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La rhétorique perverse des sanctions

samedi 17 mai 2014, par Philippe-Joseph Salazar

« Sanction » est un mot à la mode. Mais qu’est-ce ?

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D’abord, éliminons une idiotie propagée par les médias, incapables d’aller aux sources autres que celles qu’on leur met sous le nez, comme l’avoine au mulet : le terme de « sanction » n’existe dans nul des deux textes qui en permet la propagande, à savoir la Charte des Nations Unies (Titre VII, art. 41) et l’actuel traité européen (Titre V). La Charte onusienne, qui est le narratif-maître, dit simplement : « mesures ». Bref « sanction » est une manipulation rhétorique (Une drôle de guerre de sanctions).

Entrée en matière : M. Obama parlait récemment de « calibrer les sanctions », usant involontairement d’un terme d’armurerie, « calibre », qui en dit long sur l’expression.

Les sanctions sont en effet une arme dans la panoplie diplomatique des pays qui s’affichent démocratiques, et ce depuis le Président Wilson. Je me permets de rappeler que ce professeur d’histoire dans un pays à la mémoire courte, et qui devint président en parlant bien, concocta dans sa villa petite bourgeoise de Kalorama, à Washington, une carte de l’Europe. Cette carte devint l’Europe telle que nous la connaissons. Elle signait la disparition des grandes entités géopolitiques, divisait l’Europe en de multiples états sur des bases nationales et ethniques. Et installait paradoxalement, au nom du même principe d’auto-détermination, une Allemagne unique, là où Clemenceau voulait un retour aux multiples mini-Etats d’opérette d’avant Bismarck – Wilson obnubilé par le fait national aura fait le lit de l’hitlérisme. Cyniquement, les Etats-Unis divisaient pour mieux régner, et sottement créaient les conditions objectives du désastre de 1939.

Or le professeur Wilson inventa aussi l’idée de sanction dans les relations internationales pour punir les récalcitrants qui ne respecteraient pas son autre marotte, la Société des Nations. Ses successeurs, de Reagan à Obama, ne parlent pas autrement.

Voilà d’où vient, historiquement, la rhétorique des sanctions.
Réfléchissons donc ensemble à ce qu’est une sanction, et à ce qu’est cette rhétorique dont les politiques et leurs hauts-parleurs, les médias, nous abreuvent chaque jour à propos de la Russie.
Qu’est-ce qu’une sanction, Comment ça marche, une sanction ? Une anecdote historique, un peu de théologie, et une dose de philologie pour cerner l’affaire.

Pragmatique, une sanction ?

L’anecdote. Et une analyse politique de la sanction.
Jadis, au lycée, quand le terme de sanction apparaissait en cours d’histoire il s’agissait de la succession de ses Etats décidés par l’empereur Charles VI, au début du XVIIIe siècle – sans héritier mâle il craignait que l’héritage des Habsbourg ne fût dilapidé. Il édicta donc la fameuse Pragmatique Sanction qui permit à Marie-Thérèse de ceindre la couronne. Des guerres de succession ravagèrent aussitôt l’Europe mais cette Sanction permit finalement à la France d’annexer (comme on dit à propos de la Crimée) la Lorraine. Dans cent ans quand il y aura, peut-être encore, des lycées, le terme de sanction ne sera plus lié à l’empereur prognathe mais aux Nations Unies.

Or ce que dit l’ancien droit, avec l’expression Pragmatique Sanction, est très fort : il s’agit d’une décision prise par le pouvoir exécutif, un « édit », qui s’impose dans la pratique des affaires (pragma, en grec ancien, « une affaire »). Elle a beau avoir une portée juridique, elle s’impose au juridique. C’est une sorte de coup d’état légal, où le pouvoir exécutif prend ses responsabilités devant une crise, une « affaire », que les arguties du droit, essentiellement techniques, ne peuvent pas résoudre. Une pragmatique sanction place la décision politique hors de portée du juridique. Elle crée du juridique, elle « exécute » (sens de praxis).

