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La double mort de Tony Bloncourt

mardi 10 avril 2012, par Alexandre Mathis

En mars 1942, avant d’être fusillé, ce jeune résistant de 20 ans, d’origine guadeloupéenne et haïtienne, a été jugé avec six camarades par un tribunal militaire allemand dans le cadre inouï de l’Assemblée nationale. Plus de 60 ans après et un livre ont été nécessaires pour qu’on retrouve un peu la mémoire

Tony, 1942  : L’histoire que raconte Emmanuel Lemieux est un épisode de la Résistance française à ses débuts, écarté de l’Histoire jusqu’il y a quelques années.
Il est exhumé à la demande du président de l’Assemblée nationale, Laurent Fabius, demandant, en 2000, des recherches approfondies.
1940, premières manifestations étudiantes, lycéennes, communistes. Une brigade spéciale (BS) anticommuniste est créée en mars par les Renseignements généraux.
Des petits groupes armés se forment.
Après un premier procès d’étudiants communistes à Paris en février 1941, sept jeunes terroristes rouges sont jugés publiquement par le conseil de guerre de Paris, le 7 mars 1942, dans le cadre exceptionnel de l’Assemblée nationale. Immédiatement condamnés à mort, ils seront fusillés le 9 mars, à la forteresse du Mont-Valérien, à Suresnes. Tony et ses camarades sont inhumés dans une fosse commune à Ivry-sur-Seine.
« Le 8 mars, Frédo quitte Paris. Direction la Franche-Comté. Frédo s’appelle désormais Colonel Fabien.  »

Le personnage éponyme au livre titré Tony 1942, est né en 1921 à Port-au-Prince, à Haïti. C’est un jeune homme à la peau légèrement café au lait, très beau, avec un léger défaut d’élocution qui accentue son charme, « c’était son calme qui impressionnait le plus. »
Issu de la famille de Melvil-Bloncourt, descendant de communards, un oncle député de l’Aisne, Louis Bloncourt dit Tony, est élève au lycée Rollin (actuel lycée Jacques Decour) avenue Trudaine à Paris. Il passe à l’action directe, avec ses amis après la manifestation du 11 novembre 1940 sur les Champs-Élysées.

L’attentat de la station Barbès

La première victime est un officier allemand abattu dans la matinée par Fredo, le 21 août 1941, deux balles tirées à bout portant avec un 6,35, arme répandue, alors que l’officier montait dans une rame 1ère classe au métro Barbès. Opération rondement menée. Les quelques témoins restent sans réaction. « C’est le premier acte de terrorisme français. L’acte de naissance de la Résistance armée.  »
Les représailles ne se feront pas attendre. On promet des exécutions d’otages, en nombre décuplé. Le 22 août, sont instituées les Sections spéciales auprès des tribunaux. Elles ont la charge de "condamner à mort tout mâle" qui se rendrait coupable de " l’activité communiste ou anarchiste, délits mineurs compris." Trois militants communistes condamnés le même jour par le tribunal de la Seine sont guillotinés le 28 août.
Le 22 octobre 1941, ce sont 27 otages, « les fusillés de Châteaubriant », parmi lesquels Guy Moquet, fils d’un député communiste, et Claude Lalet, autre personnage du récit, lycéen de Rollin et ami de Tony, qui sont passés par les armes.
Tony Bloncourt sera le dernier de la petite bande à être capturé, interpellé le 5 janvier 1942, tôt le matin, près de la rue Gay-Lussac, il n’a pas eu l’occasion de tuer. Au moment de passer à l’acte, de descendre l’officier allemand qu’il était près d’exécuter par derrière, le doigt du lycéen était resté bloqué sur la gâchette, Tony dira celui que je vais abattre est un homme. Deux photos anthropométriques, à la fin de son périple, où il s’était laissé pousser moustache et collier pour se vieillir et échapper aux recherches, sa tête étant mise à prix dans tous les commissariats, illustrent la couverture du livre.

