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Là où Jean-Marie de Roblès est chez lui

dimanche 3 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Jean-Marie de Roblès a obtenu sur le fil, hier, le prix Médicis qui fêtait son cinquantenaire pour « Là où les tigres sont chez eux » (Zulma). L’histoire d’une résurrection littéraire et de l’audace d’un petit éditeur signe la réjouissante saga d’une rentrée morose.

Portrait : Claude Germerie pour Une Idée, un jour

C’est un homme de douceur qui a ses grottes inconnues, ses galeries serpentines, toute une Atlantide onirique aux veines labyrinthiques et dissimulés par des algues échevelées. Borgès a ses bibliothèques. Jean-Marie de Roblès a le goût de l’archéologie sous-marine. Ce qu’il pratique depuis qu’il a abandonné, officiellement, la littérature, il y a plus de dix ans.
L’écrivain se vit comme un repêché de l’édition. Qui essuie une à une depuis son retour, les petites mesquineries et humiliations involontaires. Ce jour-là, il prend avec flegme l’invitation d’une émission de France Culture : « Je ne crois pas être invité pour parler de mon roman, mais plutôt pour donner mon avis sur le phénomène des gros livres » glisse t-il avec élégance.

Il attend au bistrot, comme un voyageur près du tarmac. Mesure avec une certaine gaîté, le voyage du retour. Là où les tigres sont chez eux [1] est en effet un gros roman à handicaps : un manuscrit maudit, gros de 766 pages, qui a sommeillé dix années aux Enfers d’un tiroir de son bureau, à Orléans. C’est ce monstre improbable qui a décroché le cinquantième prix Médicis, grâce à l’obstination et à l’amitié.
En 1997, Jean-Marie de Roblès qui avait ravi l’Académie française en 1982 pour ses nouvelles (La Mémoire de riz), publié par la suite deux autres romans au Seuil (L’Impudeur des choses, 1987 ; Le rituel des dunes, 1989), se retrouve stoppé net dans son élan par son éditeur, Denis Roche.

« J’étais vexé dans mon amour-propre, blessé, décrit-il. Aucun autre éditeur sollicité n’a retenu mon texte. J’en ai vu une quinzaine à l’époque. J’ai oublié le manuscrit. Pourtant lors de son écriture il m’avait porté haut, enthousiasmé, possédé même. J’avais imaginé un monde global. Le texte se ramifiait sur un site internet, que j’avais imaginé. De même, il se prolongeait avec des fausses gravures, des faux tampons et une pseudo-encyclopédie. » Les éditeurs le regardent avec des yeux ronds.

« Là où les tigres sont chez eux », une expression de Goethe, est une jungle en anamorphose. Elle foisonne de savoir métaphysique, comme une épaisse noosphère. Elle regorge de rebondissements dignes des télé-novelas brésiliennes. Elle entretient un féroce appétit pour le trompe-l’œil, avec une écriture cinétique qui tour à tour devient document de vérité ou farce hénaurme, engloutissant le lecteur dans une terra incognita. Le texte entremêle des styles narratifs différents. Un humus d’idées explose sous chaque pas.

Un roman à l’œil fou

Le roman est comme une jungle qui s’enracine dans le texte, le descelle, le ruine, le soulève, le plisse, le prolonge, l’éclaircit avant de l’assombrir un peu plus.
L’histoire démarre sous les jacasseries ébouriffées de Heidegger, un « ara sartrien » qui nasille « l’homme à la bite en pointe ! Haarrk ! L’homme a la bite en pointe ! » On sent d’entrée de jeu comme le principal héros, Eléazard von Wogau, qu’il faut jeter un livre, n’importe lequel, à la tête de ce volatile pour mieux se concentrer sur ce texte à l’œil fou. Correspondant de presse –comme il en existe de guerre-, von Wogau vit retranché à Alcantara, une ville brésilienne qui a abdiqué devant la forêt.

Il lit le texte de Caspar Hauser, que nous parcourrons également. « Il avait donc fallu un prodigieux concours de circonstances pour qu’une photocopie de cet autographe –écrit en français par un obscur jésuite allemand pour relater la biographie d’un autre jésuite non moins oublié- parvint au Brésil, sur le bureau d’Eléazard », raconte l’auteur. La biographie est celle d’Athanase Kirchner, un célèbre jésuite de l’époque baroque, toujours sur le fil, persuadé d’avoir déchiffrer la langue des hiéroglyphes, volcanologue à ses heures, inventeur de mille choses plus ou moins avouables et, qui invente son propre langage d’ironie pour échapper à la police inquisitoriale.

L’ex-femme brésilienne et anthropologue de Eléazard, elle, lance une expédition scientifique feuilletonesque dans le Mato Grosso de la mondialisation, tandis que sa fille, Moéma, se shoote sous couvert étouffant de la jungle urbaine, de laquelle tente de se dégager et de se venger Nelson, gamin contrefait des favelas.

