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La politique peut-elle encore faire rêver ?

samedi 22 avril 2017, par Ziad Gebran

Doit-on gouverner le nez rivé sur des réalités économiques ou peut-on continuer à rêver et à faire rêver ?

Politique. Est-ce que la politique peut encore faire rêver ?
Face à cette question, comment ne pas penser à Martin Luther King, et à son vibrant « I have a dream » prononcé en 1963, face au Lincoln Memorial. À l’époque, quelle audace fallait-il pour oser rêver à une Amérique où noirs et blancs vivraient libres, côte à côte ! À quelques jours de la fin du mandat de François Hollande, se la reposer est légitime. Depuis, le début de la Vème République, aucun président n’était parti de l’Elysée dans un tel climat, mêlé d’impopularité et d’indifférence. Alors qu’il était candidat, il avait fait campagne sur le « réenchantement du rêve français  », « celui qui a permis à des générations, durant toute la République, de croire à l’égalité et au progrès » ; un thème qu’il a d’ailleurs porté depuis sa victoire à la primaire socialiste en octobre 2011, dans la foulée d’un livre d’entretiens qu’il publia, sous le titre Le Rêve français : Discours et entretiens (2009 – 2011) (éditions Privat). Décidemment.

Lors de son fameux discours du Bourget, François Hollande avança, comme une sorte de prophétie auto-réalisatrice : « Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve ».

Lors de son fameux discours du Bourget, François Hollande avança, comme une sorte de prophétie auto-réalisatrice : « Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve », sans se douter que cette phrase pourrait un jour se retourner contre lui. Pourquoi lui aussi, semble-t-il avoir échoué à accomplir sa mission, alors qu’il avait mis ce rêve au cœur de son projet. Ce phénomène d’hallucination complexe, qui emporte l’esprit humain dans un flot de sensations, d’images, d’émotions, a longtemps permis d’emmener les populations vers des idéologies oniriques. C’est aussi, bravant les contraintes du réel, cette vision projetée d’une société plus égalitaire, plus juste, plus solidaire, où l’ennemi serait la finance, qui permit à l’actuel président d’arriver aux plus hautes fonctions de l’Etat, déjouant ainsi, depuis le début de son aventure, plus d’un pronostic. Comme un rêve, pour lui, qui se réalisait enfin. Mais, cinq ans plus tard, ce n’est pas le cas de tout le monde. Les résultats sont vraisemblablement là, mais pas là où on les attendait. Pour les déçus, le réveil est brutal, le retour à la réalité rude, tandis que certains évoquent carrément un cauchemar. Toutes les promesses de campagne se sont envolées, comme les songes de François Hollande pour la France, qui n’étaient sans doute qu’une utopie.

Pourtant, « l’utopie n’est pas le rêve » nous disait le philosophe Pierre-Olivier Monteil, spécialiste de Paul Ricoeur, (photo), dans un éditorial paru en 1995 dans la revue Autres Temps, avec déjà, là, l’enjeu d’évaluer le bilan du président sortant de l’époque, François Mitterrand. Il est donc permis de rêver, mais tout en gardant une pointe de réalisme.
En réponse, le philosophe et théologien Laurent Gagnébin affirmait dans les mêmes colonnes : « Aux déçus du socialisme, je répondrai qu’ils ont, eux, et non les cent dix propositions du candidat Mitterrand en 1981, confondu le rêve et l’illusion.  » Devrait-on dire la même chose pour les déçus du socialisme en 2017 ? Le rêve français de François Hollande n’était pas la chimère qu’ils ont voulu croire ? Cette controverse risque de ne pas se refermer de sitôt, mais pose la question de l’espérance en politique, alors que notre système est en train d’arriver au bout de ses capacités de résilience. Doit-on gouverner le nez rivé sur des réalités économiques ou peut-on continuer à rêver et à faire rêver ?

« Chaque fois que j’ai essayé de parler du long terme, on m’a répondu “vous n’êtes pas réaliste. Benoît Hamon, vous rêvez.” »

Dans la campagne présidentielle actuelle, un seul des onze candidats refuse « d’arrêter de rêver  », comme titrait le quotidien Le Monde le 5 avril dernier, à la suite de son meeting à Nancy. Et c’est pour autre chose que son sort personnel. Il s’agit du candidat socialiste, Benoît Hamon. Encore un socialiste ! C’est d’ailleurs Jean-Michel Apathie qui rappelait sur son blog le 11 janvier dernier que l’électorat socialiste « développe depuis ses origines une aptitude particulière aux rêves et aux chimères. ».
Dans son discours, Benoît Hamon assume clairement ce positionnement et pose clairement les termes de cette dialectique réalisme – rêve, en prenant parti pour ce dernier camp : « Chaque fois que j’ai essayé de parler du long terme, on m’a répondu “vous n’êtes pas réaliste. Benoît Hamon, vous rêvez.” (…) Heureusement qu’en 45, au moment où le pays était ruiné (…), il y a eu des rêveurs qui ont fait la Sécurité sociale, heureusement qu’ils étaient là. Heureusement qu’il y a eu des fous pour construire l’Europe. » Une allusion certaine à son idée de revenu universel, qui a finalement recueilli les suffrages de son électorat, qui « a décidé de se faire un shoot d’utopie et de rêve  » (Vincent Giret, Le Monde).

Pourtant, ce même électorat avait alors le choix avec une autre gauche, hyper pragmatique. Un combat politique entre deux courants, que Laurent Joffrin résumait ainsi dans un éditorial pour Libération : « D’un côté une social-démocratie avant tout réaliste, de l’autre un socialisme renouvelé et en partie utopique. La gauche qui gère contre la gauche qui rêve ». C’est cette dernière qui a emporté cette manche. L’incapacité de François Hollande à réaliser les rêves des Français n’a pas entamé leur volonté d’en avoir de nouveaux. Peut-être pensent-ils naïvement à la phrase de l’archevêque brésilien Hélder Camara, qui a lutté toute sa vie contre la pauvreté : « Quand des millions de personnes se mettent à rêver de la même chose, alors le rêve devient réalité  ». Cette envie de souffle a été exprimée dans les suffrages hier, et aujourd’hui dans les sondages, qui montrent, à quelques jours du premier tour, une dynamique inédite pour un autre rêveur Jean-Luc Mélenchon. Qu’en sera-t-il demain dans les urnes ? La réponse est moins évidente.

« “Faire rêver” S’il est un point qui m’a profondément manqué dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle, c’est bien celui-là ; on ne nous a proposé aucun grand projet. La catégorie de l’espérance était absente. »

Revenons à 1995 et à l’article de Laurent Gagnébin. « “Faire rêver” S’il est un point qui m’a profondément manqué dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle, c’est bien celui-là ; on ne nous a proposé aucun grand projet. La catégorie de l’espérance était absente. » écrivait-il. Toute ressemblance avec une situation existant en ce moment est fortuite. Continuons. «  Je pense que celui qui fera qui gagnera l’élection présidentielle sera celui qui aura su « faire rêver » et… mettre en route  ». Nous pouvons, sans hésitation, reprendre à notre compte ses écrits pour l’élection de 2017. « La marche et l’horizon  » pour résumer. Si, parmi les prétendants à la succession de celui qui voulait réenchanter en son temps le rêve français, celui qui est en marche a bien été identifié. Reste à savoir si c’est le même que les Français voudront choisir pour les aider à atteindre leur horizon sublimé.


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