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Le Grand débat national des paroles en l’air ?

Le 4 mars 2019, par Philippe Liger-Belair

Choses entendues lors d’une réunion locale : pourquoi on peut s’enthousiasmer et pourquoi l’exécutif doit prendre les doléances des citoyens très au sérieux.

Le Grand débat national en état de grâce... L’expression employée est certainement exagérée, et surtout prématurée. Elle est donc critiquable, mais j’ai décidé de l’assumer pour refléter assez exactement ma surprise et les espoirs que je partage avec un grand nombre de Français après avoir participé à une réunion du Grand débat national. S’il faut rester prudent et se garder de toute naïveté au regard des défis qui attendent l’exécutif pour donner suite à cet exercice inédit de démocratie participative, il me paraît nécessaire de dire à quel point les citoyens que j’ai rencontrés, écoutés et dont j’ai modéré la parole le temps d’une soirée placent leurs espoirs dans cette « ligne directe avec le pouvoir ». Si mes propos sont aussi enthousiastes, c’est pour transmettre sans filtre cette attente placée dans le processus en cours et dire aux gouvernants qu’ils portent une responsabilité historique qu’il ne faudra pas trahir.

Je vais donc raconter une soirée du Grand débat national comme il s’en tient encore des dizaines à travers la France. Autant le dire dès maintenant : je n’étais pas un chaud partisan de cette initiative, et mon article récent sur la nécessité de « sauver l’élite intellectuelle » montrera toute la méfiance que j’ai (encore) à l’égard de la survalorisation de la parole profane dans l’espace médiatique et politique actuel. Emmanuel Macron avait sorti cet accessoire de son chapeau présidentiel afin de donner des gages supplémentaires aux Gilets jaunes alors déchaînés. Ne sachant pas exactement quelle demande cibler pour désamorcer ce mouvement social inédit, lui et le gouvernement essayèrent de contenter tout le monde et de répondre aux attentes protéiformes par une série d’annonces allant de la défense du pouvoir d’achat des retraités à la suppression du durcissement des règles du contrôle technique en passant par l’annulation des pénalités pour les contribuables qui payeraient leurs impôts par chèque.

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"je n’étais pas un chaud partisan de cette initiative, et mon article récent sur la nécessité de « sauver l’élite intellectuelle » montrera toute la méfiance que j’ai (encore) à l’égard de la survalorisation de la parole profane dans l’espace médiatique et politique actuel. Et pourtant..."

Une dizaine de mesures et démesures furent ainsi annoncées la semaine du 3 décembre qui se clôtura par l’ « acte IV » des manifestations au cours duquel ni la mobilisation ni les violences ne faiblirent. Emmanuel Macron surprit tout le monde le 10 décembre dernier en ajoutant à cet inventaire à la Prévert un « machin » (pour paraphraser De Gaulle), un bidule de démocratie participative au niveau national. Autant dire l’Arlésienne à laquelle lui-même ne devait certainement pas croire. Mais il fallait agir et faire des annonces. Les étudiants du grand oral de Sciences Po (Lille ou ailleurs) le savent bien : la démocratie participative, cela ne fonctionne qu’au niveau local si les élus résistent à la tentation d’en faire un énième instrument de démagogie et si les associations et organes locaux d’influence ne la prennent pas en otage d’intérêts privés ou idéologiques.

Le démarrage fut chaotique. Fallait-il encadrer ou limiter les grands thèmes abordés, à commencer par celui de l’immigration ? Comment assurer l’indépendance des discussions et du traitement des propositions ? Chantal Jouanno avait-elle raison de se retirer du comité de pilotage ? Puis Emmanuel Macron surprit son monde : il lança les débats par des réunions marathons, devant des élus d’abord, puis devant des citoyens. Le phénomène prit et les citoyens commencèrent à remplir les cahiers de doléances placés en mairie ou mis en ligne par diverses initiatives, chacun se remémorant ses cours d’histoire sur un exercice qui semblait s’en rapprocher à l’aurore de la Révolution française. Il me sembla que la France commençait à croire à la sincérité de la proposition présidentielle. Et qu’elle se prenait au jeu.

Débat mode d’emploi

Lorsqu’un débat fut annoncé dans la commune voisine de celle de mon domicile, je décidai d’y participer. C’est en qualité de spécialiste de la sociologie fiscale que je fus donc présenté pour animer l’un des quatre thèmes de la soirée : « Fiscalité et dépenses publiques ». Ici, il me semble nécessaire d’expliquer en quelques mots le déroulé de l’exercice que je découvris à l’occasion d’une réunion préparatoire en mairie la veille du grand jour. D’abord, bien que le gouvernement ait cherché à poser les règles du jeu, les organisateurs – un maire, la directrice de la communication de la commune et un jeune responsable de la démocratie participative – étaient dans l’invention d’une nouvelle forme de dialogue citoyen. