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La psy en burn-out intellectuel

mardi 5 janvier 2016, par Audrey Minart

Quand un praticien lance un plaidoyer pour des débats consistants et courageux au sein du mouvement psychanalytique

Notons, avec retard mais au contenu et au débat toujours d’actualité, la parution de L’autodestruction du mouvement psychanalytique. Notamment parce que, cette fois-ci, la critique ne vient pas de l’extérieur, mais bien de l’intérieur. Fut-ce par un praticien « d’orientation psychanalytique », qui ne se présente donc pas comme « psychanalyste ». Ne vous attendez toutefois pas à un pamphlet haineux contre les freudiens, lacaniens, ou à des reproches sur l’absence de démarche scientifique dans cette discipline… Non. En témoigne la première phrase : « Il existe sans conteste un ‘génie’ de la psychanalyse. » Faut-il encore que les conditions soient réunies pour le faire s’exprimer.

L’auteur, Sébastien Dupont, est maître de conférence en psychologie à l’université de Strasbourg, et exerce en institution psychiatrique. « Au fond, qui suis-je pour proposer mon analyse de la situation actuelle de la psychanalyse ?, Un simple praticien qui exerce avec la référence analytique, comme il en existe des dizaines de milliers en France. » Sa démarche, il l’annonce, est plutôt modeste. Elle vise surtout à lancer un débat, en interne notamment, sur certaines dérives du « mouvement psychanalytique », de plus en plus concurrencé par d’autres démarches thérapeutiques, parmi lesquelles la psychiatrie qu’elle a longtemps influencé, et les thérapies cognitivo-comportementales. Entre autres.

Absence de débat ?

Mais selon lui, dans le mouvement psychanalytique, le « débat » manque. « L’apparente accalmie des querelles de chapelle – qui ont longtemps miné les milieux psychanalytiques – peut ainsi laisser place à une cohabitation apaisée mais tout aussi délétère si elle ne repose que sur l’indifférence réciproque. » Une atmosphère qui expliquerait la réticence de nombreux psychanalystes à traiter des difficultés de leur champ. Il lui semble pourtant aussi important que chacun développe ses propres conceptions, que de débattre de celles-ci, car « la psychanalyse ne saurait se contenter d’être la somme de visions isolées, parfois contradictoires et ignorantes les unes des autres ». Au risque sinon, de se porter préjudice à elle-même.

L’auteur pointe également du doigt « le mode de pensée antihistorique » de certains psychanalystes, qui ne voient dans les crises rencontrées par le mouvement qu’une sorte « d’état naturel de la démarche freudienne », celle-ci ayant toujours rencontré des résistances. Cependant, le psychologue souligne que les difficultés rencontrées aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec celles que rencontrait Freud au début du XXe siècle : qu’il s’agisse de la théorie ou de la pratique thérapeutique, ou encore de la corporation professionnelle. Sans même compter toute une série d’évolutions sociales, dans la famille notamment, ou scientifiques (évolution des sciences humaines, des neurosciences et l’émergence de nouvelles méthodes psychothérapeutiques). Par ailleurs, Sébastien Dupont rappelle que le titre de psychanalyste ne confère plus la même « considération dans les sphères intellectuelles et dans les institutions médico-sociales ». Bref, l’âge d’or est terminé. Même si certains ne semblent pas en tenir compte. « Nombre de personnes se sont tournées vers la psychanalyse davantage par intérêt intellectuel ou pour devenir elles-mêmes psychanalystes plus que pour trouver une issue à des souffrances psychiques. »

Il y critique également, dans une démarche qu’il souhaite sociologique, le phénomène de personnalisation qui va parfois jusqu’au « culte de la personnalité » autour d’un maître. Pourtant, souligne encore Sébastien Dupont, aucun porte-parole du mouvement psychanalytique ne se distingue. Résultat ; l’immense majorité (silencieuse) des psychanalystes se voit soumise aux déclarations et agissements de quelques uns. « Que chaque psychanalyste dispose du droit inaliénable de s’exprimer dans les médias est indiscutable ; le problème vient plutôt de ce que leurs interlocuteurs n’ont pas de représentant(s) légitime(s) à interroger parallèlement, pour nuancer ou compléter les opinions individuelles. » Et pas forcément les plus habiles... D’autant plus que certains psychanalystes ne sont plus habitués à discourir en présence de non-psychanalystes, ce qui ne va pas sans provoquer des incompréhensions.

L’auteur revient enfin longuement sur la conception de l’homme qui sous-tend la pratique psychanalytique. « Je ne crois pas que la psychanalyse puisse être idéologiquement neutre (…) il me semble au contraire qu’elle promeut, souvent à son insu, la figure d’un homme idéologiquement, culturellement et historiquement déterminé : l’individu (le « sujet ») autonome, désinstitutionnalisé, singulier, libre, psychologique, profond, en conflit avec lui-même. » Ces soubassements idéologiques ne sont pas forcément négatifs selon lui, sauf s’ils viennent à être occultés. C’est sans doute la raison pour laquelle il propose de se rapprocher des sciences humaines. « Il me paraît indispensable de se référer également à des grilles de lecture issues de la sociologie, de l’anthropologie ou encore de l’histoire. C’est en s’appuyant sur cette analyse pluridisciplinaire que le mouvement psychanalytique sera le mieux à même de décrypter ce que Robert Castel appelle son ‘inconscient social’, soit les mécanismes sociologiques et idéologiques qui l’influencent. » Sacré programme.


Repères :

Sébastien Dupont, L’autodestruction du mouvement psychanalytique,
Paris, Gallimard, Le Débat, 208 p., 16,90 €, novembre 2014.


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