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Lanza del Vasto et Luc le dévasté

mercredi 21 septembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Le romancier Frédéric Richaud propose une biographie époustouflante de Luc Dietrich : écrivain bêtement oublié et condisciple à l’âme noire de l’apôtre de la non-violence, Lanza del Vasto.

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Le romancier Luc Dietrich (1913-1944)

Autant appeler ce livre, Riches ténèbres, et le sous-titrer : La guerre intérieure (1913-1944). Mais l’éditeur a préféré le nommer sobrement Luc Dietrich, avec le nom de son auteur accolé juste en dessous, Frédéric Richaud. A moins que ce ne soit le contraire. De fait le biographe et son biographé semblent avoir écrit cette époustouflante biographie à quatre mains, ce qui semble d’ailleurs amuser le personnage dégingandé de la couverture. Luc Dietrich, donc.

L’écrivain fulgurant a connu sa notoriété, post-mortem, dans les années 1960, à l’époque où la non-violence, le gandhisme, la sagesse de la désobéissance civile s’incarnaient dans Lanza del Vasto (1901-1981) : on se rappela alors des deux romans de son frère, son condisciple, son âme soudée, c’est-à-dire Le bonheur des tristes (1935, Denoël) et L’Apprentissage de la ville (1942, Denoël). Il s’agissait d’un rappel par raccroc car Luc Dietrich avait co-signé un livre avec Lanza del Vasto intitulé Le livre des rêves , écrit en 1935 mais refusé à l’époque par Grasset et qui ne fut publié qu’en 1951. L avisé éditeur Robert Denoël publia en 1935, leur autre ouvrage au départ commun, un pavé où s’enchevêtraient écriture et dessins des deux compères, mais qu’il s’empressa de dégraisser, ne conservant que la part de Luc Dietrich et ne retenant que son nom sur la couverture, et imposa ce titre génial, Le Bohneur des tristes. Lorsque ce premier récit pointa sa tête d’enfant triste, la critique tels que Max Jacob, Jean Giono et Paul Eluard, lui promit tous les honneurs durables. Le Bonheur des tristes se retrouva en lice pour le Goncourt.

"La découverte en 1991 de ce roman dans la bibliothèque de ma mère et sa lecture m’ont bouleversé : il est parvenu à trouver un ton étonnant, un ton proche de l’enfance où la littérature constitue un véritable miroir de réconciliation avec soi-même " raconte Frédéric Richaud, très lointain petit-cousin de Luc Dietrich. "Comme je voulais en savoir plus sur lui, j’ai pu avoir accès à des documents familiaux, ses travaux préparatoires, ses notes, ses dessins, son univers intérieur. Il m’a donné lui-même l’envie d’être romancier" se souvient celui qui était alors étudiant en lettres à Montpellier, ne jurant que par Julien Gracq, et a tout laissé tomber pour pister les dernières traces de Luc Dietrich. Des années à renouer des fils épars. A retrouver les derniers témoins fantômatiques et mythomanes. A vivre avec des phrases jetées sur des carnets comme celle-là : Dietrich observant les usagers du métro écrit "ils prennent des habitudes de fosse commune". A musarder dans les archives et la maison familiale de Rocologne, où la présence de Luc Dietrich et même le lit semblent encore intacts.

"C’est un survivant émouvant, un homme parti à la recherche de soi-même et qui ne baisse pas les bras."

C’est que la postérité littéraire promise s’est repliée assez vite dans les ténèbres que Luc Dietrich n’aura quitté tout le long de sa vie que par intermittences, histoire d’aérer son purgatoire. Frédéric Richaud le rappelle dans cette biographie dense et élégante : né en 1913, de parents toxicomanes gravement rongés, le gamin déjà trop grand pour savoir quoi en faire passe sa jeunesse dans le bringuebalement des foyers, des asiles ou des fermes, et rapidement prend un statut d’orphelin. Solitaire professionnel, il multiplie les petits métiers et se glisse dans le Paris de la came et de la prostitution des années trente. Le plus fascinant de cet homme, autant gigolo que materné, en même temps crapule et silhouette de l’innocence, raffolé pour sa taille de deux mètres, ses bras en baguettes de mikado et son verbe, est sa faculté à glisser de milieu malfamé en aristocratie de porcelaine, des délicats poètes et photographes à l’entourage de l’escroc Alexandre Stavisky, de la comtesse Lily Pastré à l’impossible lady Joyce Pilkington, de prophète en prophète.

Mais quelle est la vraie voix de Dietrich dans tout ce fatras social ? "J’ai cherché le visage le moins chargé de masques" explique Frédéric Richaud. Non sans mal parfois."Lanza del Vasto a dépeint Dietrich en personnage augustinien, sans noirceur aucune. Pour mieux styliser son ami, il a gommé des pans de sa vie dans ses témoignages des années cinquante et pire, il a même caviardé des journaux intimes de Dietrich, des pages qui correspondaient à des périodes où Dietrich fréquentait la pègre et présentait un visage peu sympathique", révèle Frédéric Richaud. Or, pour le biographe, l’intérêt à tiroirs romanesques de Luc Dietrich est précisément sa richesse ambivalente, et le don du personnage à vous toucher par empathie : "c’est un survivant émouvant, un homme parti à la recherche de soi-même et qui ne baisse pas les bras".

L’incroyable amitié de dix ans avec Lanza del Vasto, débutée en 1932 sur un banc public du parc Monceau, va s’étioler. La relation fraternelle sur la "voie de la connaissance" se délite durant la guerre. C’est que de frère, Lanza del Vasto a l’ambition d’être un père prophétique, ce qui n’est pas du goût de Luc Dietrich. Sous l’Occupation, les croyances prolifèrent, le mysticisme explose et l’ami du fondateur de l’Arche lui préfère alors le cercle de Georges Ivanovitch Gurdjieff. Le chef de cette étrange secte fera de Dietrich, un recruteur instructeur très sur aux côtés du poète pataphysicien René Daumal et de l’indianiste Philippe Lavastine. Mais au contact de la spiritualité gurdjieffienne, Luc Dietrich se transforme.

Mort pour la France comme un chien

Selon Frédéric Richaud, s’il s’éloignait de la littérature, la grande guerre intérieure vécue par Luc Dietrich depuis sa naissance devenait une sorte de paix armée, un apaisement encore fragile. Mais la vraie guerre s’est chargée de mettre un terme à ses tourments. A Saint-Lô, dans les derniers feux de 1944, Luc Dietrich agonise suite à ses blessures lors des bombardements américains. Ses derniers mots d’écrivain sur un petit papier : " Tout couleur de terre. Peur. nausées. Vraiment senti ce qu’était de mourir comme un chien. le comble du choix. Je croyais bien ma dernière heure venue." Ce le fut pourtant : la septicémie s’invitant dans le corps le gangrène et le tue le 12 août 1944. Il mettra une quarantaine d’années à sortir de la tombe. La première fois à la faveur de Lanza del Vasto, avant de retomber dans l’oubli, puis grâce à Frédéric Richaud qui a poussé, en 1995, à une première réédition au tirage très modeste du Bonheur des tristes et de L’Apprentissage de la ville chez un petit éditeur de Cognac, Le Temps qu’il fait.
Mais en 2011, les livres de Luc Dietrich sont toujours aussi difficiles à trouver. Pourquoi n’avoir pas édité ces deux romans importants dans la collection Les Cahiers rouges de Grasset, éditeur de la présente biographie ? "Je pensais que ses écrits tomberaient dans le domaine public , mais le fait d’être mort dans les bombardements lui a donné un statut de mort pour la France, ce qui induit un délai post-mortem de trente années supplémentaires, soit 100 ans en tout !" explique le biographe. Les droits d’auteur sont toujours à parité entre les cousins aujourd’hui octogénaires de Luc Dietrich et la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto.


Repères :

Luc Dietrich, par Frédéric Richaud, Grasset, Paris, 314 pages, 20 euros. Sortie : 14 septembre 2011.

www.letempsquilfait.com
www.grasset.fr


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