Ce qui est stupéfiant dans la rhétorique des sanctions contre la Russie est à quel point la visée proprement politique de l’ancien droit concernant la sanction pragmatique est oubliée.

On nous présente les sanctions, ou pas les sanctions, ou autrement les sanctions, comme une alternative à l’action militaire. Pourquoi ? Parce que dans l’arsenal des Nations Unies, sur quoi s’aligne celui de la « Politique étrangère et de sécurité commune » de l’Union Européenne (ou PESC), les sanctions relèvent essentiellement de trois instruments : sanctions militaires, économiques, diplomatiques.

Vous aurez remarqué qu’on ne parle, d’Europe, que de sanctions économiques visant essentiellement des individus proches du gouvernement russe. Cela veut dire qu’on doit appliquer deux éléments essentiels à l’efficacité politique des sanctions : d’une part on applique leur modèle, le modèle militaire, qui impose une évaluation i)de leur nécessité, ii)de leur proportionnalité et iii) de leur degré de différentiation (entre ceux qui sont vraiment objets des sanctions et ceux qui doivent être épargnés). Et d’autre part qu’on l’applique sans nous dire comment on a procédé à l’estimation de leur nécessité, de leur proportionnalité et de leur différentiation.

Si cet argument vous semble un tantinet abstrus, songez au fait suivant : entre 1945 et 1990 deux pays seulement ont été frappés par de vraies sanctions, la Rhodésie et l’Afrique du Sud. Deux. Pas trois. Sur 45 ans. Et soudain, depuis l’Irak, il y a eu accélération des sanctions comme un va-tout des relations internationales (une bonne vingtaine de trains de mesures), et un privilège donné aux sanctions économiques, hors les frappes contre la Serbie et la Lybie, et les interventions armées en Irak et Afghanistan. La règle générale est celle des sanctions économiques.

Or ce que les experts ont démontré à propos de l’efficacité, de la « pragmatique », des sanctions économiques, est qu’elles ne sont efficaces que si l’élite économique du pays sanctionné est en congruence avec son élite politique. Le cas de l’apartheid est souvent cité : son élite économique a détourné les sanctions, a intégré des multinationales, s’est diversifié sur les bourses mondiales car non seulement elle était indépendante de l’élite politique d’apartheid mais, en outre, elle la méprisait. Il fallut que les sanctions passassent au niveau supérieur (embargo total) pour que l’élite politique agît. La « pragmatique » fonctionna.

Il faudrait donc que les politiques, qui sont plus intelligents et mieux renseignés que nous, nous expliquent comment des sanctions économiques peuvent influer sur le pouvoir russe. A-t-on fait le travail de base mentionné : définir leur nécessité, définir leur proportionnalité, définir leur différentiation. A-t-on réfléchi avant de parler ?

Quand on sait que Vladimir Poutine mène une guerre sans répit contre les oligarques qui ont pillé l’Union Soviétique, qu’il la mène sur tous les fronts, public et secret, quand on se rend compte, à le lire, à quel point il place le politique au dessus de l’économique, et l’action pragmatique au dessus des arguties, il devient clair que les sanctions économiques ne sont en rien pragmatiques. On nous raconte des billevesées. On nous a monté une rhétorique fondée sur une illusion. Et financé par nos impôts.

Voilà ce que nous dit le rappel historique de la pragmatique sanction du XVIIIe siècle. Au XXIe siècle nous en sommes donc aux sanctions non-pragmatiques, des moulins à vent.

Un peu de théologie, et nous passons à une analyse idéologique de la sanction.

Lancer l’anathème

La sanction possède une autre histoire dans la pensée européenne. Elle a trait à l’orthodoxie idéologique.
Quel est l’effet voulu des sanctions lancées par « la communauté internationale » contre les « régimes voyous » comme les nomme en philosophe Jacques Derrida, ces régimes qui ont remplacé la guerre et la paix en bonne et due forme en guerre et paix des rues (cela ce n’est pas Derrida, mais ma glose ; impertinente ?) L’effet est de ramener le récalcitrant dans le bercail. La kinétique (comme on dit du côté des stratèges américains), le mouvement, est d’une part de menacer d’exclusion et d’autre part de ramener à la norme. C’est-à-dire maintenir l’orthodoxie.

