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Le Badiou vous dit

lundi 11 mai 2009, par Arnaud Viviant

« L’hypothèse communiste » reprend là où s’arrêtait « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », précédent volume de cette série d’écrits que le philosophe appelle « Circonstances », correspondant peu ou prou aux « Situations » sartriennes. Alain Badiou publie et se montre beaucoup médiatiquement en ce moment, avec un appétit, cette maladie infantile de la goinfrerie, qui l’honore. Autrement dit, il attaque. Après son succès en France, « The Meaning Of Sarkozy » se vend bien aux Etats-Unis et en Angleterre, où il vient de paraître. Londres, où s’est justement tenu, du 13 au 15 mars, un colloque sur « L’idée du communisme », organisé par Slavoj Zizek et Alain Badiou, les deux stars de cette idée dont on se réjouit qu’ils soient de toute évidence complices, colloque où tous les intervenants (parmi lesquels : Toni Negri, Michael Hardt ou encore Jacques Rancière) avaient à soutenir « que le mot « communisme » peut et doit retrouver une valeur positive ». Pure curiosité intellectuelle, on aimerait savoir ce que Rancière a bien pu raconter... Le texte de l’intervention de Badiou à Londres clôt en tout cas le volume qui nous occupe, et il commence par cette simple phrase : « Mon but aujourd’hui est de décrire une opération intellectuelle à laquelle je donnerai – pour des raisons qui, je l’espère, seront convaincantes - le nom d’Idée du communisme ».

Dans les médias, on avait déjà pu entendre Badiou dire que dans « hypothèse communiste » le mot important était « hypothèse ». L’opération intellectuelle de ce volume, très cohérent même s’il a été essentiellement réalisé en agrafant des textes de Badiou de différentes périodes, est donc de transformer le communisme en Idée. Cela suppose d’autres déplacements : par exemple que le philosophe transforme ce qu’on appelait autrefois idéologie en une science de l’Idée. Et de dénier qu’une quelconque « philosophie politique » puisse exister : il y a la philosophie et la politique. Ne pas mélanger. C’est à ce tarif conceptuel qu’on peut transformer l’échec de « toutes les expériences socialistes placées sous le signe de cette hypothèse », sinon en victoire, du moins en victoires d’étape. Pour le dire simple, ce n’est pas parce qu’on a perdu des batailles, de façon aussi sanglantes que cinglantes, qu’on a nécessairement perdu la guerre.

L’Idée tient toujours. Après tout, déclare Badiou dans cette première partie (qui nous vaut de lire quelques extraits, assez hilarants, il faut bien le dire, de son théâtre communiste imité de Claudel !), il a bien fallu trois siècles aux mathématiciens pour démontrer que le théorème de Fermat était juste. « Il a donc été fondamental », continue le philosophe sur sa lancée, « de ne pas abandonner l’hypothèse pendant les trois siècles où il resta impossible de la démontrer. La fécondité de ces échecs, de leur examen, de leurs conséquences, a animé la vie mathématique. En ce sens, l’échec, pourvu qu’il n’entraîne pas qu’on cède sur l’hypothèse, n’est jamais que l’histoire de la justification de cette dernière. Comme le dit Mao, si la logique des impérialistes et de tous les réactionnaires est « provocation de troubles, échec, nouvelle provocation, nouvel échec, et cela jusqu’à la ruine », la logique des peuples est « lutte, échec, nouvelle lutte, nouvel échec, nouvelle lutte encore, et cela jusqu’à la victoire ». Où l’on se dit qu’un peu de sophisme, fût-il chinois, ne peut nuire au communisme, encore moins à son Idée.

Suivent ensuite trois textes sur des apparitions historiques de l’Idée : Mai 68 (jusqu’à la crise actuelle : « nous sommes des contemporains de mai 68 » déclare Badiou), la Commune de Paris et la Révolution culturelle en Chine. On connaît la passion de Badiou pour Mao, et ce dernier article est le plus intéressant, notamment sur ce qu’il est dit du « culte de la personnalité » (« il est curieux que, dressés à la théorie du génie dans l’ordre des arts, nous nous en offusquions si fort quand elle surgit dans l’ordre de la politique »).

Un point important qu’il faut mettre en rapport avec ce qui énoncé dit plus tard dans la conférence de Londres, à savoir que « l’Idée communiste a besoin de la finitude des noms propres ». Intéressant, non ? L’autre interrogation développée dans l’essai sur la Révolution culturelle concerne le parti-Etat. Ici revenu de son passé de garde rouge, le philosophe concède qu’aujourd’hui « toute politique d’émancipation doit en finir avec le modèle du parti, ou des partis » sans pour autant tomber dans l’anarchisme. N’empêche. Il ne regrette pas, en son nom propre, cet épisode de « transition » que fut la Révolution culturelle, comme une « courageuse et grandiose saturation du motif du parti ».

Drôle de livre donc, qui tout en soulevant quelques questions théoriques d’importance, ne raconterait finalement que l’amour platonique d’un homme nommé Badiou pour une idée nommée communisme. Un livre dont la conclusion se trouverait, par inadvertance, à son début, en haut de la page 57 : « Le philosophe que je suis vous dit quelque chose qui a été répété depuis Platon, quelque chose de très simple. Il vous dit qu’il faut vivre avec une idée, et que, avec cette conviction, commence ce qui mérite d’être appelé la vraie politique. » Encore un sophisme ?


Repères :

Alain Badiou
L’hypothèse communiste, circonstances 5
Editions Lignes


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