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Le Dico officiel du porno

mercredi 28 décembre 2011, par Alexandre Mathis

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur ce cinéma sans jamais oser le demander (et sans une seule image)

L’année 2011 aura été celle d’un ovni dans le monde de l’édition.
Objet parallèle. Le bébé, sans parrain (traduire : éditeurs, tous ceux à qui le projet a été proposé l’ayant refusé, on connaît la velléité légendaire des éditeurs dès que quelque chose sort de la norme), voit le jour, enfin, après une dizaine d’années de gestation, sous la plume de 30 collaborateurs. On n’est jamais si bien servi que par soi-même ! Le livre est, au moins, comme le père voulait qu’il soit.
L’objet est imposant. À plus d’un titre. Plus de 6 cms d’épaisseur. Le titre, on ne peut plus administratif. On se demande à regarder la chose, si le père de cette chose hors normes n’est pas un fonctionnaire ténébreux disciple de Kafka qui aurait travaillé sa vie durant dans des couloirs remplis de dossiers du sol au plafond. Quand on ouvre la chose, reliée, couverture dure, 1195 pages, première chose que l’on remarque, sur le champ, il n’y a pas une photo. La première impression était la bonne. Le père de ce monstre est un fou furieux du genre janséniste… comme si on n’était pas là pour s’amuser, et pourtant !

L’homme à l’origine du livre, c’est Christophe Bier, dont les cinéphiles avertis connaissent l’érudition et le sérieux

Le Bottin du porno. 1813 titres de longs métrages français érotiques et pornographiques, tournés en 16 et 35 mm, des origines du cinéma aux années 1990. Le nu, et même ce qu’on pourrait appeler le porno, n’est pas une invention du cinéma. Ils ont existé dès les origines du cinéma, et même avant. À travers la peinture, L’Origine du monde de Courbet, caché jusqu’à la mort de Sylvia Bataille, épouse de Lacan qui le possédait, aux spectacles de lanternes magiques. Il était prévisible qu’un jour, le temps aidant, le cinéma pornographique ait son Dico. L’important étant que le père soit, non un gougnafier, comme il y en a eu à la pelle pour ce genre de livres, mais un passionné par la chose. L’homme à l’origine du livre, c’est Christophe Bier, dont les cinéphiles avertis connaissent l’érudition et le sérieux. On sait, alors, d’avance, que ce qu’il nous propose ne relèvera pas de l’information fantaisiste. Les 1813 films français recensés par ordre alphabétique, coproductions comprises (choisis, pour les films « érotiques », selon des critères subjectifs ‒ ceci impliquant aussi quelques oublis, inévitables, dont des films normaux avec des plans hard, liste exhaustive pour les pornos, tournés entre 1974 et 1996) sont tous commentés, critiqués, ou mieux, analysés (avec générique, fiche technique, résumé de scénario, titres alternatifs ‒ il y en a beaucoup, dates de sorties parisiennes ‒ noms des cinémas où sont sortis les films, ils ont tous disparu à l’exception de deux, le Beverley et l’Atlas ‒ œuvrant en vidéo), et parfois avis de la commission de censure, interdictions, démêlés juridiques, etc. La production (Bier et Filo Loco) n’a pas chipoté sur le papier, un index à la fin de 108 pages, en caractères minuscules, avec tous les noms et titres cités, renvoie aux sujets respectifs.