Mais la sanction, si elle n’est pas efficace, doit avoir pour effet d’exclure le réfractaire d’une communauté idéologique qui est censée représenter l’orthodoxie morale.
C’est le principe même de la Charte onusienne et de la rhétorique du traité européen. Ce mouvement, cette kinétique, avait un nom jusqu’à Vatican II : l’anathème. C’est l’Eglise qui l’a inventé, et l’a pratiqué, du temps où la communauté internationale s’identifiait à la Chrétienté.

L’anathème place l’anathématisé, vivant, en dehors du monde des vivants : il vit, déjà, sur terre, les effets de l’Enfer. Il est, littéralement, diabolisé. L’anathème religieux se récrit en sanction politique. Il est intéressant de voir comment, sous l’influence du petit professeur presbytérien Wilson, l’anathème de la chrétienté la plus radicale, revint en circulation, passant d’une idéologie totalisante religieuse à une idéologie séculière tout aussi totalisante, celle de la « communauté internationale ». Poutine est diabolisé.

Un des enseignements de la rhétorique est que les modes de persuasion, les clefs rhétoriques, les codes d’influence se perpétuent sous des appellations différentes, mais tirent leur force du substrat même qui les fait croître. Rien d’étonnant que l’idéologie des droits de l’homme, qui est la base des « mesures » indiquées par la Charte à mesurer justement en sanctions, et de la PESC européenne, soit devenue et se comporte rhétoriquement comme une orthodoxie séculière, une religion dotée des mêmes modes rhétoriques que le modèle qui la structure et, in fine, l’inspire.

Le problème évidemment que rencontre le clergé de la démocratie absolue est identique à celui que rencontra l’Eglise à la Renaissance : l’incroyance. L’effet terrifiant de l’anathème n’était tel que sur un croyant. Quand, pour des raisons diverses, l’Eglise dut faire face à la décadence de la foi, elle ne put plus user efficacement de l’anathème, sauf sur des populations indigentes. Le problème réel à quoi font face les partisans des sanctions est simple : une moitié du monde ne partage pas la croyance en l’effet terrifiant de l’anathème onusien ou européen. Il s’en moque. Mieux, il s’en joue. Il en use. Il dit oui, il dit non, il dit peut-être.

Or dire oui, non, peut-être est précisément ce qui fait jouer ou ne fait pas jouer, en théologie, l’anathème. Je m’explique : la formule automatique de l’anathème est, « s’il dit que (ici une formulation hérétique ), que l’ anathème soit ! ». Ça ne discute pas. Dire ceci déclenche la sanction. Dire fait. En rhétorique on appelle ça, si ça vous intéresse, un performatif. Or M Poutine dit ah bon, dit non, dit peut-être, dit on va voir, du coup la rhétorique automatisée de la sanction ne joue pas. Joue mal. S’enraille. L’engrenage se grippe. Le clergé de la démocratie absolue n’a pas trouvé de réponse car il se trouve, comme l’Eglise à la Renaissance, face au phénomène de l’incroyance. La moitié du monde ne croit pas à la « communauté internationale ».

J’allais en venir au sanctus qui est au fond de « sanction » mais je brise ici.

En ajoutant simplement cette note philologique et anthropologique, qui laisse rêveur sur l’effet boomerang de la rhétorique des sanctions : si être sanctus est l’état de celui qui subit une sanction, « devient sanctus celui se trouve investi de la faveur divine et reçoit de ce fait une qualité qui l’élève au dessus des humains » [1]. Voilà, en réalité, l’effet des sanctions. Sacraliser l’adversaire.

CQFD


[1Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions européennes, II, Paris, Minuit, 1969 Le sacré, p. 191.


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