Jean-Marie de Roblès a abandonné l’enseignement de la philosophie pour se dédier tout entier à la littérature. A partir de 1997, de déception pour la mauvaise réception de son projet, et parce qu’il faut bien vivre, il a rejoint le monde de l’archéologie sous-marine. Il aura participé durant une quinzaine d’années aux fouilles sous-marines de Leptis Magna et d’Apollonia, au sein de la Mission archéologique française en Libye, et sera délecté aussi de sa petite comédie humaine. Ces longues expéditions lui ont permis également de ramasser du sable rouge sur la côte libyenne entre Syrte et Benghazi, et d’offrir deux fioles à Julien Gracq, auteur du Rivage des Syrtes. Louis Poirier en resta dubitatif, il préférait le titre de la traduction américaine, The opposing shore. De cette visite à l’ermite en robe de chambre verte de Saint Florent le Vieil, Jean-Marie de Roblès écrira aussi un très beau texte, « Sous la robe de chambre de Louis Poirier ».

Tout ce temps, il aura écrit, suivi, publié des livres savants et techniques sur les sites romains, byzantins, antiques de l’Algérie ou du Liban, dans une collection d’archéologie chez Edisud. « C’est un travail de vulgarisation sérieuse : supprimer tout le jargon qui vient de la spécialisation, à force de vouloir être précis, pour mieux transmettre le savoir », explique t-il en insistant sur la même recherche d’exigence que pour ses romans, ses essais ou ses poèmes.

« Une conspiration d’amis »

Tout de même, des gens ont fini par ouvrir le tiroir du bureau d’Orléans. « Une conspiration d’amis s’est mis à lire ce manuscrit, à l’aimer, à le défendre et à me pousser à faire des photocopies », sourit l’écrivain réactivé. Jean-Marie de Roblès l’a proposé de nouveau en 2007, à une trentaine d’éditeurs, en commençant par Le Seuil. Trente refus. Serge Safran, des éditions Zulma, l’a lu et s’est inquiété qu’il ne soit déjà retenu. Le petit éditeur a pris ses risques, et le bouche-à-oreille a fait son effet dès juin. « Là où les tigres sont chez eux » a été remarqué par les libraires de la Fnac, le prix Jean-Gionno et plus de 17 000 acquéreurs.

« Le livre revit, et j’ai retrouvé un semblant de sécurité, et un éditeur que je ne quitterai probablement pas de si tôt », affirme Jean-Marie de Roblès. Il écrit sa première version à la main, « en silence », mais cultive ses tempêtes et ses typhons sous le crâne. Jean-Marie de Roblès a beaucoup lu et lit beaucoup. Il aime lire à voix haute. Né en 1954 à Sidi Bel Abbès, le gamin a connu l’invitation de la guerre d’Algérie à l’exil forcé. Quand la famille débarque dans le Var, son père, un chirurgien modeste et qui doit tout réinventer, ouvre un crédit illimité pour le gamin à la librairie principale de Brignolles : « Tu prends ce que tu veux comme livres ». Il aime beaucoup lire, et beaucoup réciter. Il se passionne pour les feuilletons qu’il puise dans les grands recueils de journaux. « J’ai beaucoup lu au-dessus de mes moyens : Verlaine, Borgès, Malcom Lowry, Carlos Fuentès, Italo Calvino, Julio Cortazar, Potocki. »

Dans un opuscule publié au début de l’année, Méduse en son miroir (Mare Nostrum), de Roblès distille avec essences rares et passion d’amateur, son amour de la lecture. À travers une série de textes, il interroge l’exigence du fait littéraire, les rares moments d’élection que favorise l’ivresse des mots dans un océan de balbutiements, la dernière lucidité d’un poète à l’agonie, la création du dévoilement. Dans l’un de ses textes qui donne le titre du livre, Méduse en son miroir, Il y injecte même son personnage, son double, Athanasius Kircher pour une démonstration scientifique amusée, avec la mise au point à Avignon, d’un tournesol comme « horloge vivante et héliotropique ». Cette histoire fait aussi partie de son roman. Il aime aussi cette phrase de Flaubert lorsqu’il est captivé par une œuvre : « Je me suis rué dessus. J’ai lu le volume tout d’une haleine. » Jean-Marie de Roblès qui fait confiance à la jungle et aux tournesols,a trouvé là son heure, sous le soleil de la littérature, exactement.


Repères :

www.zulma.fr
Méduse en son miroir, Mare Nostrum (17, rue du Castillet, 66000 Perpignan), 98 p., 10 €


[1Là où les tigres sont chez eux, Zulma, 775 p., 24,50 €.


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