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Laurent Bouvet, à la gauche du peuple

samedi 10 mars 2012, par Nathalie Krikorian-Duronsoy

Itinéraire intellectuel d’un politiste passé en quelques années d’Esprit, La république des idées, Terra Nova à la création du mouvement « La Gauche Populaire »

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Laurent Bouvet, février 2012, Paris. (©Claude Germerie-Lesinfluences.fr)

Politiste engagé, il ne faut cependant pas compter sur Laurent Bouvet pour jouer les béni oui-oui du prêt à penser de gauche. Son dernier ouvrage, « Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme » (Gallimard) défend un positionnement critique à l’égard d’une gauche qui, dès la fin des années 60, ayant progressivement acquis une véritable hégémonie culturelle dans le champ social, en a simultanément oublié ses fondements politiques.
Depuis les années 80 l’axe idéologique du Parti socialiste conduit la gauche à une impasse politique et stratégique puisque celui-ci croit pouvoir gagner la présidentielle en « enjambant les catégories populaires ». Dans son livre, Laurent Bouvet l’invite donc à renouer avec le peuple sans pour autant tomber dans un populisme démagogique. Cela implique un réinvestissement de l’idéal républicain et laïque dont Marine Le Pen a montré qu’elle pouvait s’en saisir avec d’autant plus de facilité que la gauche le lui avait abandonné. C’est pourquoi dans le sillage de la campagne présidentielle, le chercheur a lancé le mouvement « La Gauche Populaire » dont l’objectif est de fédérer un ensemble de militants et de chercheurs aux origines de gauche diverses, produisant « des idées en rupture avec la doxa en vigueur au PS ».

La revue Esprit et la République des idées : « digne de l’esprit d’une secte stalinienne »

Fondateur de la revue Pluriels au début des années 1990, ce jeune agrégé de sciences politiques, professeur à l’université de Nice pendant 10 ans et de Versailles depuis 2011, a milité en tant qu’intellectuel encarté au PS de 1988 à 2007. Mais plus que la politique politicienne, « ce sont les idées qui me passionnent, dit-il, et en particulier la façon dont elles se transmettent et peuvent vivre en politique », ainsi, le libéralisme américain, objet de son travail de thèse sous la direction de Pierre Rosanvallon. « J’ai très tôt participé à divers think tanks en Europe et en France comme la Fondation Saint Simon. Mes travaux de recherche portent dans le contexte socio-historique américain, sur les politiques de l’identité (minorités, communautarisme) mais aussi sur l’évolution, doctrinale, depuis 1989, des partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes européens ».
Observateur attentionné de l’évolution de la rue de Solférino, après avoir été rédacteur en chef entre 1998 et 2001 de la Revue Socialiste, il devient secrétaire général de « La République des Idées », puis s’en éloigne dès 2002 : « J’ai été surpris et déçu de découvrir, lors de la fameuse offensive de Rosanvallon et de la revue Esprit contre « les nouveaux réactionnaires »(1), qu’une certaine deuxième gauche, se prétendant ouverte et pluraliste, manifeste en réalité un comportement digne d’une secte stalinienne ». Ce ne sera pas la dernière de ses déceptions.

Les éditions du Seuil, avec lesquelles il est sous contrat pour la publication d’une introduction critique à sa traduction de Giddens et Blair dans le livre « La troisième voie », le lâchent. En 2003, c’est Marcel Gauchet qui publiera, dans Le Débat, son étude « Qu’est-ce que la troisième voie ? retour sur un objet politique mal identifié. » Il y pose la question de l’exportabilité en France de la politique britannique sous Tony Blair dans les années 90 : « c’était une période intéressante se souvient-il avec nostalgie, les idées sur la social démocratie européenne bouillonnaient ».

Terra Nova : « un réformisme d’Etat néo-managérial »

Mais l’ histoire intellectuelle récente de la gauche dont il est un des jeunes acteurs lui réserve une autre mauvaise surprise. En 2007, participant au conseil scientifique de Terra Nova, le nouveau think tank branché du PS, « j’ apprend, dans le contexte du flottement idéologique à gauche qui suit l’élection de Nicolas Sarkozy que son président, Olivier Ferrand, a rejoint la commission Jupé-Rocard sur le Grand Emprunt ». Il y voit « la marque d’une certaine alliance technocratique dans le dépassement du clivage droite/gauche » et se retire, non sans avoir critiqué publiquement la démarche d’Olivier Ferrand. Aujourd’hui encore, il constate une parenté idéologique entre Terra Nova et la droite de Nicolas Sarkozy : « un mélange de réformisme d’Etat néo-managerial allié à une idéalisation normative de la « diversité » via l’éloge de la discrimination positive notamment ».

