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La kômédie politique : rhétorique du los du lieu

mardi 28 septembre 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Les vacances estivales avaient pris fin. Le président visitait Lascaux et rendait sa première copie de la rentrée. Le kômos automnal des manif’ faisait l’ouverture de la chasse : kômos (d’où « comédie »), en Grèce ancienne ces cortèges festifs accompagnant au village (ou kômê) le vainqueur olympique issu du cru, et célébrant par l’entremise du natif les valeurs locales incarnées par ledit champion…cf. Zidane Coup de Boule élevé au rang de Recéleur des Valeurs du cru France, et qu’on batèle komédiquement telle une grande marionnette éberluée. Autant nous rendre compte que les kômes syndicaux ne servent qu’à parader les valeurs des syndicats, et à rien d’autre. Leur vrai rôle, s’ils en avaient, serait de renverser cette république démonétisée. Avec un taux de syndicalisation à 8%, le plus bas en Europe [1], les kômes syndicaux font donc faire des visites guidées des grandes villes à ce que fut, jadis, la classe ouvrière, afin de préserver le job des guides ; un cortège syndical c’est la visite de Lascaux 2, la fausse grotte plus vraie que la vraie qui a tant ému le président.

Il est donc temps, avant le « winter of our discontent » [2] , de relire Heidegger pour percevoir le sens rhétorique des visites touristiques et concevoir ce que le « séjour touristique » révèle d’une technologie rhétorique et politique particulière, que je nomme le los du lieu.

En quoi le tourisme parle d’éthique, de politique, de rhétorique

Heidegger est l’auteur d’un guide touristique, Comment séjourner en Grèce [3]. Il y note : « La technique moderne et l’industrialisation scientifique du monde dont elle s’accompagne s’apprêtent, avec ce qu’elles ont d’irrésistible, à effacer toute possibilité de séjours ». Or, dans sa Lettre sur l’humanisme Heidegger, pour expliquer un aphorisme d’Héraclite – « Le caractère (êthos) de l’homme est sa destinée » –, traduit ce mot, êthos, par un terme inattendu : Aufenhalt, en français « séjour ». L’êthos définit ainsi notre place dans le monde, qui est la « demeure » éthique où nous résidons. L’éthique est là où l’homme demeure et séjourne, d’où il tire son « caractère ». Par exemple : de vivre à Lille, on a des vertus lilloises, et vice versa – base de tous les populismes.

Le passé contre l’ayant-été

Quid du « séjour touristique » ? Test de l’hypothèse heideggérienne : à Delphes, site touristique s’il en est, là où le dieu parle aux hommes, dans cette sublime faille que j’ai vue avant l’été, le séjour de la parole antique, d’où est issue la rhétorique, défaille. Comment visiter l’êthos de la Grèce où séjournait la rhétorique, et d’où sort notre séjour en démocratie. Ardu, car le tourisme organisé l’est, organisé, par des effets de persuasion qui altèrent le Monde : une visite ou un séjour touristique est un Apparatur von Information dont la somme des techniques est, justement, ce « qui pour nous s’appelle aujourd’hui le Monde ». Heidegger ne connaissait pas Internet mais il avait déjà dit là ce que cet appareillage fabrique : du non-séjour et un manip’ du temps. Par le montage communicationnel, le battage publicitaire et le culte bavard des « lieux de mémoire à visiter ab-so-lu-ment » (de fait, relativement, car une visite absolue devrait se terminer par un suicide) le tourisme fabrique du passé (Vergangenes) et non pas de l’ayant-été (Gewesenes). Rien de moins « éthique » qu’un « séjour touristique » le mal nommé. Voilà pour la théorie.
Pour la pratique, et pour comprendre ce leurre du temps à propos du passé que se fait passer pour de l’ayant-été, et ce leurre d’espace à propos de la fabrication rhétorique des lieux, je vais évoquer, comme on fait en rentrant de voyage, deux visites, non touristiques, du QG de Hitler dans lacs forestiers de Mazurie, et de l’île chtonienne de Fårö, en Baltique.