Un homme de cinéma au parcours singulier

L’histoire que raconte Emmanuel Lemieux, par destins croisés, à travers un récit qui se lit comme un roman, a deux autres grands personnages.
Régisseur et acteur de 1920 à 1931 au Théâtre de l’Atelier de Charles Dullin à Montmartre, Jean Mamy, a réalisé en 1931 Baleydier avec Michel Simon, produit par Pierre Braunberger, film aujourd’hui disparu. Monteur de cinéma de 1930 à 1937 (Marc Allégret, Claude Heymann, Jean Renoir, Roger Richebé, Robert Siodmak, Jean Tarride…), acteur dans Entr’acte de René Clair en 1924, dans Maldonne de Jean Grémillon en 1928, directeur de production de Kœnigsmark de Maurice Tourneur, Jean Mamy produit, en 1939, Dédé de Montmartre d’André Berthomieu, avec Albert Préjean, Aimos, Robert Le Vigan, c’est le dernier film de la sublime Annie Vernay. Le Film Complet du samedi du 4 novembre 1939 est entièrement consacré au film, qui connaît parallèlement de nombreuses publications de partitions musicales. Ironie de l’Histoire, le film, bloqué, ne sortira, rebaptisé Dédé la musique, que le mercredi 11 mars 1942, soit deux jours après l’exécution des sept jeunes résistants au mont Valérien.
Qu’a fait Jean Mamy entretemps ?

Une logorrhée insatiable de la haine, un policier consciencieux

Entre Dédé de Montmartre, dernier lien avec le cinéma, et son retour au cinéma avec la réalisation de Forces occultes en 1942, dont le début du tournage a lieu à l’Assemblée nationale ?
Les scènes tournées à l’Assemblée nationale sont au début du film, réquisitoire contre la franc-maçonnerie, mettant en scène un charivari monstre entre députés de divers bords. « Les scènes de l’Assemblée nationale sont traitées comme une farce, où les communistes caquettent, les capitalistes piapiatent et la vieille France curetonne branle dangereusement du chef.  » Images de Marcel Lucien, « parfait à la manœuvre quand il faut sertir des visages aux émotions grotesques dans un clair-obscur inquiétant. »
« Forces occultes, un film de ce nom va montrer la vie secrète des loges et du Parlement  » annonce Le Matin avant le tournage des scènes dans la salle des Fêtes de l’Assemblée transformée en studio de cinéma le 17 septembre 1942.
Loin d’être nul, le film, au début baroque, est visible, intégralement, sur youtube.
Jean Mamy, dès l’entrée en scène de l’occupant, devient une sorte de Mr Hyde, « un toxicomane de la haine  » écrit Emmanuel Lemieux, jamais rassasié, bouffant du juif comme on respire. Membre actif du Cercle Aryen, ce n’est plus Jean Mamy, mais Paul Riche, qu’il se nomme. Nom sous lequel il signera Forces occultes. Payé royalement par Robert Pierret, dirigeant Au Pilori, Paul Riche se jette dans l’antisémitisme forcené.

