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Là où la crise semble loin

mercredi 26 octobre 2011, par Jacques Secondi

Tags : Barretos , Brésil , Ethanol

Les chroniques immergées d’un pays émergent

Je vous écris de Barretos (Etat de Sao Paulo, Brésil). Les nouvelles du matin sont préoccupantes. A la une du « Jornal de Barretos », un entrefilet signale une baisse générale des bourses dans le monde. Les Européens, peut-on lire en pages internationales, ne parviennent pas à payer leurs dettes. Ce n’est pourtant pas ce qui préoccupe le plus les habitués de la place São Benedito qui viennent chaque matin déplier leur journal préféré autour d’un «  cafezinho », un petit café, à l’ombre d’une rangée de buritis, le palmier local qui peuple les oasis du sertão, l’intérieur aride du Brésil. Le quotidien de référence de la région consacre une fois encore en première page un article aux attaques que des mauvais coucheurs de la capitale, São Paulo, mènent contre le rodéo.

Les défenseurs du droit animal jugent cruel l’art de tenir le plus longtemps possible à califourchon sur l’échine d’un taureau presque sauvage. João da Silva, patron d’une petite entreprise de services de minibus, mieux connu comme « Pulga », la puce en portugais, un habitué de la place, y voit lui une épreuve de bravoure et un spectacle passionnant. « Pourtant, ils veulent réduire la place consacrée au rodéo lors de notre prochaine fête annuelle  » regrette Puce.

On y célèbre le personnage symbole de l’ histoire des éleveurs de bétail des grands espaces de l’ouest de l’état de São Paulo : le vacher

Je vous écris de Barretos, 120 000 habitants la plupart du temps mais 1 million de visiteurs pendant une dizaine de jours par an, à la fin du mois d’août, lors de la « Festa do peão », la fête du garçon vacher. C’est le plus grand rassemblement annuel de toute l’Amérique latine, toutes catégories confondues. On y célèbre le personnage symbole de l’ histoire des éleveurs de bétail des grands espaces de l’ouest de l’état de São Paulo : le vacher, conducteur de troupeau, qui est la version brésilienne du cow-boy nord américain ou du gaucho argentin.

Il n’y a plus guère de chance, aujourd’hui, de croiser sa silhouette chevauchant à travers l’immense plaine. Les paysages ont changé. Il y a une dizaine d’années, une grande partie de la région était encore couverte d’orangers qui profitent ici d’un ensoleillement intense. Le reste des terres était occupé par les troupeaux. A présent, c’est la canne à sucre qui a pris la place à la fois des agrumes et des pâturages. Elle s’étend un peu plus chaque année, dévore les derniers carrés de forêt et déborde jusque sur les berges des fleuves - que les environnementalistes, et la loi, recommandent pourtant de préserver - sans même qu’il soit besoin de l’y planter, par reproduction spontanée. Parfois, tout l’horizon est empli d’une épaisse fumée noire. On incendie les champs de cannes. Les feuilles de la plante brûlent mais pas sa tige protégée par sa pulpe gorgée de jus, et la récolte, là où elle est encore manuelle, en est facilitée. Cela explique qu’à Barretos on ne se promène jamais sans ses gouttes pour le nez pour calmer les sinus irrités.

Beaucoup ici sont nostalgiques de l’ancienne époque. « Il nous reste notre fête annuelle pour faire revivre ce souvenir, tempère Puce. Un million de personnes : je vous mets au défi de trouver une chambre d’hôtel à Barretos pendant la deuxième quinzaine du mois d’août  ». La plupart des visiteurs venus de toute l’Amérique du Sud, y compris des confins de l’Amazonie, où la terre était presque gratuite et qui abrite désormais le plus grand troupeau du monde, dorment dans leur voiture sur les champs transformés en immenses parking qui entourent les hangars où se déroule la manifestation, à une dizaine de kilomètres du centre ville.

Nous faisons pousser le pétrole du futur dans nos champs

Il y a bien d’autres raisons de se réjouir considère Pulga. Vue d’Europe, la canne à sucre semble appartenir au passé. « Elle vous rappelle le temps des colonies et de l’esclavage, mais ici, au contraire, nous y voyons l’avenir » considère Pulga. La nouvelle génération d’éthanol sera apte à faire fonctionner des moteurs avions, et les ingénieurs de recherche travaillent sur la production de PET, le composant des bouteilles en plastique, à partir du carburant végétal. « Nous faisons pousser le pétrole du futur dans nos champs  » commente Pulga. Les latifundiaires de la région, familles anciennes ou nouveaux venus, se préparent activement à cette nouvelle phase d’expansion. Comme le groupe français Louis Dreyfus, acheteur de terres dans la région, en procès pour obtenir le droit de raser les quelques centaines d’hectares de forêt encore sur pied sur sa propriété – le défrichage et l’obligation d’une « réserve légale » sont contrôlés par loi - qui gênent ses projets agricoles.

Privées d’emplois depuis le défrichage des orangers, les familles qui survivent sur ces terres tirent leurs maigres ressources du miel extrait de la forêt encore existante. Leur association de défense a obtenu un répit en justice contre le défrichage. Après avoir perdu en appel, les hommes se sont mis en travers des bulldozers qui, à deux de front en tractant une lourde chaîne, peuvent raser plusieurs dizaines d’hectares en une seule nuit. Mais la lutte est inégale et sans limite la pression que fait régner l’inextinguible soif d’or noir d’une civilisation qui voit dans la canne à sucre briller l’espoir d’un substitut aux énergies fossiles dont elle dépend pour tout et pour longtemps : du transport évidemment, jusqu’aux tétines des biberons de ses bébés.
« Nous n’avons pas abandonné la viande pour autant » poursuit Pulga. « Simplement, vous ne verrez plus les grands troupeaux boucher l’horizon. Nous nous sommes mis au confinement, comme aux Etats-Unis, et le bétail converge toujours vers notre petite capitale  ». Chaque jour, en effet, 4000 têtes de bétail sont abattues à Barretos. Près d’1,5 millions de bêtes passent chaque année par les abattoirs de la ville. Les dizaines de millions de nouveaux riches des nouveaux pays émergents comme la Chine ou l’Inde sont pressés de pouvoir enfin consommer de la viande rouge de qualité. «  On nous prédit une hausse de 40 % de la demande dans le monde d’ici à 2025. Nous seront présents pour y répondre  » lance un producteur. « A titre personnel, j’adore la viande de bœuf et je ne manquerai pour rien au monde un churrasco du dimanche. En revanche, j’ai arrêté de manger du poulet depuis qu’ils ont réduit à 28 jours la période d’engraissage  » reprend Pulga.

A part cela, c’est vrai, les nouvelles de la crise européenne ne le préoccupent pas outre mesure. « Et puis, à Barretos, nous avons la chance d’avoir le meilleur hôpital contre le cancer  » conclut-il. Ce sont des Français qui sont venus ici enseigner le fonctionnement du dernier bijou technologique qui va considérablement améliorer la chirurgie anti-cancéreuse. L’hôpital est ouvert à tous, affirme Pulga, mais dans une région qui affiche un PIB par habitant équivalent à celui de la Suisse, la clientèle aisée ne manque pas. Et l’établissement peut aussi compter sur la générosité de l’association organisatrice de la fête du Peão. Le rodéo, finalement, a encore de beaux jours devant lui.


Repères :

Ceci est la première chronique du blog.


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