Repaire nazi

On atteint le « Repaire du loup » de Gierłoż par une étroite route de campagne qui traverse des champs de blé où on est surpris de ne pas voir courir des jeunes gens athlétiques et rieurs comme dans les films polonais des années soixante, le soleil auréolant à contre jour le visage d’une pionnière ou d’un gars, ou la joie terrible des jeunes soldats s’ébrouant dans Így jöttem (précisément) de Miklós Jancsó. On fait le plein à une pompe à essence blanche et verte, desservie par un ado avachi. La route traverse des forêts humides, on aperçoit des étangs jaunes à travers l’étoupe moite des sous-bois, la haute canopée verte lâche des essaims de moustiques. Soudain la route se dégage, macadam impeccable et signalisation standardisés made in Union Européenne : « Le Repaire du Loup ». On est seul, on prend un plan («  Nicht Deutsch, en français, please ») et on s’avance dans la forêt. Au début du chemin, deux jeunes Polonais attifés en soldats du Reich millénaire qui a duré douze ans vendent des souvenirs, croix gammées et cartes postales, et des babioles médiévales – une passion nationale en Pologne, évoquant, par delà une histoire faite de défaites, la victoire de Tannenberg contre les Croisés teutoniques (où le champ de bataille est un immense plan panoramique à l’Eisenstein, fléché d’épées monumentales en granite rose et gris, avec la chapelle ruinée où pria le Grand Maître des moines guerriers de sainte Marie de Jérusalem, et les gamins qui jouent au soldat en cotte plastique et casques héraldiques). La Mazurie ce sont les Ardennes lacustres de la Pologne : une fausse ligne de défense, forêts et marécages qui font semblant de protéger les grasses terres agricoles et les riches routes commerciales du sud, la Poméranie, comme celles-là, naguère, la Champagne et l’Ile de France. L’histoire répète le sol. L’histoire séjourne, elle.

Le QG de Hitler : la nature a repris le dessus. Les blocs cyclopéens des bunkers, soulevés par les explosifs, sont retombés, déquillés, et semblent avoir retrouvé pour vocation d’être disjoints, distendus, naturalisés par les percées des bouleaux à l’écorce blanche et les lacis des mûriers bleus, ou tapissés par la mousse rousse montée de la glèbe. Le béton enté par le végétal est rendu à son élément naturel. Les barres de renforcement ressemblent à des tiges de bois poli. On n’imagine rien mais on perçoit tout devant le bloc percé de baies à la française avec un reste de péristyle où Göring avait installé sa salle à manger. Une pastorale de béton. Depuis l’intérieur sombre du bunker des transmissions on voit, par les fenêtres comme par autant d’écrans de surveillance radar, les moustiques vibrer dans l’air saturé de silence. La nature transmet. On entre dans le bunker de Hitler, on descend des marches, on glisse, on remonte, on passe de pièce en pièce. Les murs gardent les traces d’un parement en crépi rouge, qui se détache en plaques, une écorce de ciment, et les briques du gros œuvre, recuites par les flammes, ont pris, elles, un aspect de lave volcanique. Ce régime avait vocation de retourner à la pierre et au végétal, à l’eau, à l’air, au feu, à la terre – aux éléments primordiaux. Rien d’étonnant qu’il ait maltraité l’humain tel que nous voulons seulement le reconnaître.

Quand on repart, dans un état de stupéfaction, des autobus climatisés, super panzers du tourisme, se garent, et des guides s’affairent. Un kômos d’Allemands. On se demande s’ils vont passer en revue les deux trouffions de comédie. On a eu le QG dans sa forêt tropicale pour soi seul. On se dit qu’on n’a pas contemplé et suivi, pas à pas, du « passé » mais de l’ « ayant-été ».

Pégase bergmanien

Quand on garde des films de Bergman le souvenir de dimanches monocordes pour échapper, en vain, au dortoir du lycée, c’est une étrange compulsion que de vouloir visiter l’île où le maître du sexe triste se retira. On veut aller voir pour comprendre, enfin, les Fraises sauvages.