S’il a participé en 2007 à la campagne de Ségolène Royal sur les questions d’enseignement supérieur et de la recherche, il se veut cinq ans plus tard, « un intellectuel indépendant » qui continue cependant à réfléchir et à produire au sein de certaines instances du PS, telle la Fondation Jean Jaurès. Depuis 2010, elle accueille son séminaire de réflexion : « L’Observatoire de la Sociale Démocratie », lieu d’échanges et d’analyse de l’évolution d’une voix de gauche restée fort discordante au PS. Mais dans le contexte de l’élection présidentielle, ce séminaire a développé une dynamique et a aboutit à la création d’un « intellectuel collectif : La Gauche Populaire » où se rassemblent militants et chercheurs, jeunes pour la plupart, et souvent proches d’un PS dans lequel ils ne se retrouvent intellectuellement plus. L’objectif est de fédérer un groupe aux origines de gauche diverses et de diffuser des idées en rupture avec l’idéologie dominante au PS, qui, dit-il, « défend des positions libérales sur le plan économique et multiculturaliste sur le plan culturel ».

Le nom du groupe a été choisi en référence au titre d’un livre collectif auquel les chercheurs de la gauche populaire ont participé, « Plaidoyer pour une gauche populaire » (Editions Au Bord de l’Eau, 2011), qui développait la conviction, portée au plan politique par deux jeunes-Turcs ex-strauss-khaniens, Laurent Baumel et François Kalfon, selon laquelle « le candidat socialiste, François Hollande, devra au printemps prochain reconquérir les couches populaires et moyennes ». Vaste programme qui se heurte à un parti et à son candidat peu enclins à réfléchir en profondeur à l’impact politique d’une question culturelle et sociale, l’immigration, se réfugiant derrière une vulgate culpabilisatrice qui, tout en diabolisant les discours du Front National et de l’UMP « renvoie immanquablement l’électorat populaire dans le camp de la droite ».

Transformer le cours de l’évolution doctrinale du PS est donc l’objectif à long terme de cette nouvelle dynamique intellectuelle dont les figures sont pour l’heure, principalement, Laurent Bouvet, l’essayiste Gaël Brustier, le géographe Christophe Guilluy, les sociologues Philippe Guilbert et Alain Mergier. Un collectif informel qui pour l’instant n’a pas concrétisé un acte symbolique, ni même un média pour diffuser ses idées. Cependant, son influence dans le staff du candidat Hollande a déjà porté, faisant entendre sa voix dans la rédaction de certains passages du discours du Bourget par exemple. C’est un match pour l’instant silencieux qui se déroule dans le parti, entre ces aspirants à « un socialisme populaire » et les tenants de « la version officielle et centralisée » de la rue de Solférino.

La Gauche Populaire : « Articuler les identités nationales à un projet commun européen »

S’il est clair que l’ancrage idéologique de La Gauche Populaire entend tirer le PS vers une vision républicaine, il lui faudra cependant montrer en quoi ses orientations diffèrent d’un républicanisme lui-même passéiste, à la teinture vieux rose du chevènementisme des années 90. Mais cela ne semble pas troubler Laurent Bouvet : « La Gauche Populaire est moins critique sur la construction européenne et elle défend un républicanisme de projection qui n’est pas tourné vers le passé ». Une étude approfondie de « la théorie politique américaine de ces dernières décennies autour de la reformulation critique de la doctrine libérale telle qu’elle a été proposée par les auteurs dits républicains, communautariens et multiculturalistes » n’est peut-être pas étrangère à une telle orientation doctrinale.

La Gauche Populaire conduit par Laurent Bouvet entend donc trouver un équilibre entre ce qu’elle considère comme un fait, le multiculturalisme, et les formes normatives que la société françaises et les sociétés européennes devront choisir pour leur avenir. Articuler les identités nationales à un projet commun nécessiterait d’après cette nouvelle école de penser à gauche, « de réfléchir à une unité sociale contemporaine qui réinvestisse les notions de société, de peuple et de République », sans pour autant faire d’impasses sur la réalité actuelle de la société.

(1) En 2002, Daniel Lindenberg, historien des idées et collaborateur d’Esprit publie un pamphlet : « Le rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires » (Seuil) visant Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Philippe Muray et Pierre-André Taguieff.


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