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La raison et la rue

dimanche 4 novembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

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On aura peut-être remarqué que dans la crise dont est responsable l’Union européenne deux scénarios sont face à face : le scénario monté par le centre impérial du système, à Bruxelles, Berlin et Francfort, et le scénario monté et remonté dans les rues de Madrid et d’Athènes. Le premier scénario est celui du rationnel politique, un impératif catégorique de la raison politique (variante du fameux TINA de Lady Thatcher : « There is no alternative »). Le second scénario est celui de la raison populaire, pratique dans sa démonstration publique mais inerte (pour parler comme Sartre) dans ses effets. Raison contre émotions. Logos contre pathos. Rationnel contre irrationnel, en d’autres termes.

Jour après jour, les deux scénarios s’affrontent sans que n’advienne ce qui, jadis, découplait le système : un coup de force. Les manifestations d’Athènes et de Madrid ne manifestent rien, sauf l’impossibilité du mouvement naturel de la force dialectique : thèse=le rationnel européen ; antithèse=l’irrationnel des manifestations ; synthèse : révolution et prise du pouvoir. Autrement dit les deux scénarios sont deux modes de raisonnement qui sont incapables de produire leur dépassement par un troisième terme. Autrement dit, la crise est profonde mais elle n’est pas radicale.

Etrangement, l’axe BBF (Bruxelles-Berlin-Francfort) s’explique, rhétoriquement, par la Révolution française et la mise en place de la politique comme nouvelle rationalité contre le système relationnel de l’Ancien régime.

Le pouvoir scénariste de l’idéologie managériale BBF provient en effet de notre idée même de la rationalité du pouvoir : il suffit de relire Condorcet, le maître à penser systématique de la Révolution, pour s’apercevoir que le rationalisme des Philosophes des Lumières a accouché d’un désir d’État comme celui d’une administration généralisée qui réduise à l’inertie le pathos populaire et sa « raison » déraisonnable. Les manifestations d’Athènes et Madrid seraient les reliquats d’un autre âge, des jacqueries sans autre effet que leur propre démonstration d’inertie.

Je m’explique.

Pour Condorcet, tout dans le système politique de l’Ancien Régime est irrationnel : du constant empiètement du judiciaire sur l’exécutif et le législatif contre quoi la Révolution en 1790 invente le principe rationnel neuf de la séparation des juridictions administrative et judiciaire, à la gestion viciée des relations internationales actionnées par des querelles régaliennes de droits successoraux, contre quoi la Révolution invente l’universalisme rationnel des droits de l’homme, l’Ancien Régime est failli car il est irrationnel dans ses structures de gestion.

Mais cet irrationnel est également anti-politique car il a pour ressort la relation émotionnelle créée par les rites de serments promissoires, verticaux, entre vassal et seigneur ou, horizontaux, entre professionnels : administration et commerce en dépendent. Dieu et le roi, le roi et ses sujets, le paysan et son seigneur, le croyant et le prêtre, l’avocat et le plaideur, le mécène et l’artiste, le maître et l’apprenti – tous ces rapports sont de l’ordre du personnel, de l’intime même, du face à face souvent, de l’homme à homme bien sûr, de la parole personnelle et sacralisée par la personnalisation elle-même. Ces relations, juridiques, sont en réalité créées par le serment personnel, avec tout son bagage émotionnel (exemple : le roi est « bon », mais on le trompe, si je lui parle directement, face à face, il me rendra justice, à moi – sempiternel scénario de ce pathos relationnel). Cet irrationnel est relationnel.

La Révolution, fille du rationalisme, voulut donc s’assurer que les gens fussent gérés selon un droit rationnel et impersonnel, selon l’abstraction de lois universelles, fondées sur l’application au politique de la « méthode mathématique » (Condorcet), qui permettent à l’Etat de fonctionner, abstrait des relations de pathos personnel, comme une volonté générale abstraite, impersonnelle, bref : adulte. Le rationnel abstrait remplace le relationnel quotidien.

Ce changement radical fut justement décrit comme une montée du peuple à l’âge adulte (la Nation), hors « des vieilles erreurs de l’enfance » (identifiée à l’Ancien régime, patriarcal et « pathétique »). La raison est signe de l’adulte, tandis que le relationnel est signe de l’enfance.

Or l’infantilisation supposée, par les Révolutionnaires, de l’état relationnel propre à l’Ancien régime, impliquait un investissement spécifique de la part du pouvoir. Nourrir.

La pensée politique d’Ancien Régime est explicite : si la richesse du monarque se mesure au nombre de ses sujets (d’où les calculs de Vauban sur l’élevage à haut rendement des porcs pour nourrir et donc augmenter efficacement la population), cette richesse en sujets impose au prince de « subvenir » au peuple (la notion de « subsistance »). Le prince doit nourrir son peuple, c’est là le serment radical qui le lie à son peuple et qui le justifie au regard de Dieu (d’où les sermons de Bossuet sur le « devoir » des princes). Ce devoir de subsistance crée donc un rapport direct, attendu, sujet aux violences des jacqueries quand il est violé, entre le prince pourvoyeur et le sujet pourvu.

Les deux scénarios qui se font face dans la crise actuelle revivifient cette tension.

D’une part l’axe BBF se comporte en héritier du rationalisme de 1789 : il veut annuler les souverainetés nationales, soumises aux élans et repentirs des sentiments nationaux, et aux promesses électorales des équipes qui se succèdent ; il veut sortir le système du relationnel irrationnel des liens que créent les politiques nationales ; il veut détacher les mécanismes de gestion administrative, dites de long terme, des décisions politiques, présentées comme de court terme ; il s’auto-argumente comme l’âge adulte de l’Europe. Par contre les manifestants qui descendent dans la rue, à Athènes ou Madrid, réactivent la système relationnel de l’Ancien régime : que leur cri de ralliement soit « nous mourons de faim », est significatif ; il s’agit d’un argument, émotionnel, de rappel des dirigeants au devoir de subsistance, bref d’un désir de relationnel, et quasiment, on l’aura noté, d’une sorte de devoir sacré. Bref : réactionnaire.

Ce qui manque à ce deuxième scénario, pour n’être pas réactionnaire, est de produire un troisième terme, de la même manière que 1789 produisit une solution radicale. Mais comme la solution innovante de la Révolution est à l’origine du rationalisme abstrait qui actionne la gestion politique de l’Europe, il n’est pas possible aux manifestants de Madrid ou d’Athènes d’y avoir recours.
Il ne reste donc que le coup de force.


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