L’histoire du ciné porno est inséparable de l’histoire des cinémas

À parcourir la liste des titres à rallonges de certains de ces films, en rajoutant, pour les plus prosaïques, dans la surenchère parfois ordurière, qui faisaient les délices de la rubrique « films érotiques » de Pariscope entre 1970 et la fin des années 1990, date à laquelle disparut ‒ faute de combattants ‒ la rubrique en question, il y avait de quoi se gondoler. Les auteurs, producteurs, distributeurs, exploitants n’avaient peur de rien. On ne déflorera pas la liste des plus orduriers, cela va après une longue citation appropriée de Paul Eluard, de A bout de sexe à Zob zob zob, en passant par plus ludiques, La Rousse elle fait vraiment tout ou L’Infirmière est un bon coup (les titres d’Alain Payet alias John Love étaient les plus attrayants), aux kyrielles de prénoms féminins (À trois sur Caroline, Carmela une si jolie petite fille, Cécile aime ça, Charlotte mouille sa culotte, Chaude et humide Natacha, Les mille et une perversions de Félicia, Les tentations de Marianne, Nadia la jouisseuse, Sophie aime les sucettes ‒ peut-être emprunté à Gainsbarre), Sophie secrétaire experte en langues, Valérie bien roulée du cul, Véronica adolescente aux goûts pervers, Véronique… nique… nique (s’imposait !)… aux pirouettes relevant presque du cartoon (pour les titres ! Retourne-moi c’est meilleur, Sauvagement par derrière, Pour la première fois vaut mieux faire ça par derrière, on peut aussi penser au pivert Woody Woodpecker… avec Queue d’acier défonce tous les trous), liste incluant évidemment les classiques, Francis Leroi, Max Pecas, José Benazeraf, Alain Robbe-Grillet, Walerian Borowczyk, Jess Franco, Claude Pierson, Pierre Unia, Gérard Kikoïne, Jean Rollin, Alain Thierry, les incunables : Jean Gourguet, Louis Félix… Ce Corps tant désiré de Luis Saslavsky avec Belinda Lee, La Tour de Nesle, Les Nymphettes d’Henry Zaphiratos, Un chant d’amour de Jean Genet, L’Âge d’or de Bunuel, l’expérimental avec Lionel Soukaz ( le sublime Ixe ‒ à voir sur deux écrans, comme le Chelsea girls de Warhol ‒ vient d’être restauré par les Archives françaises du Film alors que le film avait été totalement interdit vingt ans avant), Dehors dedans d’Alain Fleischer) aux chefs-d’œuvre du genre (La Femme objet de Frédéric Lansac avec Marilyn Jess) bien évidemment, les comédies (Le Sexe qui parle)… le fantastique (Orgies en cuir noir…) … les tollés (L’Essayeuse de Serge Korber condamné à être brûlé), jusqu’à certains films de Godard et de Jean Eustache, ou même de Bruno Dumont et Christine Pascal.

Filmés en extérieur, entre deux sauteries, les films portent en eux l’air du temps. Couleurs orange des seventies…

Le Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques a été publié avec le concours du Centre National du Livre, et le soutien des Archives du Film du CNC. Non que les films se soient tous bonifiés, avec le temps, le cinéma pornographique a été pour beaucoup le mal du siècle durant plus de deux décennies. Tous les styles se sont essayés à l’intérieur de ce genre, industriel et peut-être plus encore artisanal. Benazeraf a tourné en Agfacolor ou en Kodacolor des films non conformes aux bouts qui dépassent… Budgets ridicules souvent, pour tous, loi X oblige, il fallait faire vite, décors étriqués, quand ce n’était pas tourné dans l’appartement du réalisateur, ils étaient nombreux aussi à filmer en extérieurs, entre deux sauteries. Les films portent en eux l’air du temps. Couleurs orange des seventies… Rien à voir avec les produits confinés, formatés de Canal + tournés en numériques avec sexes rasés, capotes (sida oblige) poitrines à prothèses (!)… sur fond de tecno (pour la minute de poésie échappant aux auteurs, on repassera). Le cinéma porno, passé l’engouement de curiosité de 1975, et les records de recettes, a été la plaie de la profession, avec ses ghettos, son opprobe.

Tous les cinémas de Paris (et beaucoup en province) qui se sont mouillés dans cette histoire ont disparu.

Aujourd’hui, à l’heure de la fermeture des laboratoires LTC, où d’autres cinémas (tel le Balzac) sont menacés de disparition faute de films accordés (le gros du gateau n’étant plus partagé que par deux méga-distributeurs, Gaumont et UGC qui ont bien travaillé à l’uniformisation du cinéma), de la disparition du film sur support argentique au profit du numérique dans tous les cinémas, et, paradoxalement, à l’heure où le retour de l’ordre moral bat son plein, le pavé de Bier est d’autant mieux venu, et peut-être ne pouvait-il venir que maintenant. Une fois ce cinéma disparu. Cinéma relevant de l’histoire. De la sociologie. Et bien sûr de l’histoire du cinéma. Tous les cinémas de Paris (et beaucoup en province) qui se sont mouillés dans cette histoire ont disparu. C’était aussi des fois leur dernier moyen de survivre. Parmi eux, beaucoup de très anciens cinémas. Seul le Bastille-Palace a survécu, après plus d’une décennie de purgatoire, après une vie parallèle, où il fut squatté par les SDF, c’est aujourd’hui le Majestic-Bastille, place de la Bastille. Le Bastille-Palace ne se serait pas acoquiné avec le porno lors des années précédant sa fermeture, il aurait disparu.
L’autre salle qui subsiste, de cette aventure, du moins en tant que lieu, est le Divan du monde, actuelle salle de concerts de la rue des Martyrs à Pigalle, ancien Divan japonais dans sa première vie, quand il recevait les visites de Toulouse-Lautrec. Il a été entre ces deux époques le cinéma Nouvelle-Comédie, puis l’Amsterdam-Pigalle en passant au porno. Seul le nom avait changé. La dernière fois où j’y suis allé, peu avant la fermeture définitive, fin des années 1990, pour photographier l’intérieur, resté tel qu’il était depuis les années trente, il était (avec le Beverley) le dernier cinéma X de Paris à continuer sur support pellicule.
Entreprise artisanale. Le gérant, seul dans le cinéma, avait installé un projecteur 16 mm à l’intérieur de la caisse, derrière son fauteuil qu’il faisait tourner après avoir délivré un billet. Le balcon faisait office de grenier. Derrière le mur extérieur où étaient naguère exposés les panneaux peints des films, un petit bureau déserté, rempli de poussière, avec un canapé enfoncé et un coffre-fort ouvert, vide constituaient le décor. Dans la cabine de projection originelle, où pénétraient les pigeons, les anciens projecteurs 35 mm étaient voués à l’agonie lente et à la rouille. La petite fille du projectionniste-caissier jouait à la marelle dans le hall, sans entrer dans la salle. Paysage de l’abandon qu’aucun de nos cinéastes nombrilistes n’a filmé !
Signaler enfin que Marie-Claude Treilhou a fait du Cinévog-Montparnasse ancien cinéma du muet des Mille Colonnes, alors qu’il était cinéma X, le théâtre de son film, Simone Barbès ou la vertu… singulière chronique d’une ouvreuse de cinéma, que l’on retrouve dans ce livre.
Le lecteur retrouvera le nom de ces cinémas dans le Gaffiot de Bier.


