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La stratégie du panda

dimanche 19 septembre 2010, par Emmanuel Lemieux

La Chine s’est lancée dans une grande bataille mondiale de l’influence. Selon le chercheur Barthélémy Courmont, le "soft power" de Pékin se démarque de celui des Etats-Unis.

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Barthélémy Courmont, chercheur à l’IRIS et au CET.

C’est une guerre très particulière qui ne tue personne, mais qui cherche à coloniser les cœurs et les esprits, et s’implante au cœur des sociétés : la séduction comme arme fatale. Ses militaires et ses marchands d’armes sont des bataillons d’artistes de masse et d’enseignants, des task force d’intellectuels pointus, des forces spéciales de producteurs d’idéaux, de culture populaire, de sons et d’images. A ce jeu, les Etats-Unis, avec Hollywood, ses médias, son esprit public mènent la danse depuis 1945, liquidant au passage toute l’attraction de l’ennemi soviétique durant la Guerre froide, imposant sans encombre leur vision et leur culture de masse sur la planète. La France, elle aussi, a tenu son rang, notamment avec l’invention spécifique de la diplomatie culturelle et ce, dès la fin du XIXe siècle. Cette guerre mondiale s’appelle soft power dans les milieux autorisés de la diplomatie.

Elle est ainsi définie dans le paragraphe d’un livre, Bound to lead : The changing Nature of American Power : « Le soft power repose sur la capacité à définir l’agenda politique d’une manière qui oriente les préférences des autres. C’est la capacité à séduire et attirer. Et l’attraction mène souvent à l’acceptation ou à l’imitation.  » Le soft power a été théorisé par un nouveau Clauzewitz, Joseph Nye, géopoliticien, sous-secrétaire d’Etat dans l’administration Carter et ministre délégué à la défense sous Clinton.
Son idée qui date de 1990 a mis du temps à se planétariser, mais désormais elle oriente fortement l’action diplomatique de nombreux pays émergents, Brésil, l’Inde et surtout la Chine en tête. Qu’elle finance l’opéra d’Alger à hauteur de 40 millions de dollars, qu’elle recherche la sympathie dans les populations africaines avec des échanges universitaires intensifs ou bien la « diplomatie du chéquier », qu’elle démontre son hyperpuissance tranquille à travers des manifestations tels que les J.O de Pékin ou l’Exposition universelle de Shangaï qu’elle seule est capable de financer, tous cela relève du soft power. ces actes ont été soigneusement concertés, mis en musique et produits par le pouvoir politique de Pékin. Le grand atelier de la planète a méticuleusement copié le soft power de Joseph Nye.

Un nouveau stratège de l’influence

Mais, prévient un spécialiste des affaires internationales comme Barthélémy Gourmont, le soft power chinois qui se profile est différent de l’américain. A première vue, il peut faire peur, très peur, puisque la Chine devrait être la première puissance économique d’ici à 2030. Mais le clair obscur est de mise : dragon ou panda ? Disons un bon gros panda mais avec toutes griffes dehors.

Le problème crucial des droits de l’homme brouille encore le soft power chinois. Officiellement, la Chine, elle, se refuse à être considéré comme une hyperpuissance, même en devenir. « Elle se veut une puissance sans se forcer  » décrit Barthélémy Courmont. Et précisément, elle privilégie en diplomatie, le soft power plutôt que le hard power économique et militaire. Dans son livre perspicace et particulièrement éclairant, Chine, la grande séduction (Choiseul Editions), il explique : « C’ est un concept qui se vend bien en Chine parce qu’il se marie avec le confucianisme, qui prône l’utilisation de la force morale au détriment de la force physique. »
Ainsi les nouveaux instituts Confucius constituent les outils affûtés du soft power pékinois. En 2004, on pouvait ricaner de l’ouverture du premier centre dans le caillouteux Ouzbékistan. Six ans plus tard, les instituts Confucius sont 290 dans 98 pays ( sept rien qu’en France, où l’apprentissage du mandarin, 5e langue vivante, progresse de 30% par an). Un millier est envisagé à l’horizon 2020. Ces instituts calqués sur les Alliances françaises ou les instituts Goethe dépendent directement du HANBAN ( Bureau de la Commission internationale pour la diffusion internationale du chinois). Par ailleurs, cinq milliards d’euros vont être investis par le pouvoir dans ses médias internationaux et multi-langues.

Du soft power pour des matières premières

Le soft power chinois constitue un levier puissant d’une stratégie incontournable qui elle relève du pur hard power : la Chine est avide de matières premières et de sécurité énergétique. Voilà pourquoi elle active des échanges culturels avec le continent africain gorgé de métaux et de pétrole, répand sa langue et sa culture plurimillénaire auprès des élites. Et ça marche : la Chine ne pâtit pas d’une image de colonialiste ou d’esclavagiste. Le sondeur américain Piwe, révélait ainsi en 2007 qu’à l’exception de l’Afrique du Sud, toutes les autres nations en relation avec la Chine la plébiscitaient largement devant les Etats-Unis. Plus fort encore, le soft power dans les pays du Moyen-Orient, que la Chine courtise également, n’exclut pas d’excellentes relations avec Israël et ne soulève aucune objection. Au fait, comment dit-on soft power en mandarin ?


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