pas être les responsables de la pendaison, le 10 octobre 1995 à Port-Harcourt, de l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa après un procès expédié par le régime militaire du président Sani Abacha. Ils affirment même avoir tout fait auprès du pouvoir pour que ne soient pas exécutés cet intellectuel et huit autres militants de la cause Ogoni. Reste que treize années plus tard, et pour éviter un procès à grand spectacle, les avocats de la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell, ont proposé de payer 15,5 millions de dollars pour en finir une bonne fois pour toutes avec ce litige et cette accusation embarrassante. Pour la communication du groupe, cela s’appelle officiellement « un geste humanitaire ».

La plainte avait été déposée par des victimes ogonis de l’ancien gouvernement nigérian, le fils de Saro-Wiwa en tête. Les avocats des plaignants, des cadors des droits de L’Homme du Centre des droits constitutionnels, se sont appuyés sur une loi de 1789 qui exige des sociétés ayant une présence conséquente aux Etats-Unis de respecter les lois étasuniennes partout dans le monde. Une parade juridique archaïque qui s’avère efficace contre les multinationales. « Shell n’avait rien à voir dans les violences qui se sont déroulées », a encore martelé le groupe dans un communiqué. Mais les avocats des deux parties se sont accordés à New York, mardi 9 juin.

Pollution en pays ogoni

Ken Saro-Wiwa, né le 10 octobre 1941 à Bori (Nigéria), était un écrivain délicat et un producteur de séries télévisées à succès, mais également un militant écologiste tenace. Fondateur en 1993 du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (Mosop), 500 000 personnes sur une population globale de 130 millions de Nigérians, il avait réussi à faire suspendre les activités de Shell dans le Sud du pays, avec ses actions non-violentes. Le Zola nigérian accusait le groupe pétrolier de polluer l’environnement et d’imposer une forte présence militaire dans le Delta du Niger,sans contre-partie pour la population locale.

Le Mosop, par la voix de son porte-parole Bariara Kpalap, a insisté notamment auprès de l’AFP, pour que désormais Shell « s’attaque au problème de la pollution et de la dégradation du pays ogoni. Shell a infligé beaucoup de souffrances au peuple Ogoni. En tant que fermiers et pêcheurs, nous avons été privés de notre gagne-pain à cause de la pollution. Pour une paix durable en pays Ogoni, Shell doit changer d’attitude : nous traiter comme des êtres civilisés et non nous exploiter. »
S’il n’opère plus en pays ogoni depuis les actions de Ken Saro-Wiwa, le territoire est traversé par des pipe-lines de la compagnie qui se trouvent régulièrement endommagés. La pollution provoquée par des fuites dans le pipe-line principal de Shell cette année a conduit à la réduction de 50 000 barils/jour. Le pétrole, l’équivalent de 10 000 barils de brut, selon le Mosop, s’est répandu dans les mangroves, tuant l’éco-système subtil des ruisseaux et des rivières.En 2006, toujours en territoire ogoni, un oléoduc endommagé avait gravement polluer le Delta.

Shell est le plus gros opérateur pétrolier du Nigéria. A l’Ouest, il affronte également les destructions de ses équipements par des militants indépendantistes. Une autre affaire grave de pollution depuis février fait l’enjeu d’un bras de fer avec la haute-cour de justice de Port-Harcourt qui a ordonné au groupe, la consignation d’une amende de 1,5 milliard de dollars mais que celui-ci cette fois refuse de verser.
Une partie des indemnisations de Shell reviendra à la cause ogoni. Ken Saro-Wiwa reste emblématique de la lutte civique des Ogoni, mais aussi des intellectuels du Sud et de leurs réelles prises de risques dans la mondialisation.



Repères :

On peut lire en français, de Ken Saro-Wiwa Si je suis encore en vie, Journal de détention, Stock, 1996
Mister B., millionnaire, Editions Dapper, 1999
Sozaboy, Actes Sud, 1998 et 2003 (poche)



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