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La fée Carabine de la pampa

vendredi 25 novembre 2011, par Vanessa Postec

Les dangers du troisième âge n’étant pas toujours ceux que l’on imagine, l’Argentin Federico Jeanmaire signe un roman inclassable. Et inratable.

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Federico Jeanmaire

Si, pour des raisons qu’il ne nous appartient pas ici de commenter, vous décidez de piquer le sac d’une petite vieille, opérez avec le plus grand soin possible : du choix minutieux de votre victime dépend aussi votre avenir. Car il y a petite vieille et petite vieille. Il y a les dociles, les teigneuses, les mamies gâteau et les Tatie Danielle, les paumées quasi abandonnées, et les vraiment indignes. Et puis tout un entre-deux, peuplé de dures à cuire attendrissantes, un peu frappées et vaguement sadiques. Et cela vaut aussi bien à Paris qu’en Argentine.

Quand Santiago, quatorze ans au compteur et apprenti criminel un poil irréfléchi, parvient, sous la menace, à se faire ouvrir la porte de Rafaela, quatre-vingt treize ans, bientôt quatre-vingt quatorze, pour faire main basse sur ses économies, il n’imagine pas se retrouver coincé, enfermé à double tour dans une salle de bains, après que sa « victime » l’a convaincu d’aller y faire un tour.
Et voilà Faila –Rafaela déteste son prénom, c’est ainsi-, ancienne institutrice chassée de son poste par les Péronistes -qu’elle déteste presque autant que son prénom-, orpheline depuis toujours ou presque, en délicatesse avec la gent masculine et leur « inconsistance absolue » (elle a connu deux hommes : le premier l’a violée ; le second lui a volé ses bijoux), et dont la vie sociale se résume à une visite quotidienne au marchand de légumes et un tour à la boulangerie, qui entreprend de séquestrer son agresseur. Et de lui raconter sa vie.

Ma Dalton qui se prend pour Shéhérazade

C’est d’ailleurs le deal : je raconte – tu écoutes – et je te libérerai. Peut-être. Car Ma Dalton, quand elle se prend pour Shéhérazade, saupoudre son monologue de conseils et de principes éducatifs qu’elle entend bien voir son prisonnier appliquer, avant d’envisager toute sortie. Pis encore, elle lui (et nous) fait partager ses réflexions -sur le monde comme il va et l’Argentine comme elle va mal. Mais tout cela, n’est-ce pas, c’est la faute aux gauchos, ces dégénérés abrutis au maté. D’ailleurs, « Vous croyez que, lorsqu’ils sortaient des épiceries-buvettes de la pampa, ils n’étaient pas bras dessus, bras dessous ? Bien sûr qu’ils étaient tous pédérastes, de là la situation du pays.  »

Entre deux épisodes de la vie (brève) de sa mère, qu’elle n’a d’ailleurs pas connue, et quelques intermèdes plus généraux, la vieille dame, au fond plus solitaire que vraiment garce, entreprend de nourrir son prisonnier, de lui glisser palmiers, gâteaux secs et autres crackers sous la porte de la salle de bains, avant de passer aux choses sérieuses : rondelles de tomates et escalopes milanaises.

Et le lecteur, cloué avec Rafaela du « bon » côté de la porte, de voir s’évanouir les tranches de veau et les mots de la vieille femme, aussi impuissant que Santiago, et seulement capable d’imaginer ses réactions et ses réponses. « Mais à quoi sert l’imagination si ce n’est à combler les vides de certaines anecdotes ?  »
Rafaela a réponse à tout, et Federico Jeanmaire à presque tout. Du coup, il signe un texte étonnant, qui emprunte au théâtre et au roman noir, un huis clos tragi-comique où l’absurde le dispute à la gravité. Plus léger que l’air ? Le désir d’une femme, et autre chose aussi. Que l’on se gardera bien de nommer. Car cela vous priverait de la surprise finale et, par voie de conséquence, Federico Jeanmaire de ses royalties honnêtement gagnées.


Repères :

Plus léger que l’air de Federico Jeanmaire, Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, Ed. Joëlle Losfeld (Paris), 240 p., 21€ (sortie : octobre 2011)

www.joellelosfeld.fr


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