D’abord, on embarque dans un petit avion à l’aérodrome de Bromma, moleskine et IKEA, service aimablement apathique, à la suédoise. On est déjà dans un film du maître. On atterrit à Visby, Gotland. On se promène entre l’église de Pierre de Dacie qui évangélisa le Nord barbare et la collégiale dominicaine, de l’abbatiale franciscaine dédiée à sainte Catherine d’Alexandrie à la commanderie des Teutoniques et à l’église anglo-normande du Drotten. Toutes ruinées, vaisseaux de haut bord dépontés et démâtés par la tempête de la Réforme. Par le trou bleu-noir d’une coupole énuclée on voit la lune. Au XIIe siècle Visby gouverne la Baltique, tous les grands networks du temps, religieux et financiers, s’y nouent, qui arbitrent le commerce et les âmes, s’illustrent par leurs scriptoriums, et civilisent les Goths. Au XVIIe Huet, précepteur du Dauphin et philosophe sceptique normand, rapporte dans son Iter Suecicum, Mon voyage en Suède, que les gens du cru, ses lointains ancêtres Norse, étaient stupéfaits de le voir se baigner et ressortir sain et sauf – un dragon serait à l’affût au fond des eaux.

On loue une station-wagon à un pêcheur et on prend la route vers le nord, on longe des pinèdes dont les arbres s’écaillent rouge, on s’égare dans un maquis poussant sur de la pierre noire, et on découvre un lac pimpant d’où percent, à fleur d’eau, les anciens pilotis d’un bulverket, un enclos fortifié où les paysans goths gardaient leurs esclaves razziés entre Angleterre et Pologne ; on continue et on arrive sur une baie où fleurissent genêts, jonquilles et magnolias roses : ici Linné a pratiquement inventé la botanique. Glaciale l’hiver, Gotland est chaude l’été. C’est la Bretagne, avec Linné et Bergman, un goulag goth. On trempe ses pieds dans la Baltique, aucun dragon n’en surgit. On reprend la route vers le bac de Fårösund, on traverse le court détroit à bord d’un ferry jaune. A Fårö on prend un chemin crayeux vers le lieu-dit de Dämba qui débouche, au détour d’un bois, sur un cercle de pierres debout, un corail antique, en surplomb d’une combe où la terre noire se marquète de gazon jusqu’à l’estran. On roule, au ralenti, on scrute des boîtes à lettres rustiques clouées à des arbres, on s’arrête sur la grève d’une crique pierreuse où s’empilent des carcasses d’esquifs, on descend, on regarde, on repart, on contourne et voici que le regard est attiré, saisi, médusé, par un étalon blanc qui est soudainement apparu près d’une source où il se désaltère, qui se redresse et qui se fige. On découvre alors un nom sur un poteau : l’ayant-été du maître du sexe triste. Merci Pégase, fils de Gorgone.
Et la rhétorique ?

Les quatre rouages du los du lieu en politique

Voici, pratique de la théorie : Quintilien, dans son Institution oratoire qui est à la Rhétorique d’Aristote ce que le Nouveau Testament est à l’Ancien, signale que la célébration du lieu (cadrage, soit dit en passant, de toutes les chansonnettes sur « Paris, reine du monde », ou « Chicago » et autres « New York, New York ») est un élément fort de la rhétorique politique : il faut célébrer là où on vit. Banal, va-t-on me dire, mais qu’est-ce qu’exactement que le los du lieu, comment fonctionne-t-il, lui sans qui personne ne saura plus comment conduire des élections régionales, inaugurer un Très Grand Musée ou vanter les charmes participatifs du Poitou-Charente ou ceux de Montpellier, capitale de notre Kazakhstan. Le lieu suscite des discours sur le caractère de ceux qui y vivent, le los du lieu donne lieu à de l’éthique, comme si le fait d’être de Lille confère à « Lille » une vertu, et que « Lille » confère aux Lillois de la vertu.

Quintilien détaille les pièces de la petite machine rhétorique du los du lieu : « Les villes (terme générique) au même titre que les individus sont susceptibles d’être célébrées selon leur réputation, leur fonctionnement et leur beauté et en tenant compte de ceux qui en sont responsables ». Pas de campagne électorale sans activation des quatre rouages du los du lieu, que le locatif soit la ville, la région, le pays, et dans le cas des mégalos et des écolos, la « planète » : logiquement, afin de louer notre « planète » il faudrait la comparer à une autre planète, mais ce ridicule du cas-limite indique l’engrènement du montage : il s’agit, par le los du lieu, de dire l’incomparable du lieu-ici et de ceux, et celles, qui en sont, d’ici, et de « ceux qui sont responsables » d’ici.