27 septembre 1940, un article est consacré aux « Juifs corrupteurs et maîtres du cinéma français ». Jean Luchaire parle d’hystérie délatrice. Au Pilori du 14 mars 1941, en première page, Paul Riche appelle au meurtre du juif dans une logorrhée nauséeuse sans fin. Le choix du pseudonyme, pas si innocent, psychanalytiquement parlant, peut faire sourire, au vu des sommes mirobolantes que touche alors Mamy. Paul Riche dénonce, accuse, livre ses victimes à la police. Il prend part à des interrogatoires musclés, assiste à des exécutions. En 1943 et 1944, il s’infiltre, comme espion gestapiste, sous des identités diverses, dans les réseaux de résistance, en se faisant passer pour un résistant.
Quelles raisons ont poussé Jean Mamy, intellectuel de gauche, ami d’Antonin Artaud, de Picabia, de Pierre et Jacques Prévert dix ans avant, à devenir Paul Riche ? Nouvelle ironie des éphémérides de l’Histoire liée au cinéma, « le 9 mars 1943, sort sur les écrans Forces occultes de Paul Riche, film sur la franc-maçonnerie et le régime parlementaire d’avant-guerre, dont les premières scènes ont été tournées où eut lieu le procès des sept fusillés un an avant  ». La famille de Jean Mamy tentera, sans succès, de le faire passer pour fou, à son procès. L’accusé ne fait rien pour se défendre. C’est pour lui dans l’ordre des choses. Son attitude choque. Il sera le dernier exécuté de l’Épuration, le 29 mars 1949, plus de quatre ans après la fin de la guerre. À Fresnes, il n’arrête pas d’écrire.
Traquant le détail, Emmanuel Lemieux suit ses personnages à la trace jusqu’à leur dernier souffle de vie. Témoignage de l’avocat de Mamy.
On lit sur un site internet à propos de Jean Mamy : « Pseudo article historique sur mon père qui contient nombre d’informations inexactes (…) par contre, il est bien le dernier fusillé de l’Épuration, en 1949, époque où l’on n’exécutait plus les condamnés et ce sous la pression intense des francs-maçons : procès truqué, menace contre les avocats. Le président Auriol, autre Franc-maçon ayant refusé sa grâce. » (daté du 29 août 2007 anonyme).
René Floriot, avocat du Dr Petiot et d’Otto Abetz, refuse de défendre Mamy, écrit Emmanuel Lemieux. « La condamnation était fatale et justifiée. La grâce, improbable. La mort fut magnifique écrit son avocat  ». Le cinéaste refusera de se laisser bander les yeux.

Georges Veber, autre acteur important du brelan narratif, est le Javert de Tony 1942, le commissaire principal à la "popote" (préfecture) de Paris, qui dirige la Brigade spéciale (BS) criminelle, officialisée en novembre 1941.
Plus chanceux que d’autres à la fin des hostilités, il sera emprisonné le 24 janvier 1945, et sera décoré de la Légion d’honneur en 1963, deux ans avant sa mort.
C’est lui qui livre Tony et ses camarades à la justice.

Les oubliés de l’Histoire

La bande des sept a-t-elle agi d’elle-même, conduite par la fougue de la jeunesse, trouvant son idéal face à une réalité inique…
Certainement. C’est ce que l’on pense à la lecture de Tony 42.
Contrairement à ce que nous a appris John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance, quand la légende est plus forte que la réalité, il faut imprimer la légende, la légende était ici enterrée jusqu’à ce que le président de l’Assemblée nationale commandite ce travail d’exhumation, la légende était étouffée, sous des faits plus officiels, plus prosaïques aussi, un «  glacis de silence » écrit Emmanuel Lemieux.
Les derniers chapitres de Tony 1942 éclairent sur des liens étroits entre les jeunes gens téméraires et le parti communiste.
« L’obsession du Parti est d’effacer le pacte germano-soviétique, de montrer le patriotisme ontologique des camarades, de mettre sur le devant de la scène des noms de patriotes plus français. Alors les Zalkinov ou Zalkinow, les Amahya, les Rizo, les Bloncourt de Haïti… Plutôt le culte Guy Môquet. Plutôt la mythologie du Parti aux 75000 fusillés. Il fallait écarter tous ces jeunes gens de la légende. Seul le Colonel Fabien est célébré en grande pompe et revendiqué… et encore une partie de sa biographie. (…) « Au fond, le procès de mars 1942 au Palais Bourbon a ceci d’emblématique que les jugés étaient déjà condamnés à cette nuit de l’oubli.  »
Nicolas Sarkozy, récemment, d’enfoncer le clou, citant l’exemple de la lettre de Guy Môquet à lire dans toutes les écoles.
Des lettres d’adieu, il y en a ici. Celle, magnifique de Tony, à ses parents. Deux pages.
À de beaux portraits, c’est à une balade dans tout Paris ‒ le quartier latin occupe une place importante ‒ que nous invite l’auteur, décors parfois disparus où planent les ombres de films et des cinémas.
Tony 1942 se clôt sur le témoignage de Paulette Cassard, l’ancienne secrétaire zazou.
Gerald Bloncourt, frère de Tony, est photographe et poète. On peut voir ses photos sur internet.


Repères :

- La critique d’Arnaud Viviant, France Inter, 14 avril 2012 :
http://www.franceinter.fr/reecouter-diffusions/244577


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