La disparition de Michel Jacquot, influenceur de l’Europe agricole

Le 30 juillet 2018, par Catherine Véglio

Décédé le 23 juillet, ce haut fonctionnaire européen, membre du cabinet de Jacques Delors, était une mémoire de la construction communautaire et l’un des pionniers essentiels de la Politique agricole commune.

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Europe. Ils sont dans l’ombre, dans ces ruches sans grâce de la Commission de Bruxelles. On les imagine tricoter des textes rébarbatifs et cracher de froides statistiques. Ce sont « les fonctionnaires de Bruxelles », « les technocrates », les boucs-émissaires préférés des politiques effrayés par leurs propres décisions. « Ce n’est pas nous, c’est eux » répètent ces derniers, pétris de couardise, une fois rentrés dans leur étroit bercail national.
« Eux » sont « Il » ou « Elle » et portent des noms issus de la diversité des langues européennes. Certains, on ne les oublie pas. Derrière la mécanique de l’expertise, la fabrique de la construction européenne les a touchés au cœur. Ils croient en l’Europe et c’est toute une vie qu’ils jettent dans cette aventure difficile. Michel Jacquot, décédé le 23 juillet, était de cette trempe. Dans ses Mémoires (Plon, 2004), Jacques Delors salue « le spécialiste vigilant des questions agricoles ». Il était le numéro 3 du cabinet du Président Delors à la Commission européenne dès 1984.
À court de qualificatif et parce qu’il devait détester les courtisans, je dirais qu’il fut « un grand Monsieur de l’Europe » pour signifier l’ampleur de sa tâche. Être l’argentier de la PAC dans les années 1980, ce n’est pas rien, c’est tenir les rênes de la quasi-totalité du budget européen.
En 1987, il fut nommé directeur du FEOGA (Fonds européen d’orientation et de garantie agricole), la caisse de la PAC, et un brin provocateur, il se targuera d’être «  l’homme le plus dépensier du monde ». Michel Jacquot était un haut fonctionnaire, pas un politique. Il ne maniait pas la langue de bois. C’était avant l’euro et l’UE et l’agriculture était la seule politique communautaire, la reine dispendieuse, victime de sa réussite.

En 1987, à la tête de la caisse de la PAC, il se targuera un brin provocateur d’être «  l’homme le plus dépensier du monde »

Michel Jacquot était intarissable sur cette formidable invention, la PAC, qui avait rendu l’Europe autosuffisante sur le plan alimentaire avant d’être malade de son productivisme. La fin des années soixante signe le début des premiers excédents laitiers et céréaliers. Il s’interroge sur cette Europe verte et il le dit : cette agriculture industrielle qui s’approvisionne aux cours mondiaux « ne devrait pas recevoir un écu de la PAC ». Il rappelle les fondamentaux : les subventions ont été créées à l’origine pour soutenir l’agriculture de terroir, soumise à des contraintes physiques et techniques. Avec les Edgard Pisani, Sicco Mansholt, Guy Legras, il était une mémoire de la PAC et un infatigable réformateur.
Il paraît que le jeune juriste, nommé en 1964 à la Commission européenne, devait y rester quelques mois. Il quitta l’institution en 1997 pour rejoindre le Cabinet international Gide-Loyrette-Nouel comme avocat chargé… des affaires européennes. Trente-trois ans de combat pour une Europe qu’il voulait à la fois puissante et solidaire.
Bretteur armé de la rigueur du droit, Il fut de presque tous les rounds, Kennedy-Round, Tokyo-Round, … ces interminables négociations du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ), l’ancêtre de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), où les questions agricoles soulevaient déjà les passions. Avec Jean-Paul Frétillet, il nous ouvrit des portes pour enquêter sur le GATT (Le Gatt démystifié, Jean-Paul Frétillet et Catherine Véglio, Ed. Syros, 1994 ). Il parlait aux journalistes en prenant le temps de la pédagogie et de l’anecdote, avec son indépendance de ton bien à lui. La transparence n’était pas encore à la mode et à Bruxelles comme à Paris, son franc-parler pouvait déranger.

En 1994, il dénonce sans fard le scandale des fausses vaches corses

Natif de Baccarat, il se disait avant tout vosgien, une identité en parfait accord avec son caractère rude. Il était de ceux qui mettent les pieds dans le plat et sur le terrain. Les fausses vaches corses et leur éleveurs dévoreurs de primes européennes ne l’effrayaient pas. En septembre 1994, il débarqua en Haute-Corse et sa mission se conclut par un rapport qui dénonça sans fard le jeu des primes à la vache et des mises à feu. Les subventions ont été suspendues, avant d’être payées par Paris…
Michel Jacquot prenait des risques, s’exaspérait des faux pas et du manque de courage. Il ne peut en être autrement pour les artisans de l’Europe. Il leur faut approfondir la machine pour qu’elle ne s’arrête pas de tourner. L’Europe, cette « tâche infinie  » selon l’expression d’un Philippe Herzog, Michel Jacquot en fut l’un des piliers, influenceur de la mise en place de la première grande réforme de la PAC en 1992. Par la suite, membre de l’Académie d’Agriculture de France, il se manifesta par ses analyses et ses nombreux articles sur ce sujet et sur les relations internationales en agriculture.

Signe des temps et dernier coup de patte du maestro de la PAC : comme l’annonce d’un acte de décès et d’un urgent besoin de renouveau, il avait codirigé en 2017 un rapport intitulé Quelle PAC pour quelle agriculture ? (Académie d’Agriculture de France), avec Gilles Bazin, professeur émérite de politique agricole à AgroParisTech. Les deux auteurs dressent le bilan d’une PAC à bout de souffle et critiquent la doxa dérégulatrice défendue par la Commission européenne depuis les années 2000. Quand il s’agissait de trouver les chemins de nouvelles percées pour l’Europe, son goût pour l’engagement ne faiblissait pas. Ainsi vivent et réagissent aussi les hommes de l’ombre de la construction européenne, comme Michel Jacquot.




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