Repères :

Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques 16 et 35mm
sous la direction de Christophe Bier.
Textes de Grégory Alexandre, François Angelier, Edgard Baltzer, Christophe Bier, Pierre Bourdy, Daniel Brémaud, François Cognard, Serène Delmas, Maxime Delux, Denis Duicq, Frédérick Durand, Gilles Esposito, Dominique Forma, Shige Gonzalvez, Pierre-Arnaud Jonard, Bernard Joubert, Hervé Joseph Lebrun, Emmanuel Levaufre, Armel de Lorme, Italo Manzi, Herbert P. Mathese, Patrick Meunier, Alain Minard, Francis Moury, Britt Nini, Jean-François Rauger, Frédéric Thibault, Jacques Zimmer.
18,5 X 24,5 cms. Relié. 1196 pages. Sans illustrations.
Editions Serious Publishing. 89 euros.
www.serious-publishing.fr


Par porkylekidle 13 février 2012 : Le Dico officiel du porno

Bonjour,

Vous indiquez que le Bastille Palace fut, un temps, squatté par des SDF. Compte tenu de la chronologie de ce cinéma, cela n’a pu avoir lieu qu’entre 1987 et 1995.

Quelle est votre source à ce sujet ? Savez-vous, par ailleurs, si la fermeture de 1987 fut (au moins en partie) due à l’incendie du MacDonald’s situé juste en dessous ?

Merci !

Denis


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    Alexandre Mathis,  le 24 avril 2012 : Le Dico officiel du porno

    Bonsoir,
    désolé pour le contretemps... je ne consulte pas mes articles t.l.j. !
    Les dates - squatt du Bastille-Palace - correspondent à celles que vous indiquez, partiellement... = venues un certain temps après la fermeture, c’est-à-dire début années 1990.
    Il y avait un grand trou au-dessus de la marquise. Sous les lettres PALACE.
    Mes sources sont mes observations sur place.
    Il y a bcp d’autres choses à dire.
    Pour l’incendie, je ne sais pas.
    A vous lire, peut-être.

    - Bastille-Palace
    Répondre a ce message
Par francis mouryle 7 janvier 2012 : Le Dico officiel du porno

J’en profite pour signaler mon "Introduction retrouvée" au DICTIONNAIRE écrite en 1999 - on y travaillait déjà depuis 6 mois voire un an lorsque je l’ai rédigée, de mémoire - d’abord refusée par Christophe Bier puis parue en 2008 en première édition sur le site internet www.Psychovision.net puis rééditée imprimée, revue et augmentée en 2011 dans ELEMENTS n°140, version reprise telle quelle, coupée en deux parties, sur le "blog" de Bier quelques semaines plus tard. Elle décrit assez bien l’atmosphère dans laquelle ce livre a été conçu (un soir chez notre ami commun Romain H.) puis très longuement accouché.

- introduction retrouvée

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Alexandre Mathis,  le 29 décembre 2011 : Le Dico officiel du porno

Suite à la remarque d’Alain Deruelle,
ce n’est pas une installation 16 mm mais 35 mm que le gérant caissier-projectionniste de l’Amsterdam-Pigalle avait à côté de lui dans la caisse du cinéma, les dernières années. Viens de vérifier sur les photos prises alors, où l’on voit nettement la pelloche 35 défiler.
Il est vrai que les copies qui circulaient alors étaient en 35 !

- AMSTERDAM PIGALLE

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