Quintilien ajoute que cette rhétorique du los, et au premier rang donc en politique le los du lieu, n’est pas une rhétorique distincte des deux autres régimes de persuasion publique (le délibératif ou le clash entre des scénarios, portant sur « mon programme est le bon choix, pas le vôtre » ; l’adjudicatoire ou le clash à propos d’événements passés, portant sur le « c’est vous qui en êtes responsable, pas nous »). Le los traverse les deux autres régimes rhétoriques car il fournit une dynamique éthique à tout discours politique.

De fait, sans le los du lieu qui « met en situation » (ici, nous d’ici, vous de pas ici, ici très bien, là pas bien, moi ici je sais ce qu’ici est : tout le débat sur l’immigration est là dedans), il est difficile de proposer un programme ou d’adjudiquer des causes et des responsabilités. Sans l’activation engrenée des quatre critères (réputation, bon fonctionnement, beauté, responsabilité), un programme, qui est un scénario du futur auquel on ne peut que donner sa foi faute de pouvoir tester des résultats, reste une liste de choses promises. Des choses sans ancrage immédiat (ma ville, mon quartier, « comment ça me touche, moi »). Et sans le los du lieu, l’adjudication des fautes commises par l’adversaire reste sans poids émotionnel : ôtez le mal fait à « ici », et donc à mon caractère comme étant ancré dans cet « ici », et le mal n’est qu’un incident, ce n’est plus un scandale. Voilà pourquoi les erreurs coûteuses et les concussions commises pas les eurocrates ne provoquent jamais de vrai scandale : « Bruxelles » ça n’a pas d’ « ici ». Mais si le los du lieu, quel qu’il soit (« La France »), est activé, rejaillissent aussitôt sur celui, ou celle, qui en parle, les vertus du lieu qu’on doit nous faire prendre, donc, pour un « séjour », une éthique, quand elles ne sont que du semblant.

Emballage

Le los du lieu est donc comme le tourisme : on visite, on ne séjourne pas. Le los du lieu est un packaging. Il faudrait apprendre aux lycéens à défaire le paquet du los du lieu en politique, nœud après nœud, pli après pli, scotch après scotch. Car ce n’est pas le contenu qui importe mais l‘empaquetage. En attendant, les lycéens font de la grimpette et de la voile tous les après m’. Comme les petits Allemands avant 1930.

Les appareils d’information du tourisme, comme le dit Heidegger, et de la rhétorique du los du lieu sont les mêmes. La différence est que si le tourisme fabrique du passé et non pas de l’ayant-été, la politique fabrique, rhétoriquement, du futur et non pas du devoir-être. Il faut vivre avec, faute de mieux. Pour le moment.

Pour terminer, retour à Lascaux et kômédie locale : « Je veux dire à ce département de la Dordogne, à cette région du Périgord que l’on comprend, au fond, pourquoi depuis l’origine les gens ont voulu vivre ici. Cela me donne des idées énormes ! Au fond, tout cela n’est pas si compliqué, les premiers hommes avaient parfaitement compris qu’ici c’était plus tempéré qu’ailleurs, qu’il devait y avoir du gibier, que c’était beau et qu’il faisait bon vivre. Au fond, vous n’êtes que les héritiers d’une tradition du bon vivre que vous avez décliné ici » [4]. Los du lieu, pour annoncer un nouveau musée d’histoire nationale qui sera aux Français ce que Lascaux serait aux Dordognais, une « déclinaison » de valeurs héritées. Mais on note la grossière faute d’accord, « décliné », à cause d’une confusion niveau CM2 sur l’antécédent et par ignorance crasse du génitif (l’antécédent est « tradition » et non pas « bon vivre »). Toute la rhétorique du los du lieu, et une grande part de la rhétorique présidentielle, est dans cette petite erreur de grammaire. Une expression confuse reflète une pensée confuse, nous disaient nos instit’, jadis. Mais ils avaient tort : une expression confuse est un emballage confondant. CQFD.


[2Richard III (1,1)

[3Martin Heidegger, Séjours, 1992

[4Le président de la république à Lascaux, le 12 septembre dernier. http://discours.vie-publique.fr/notices/107001923.html


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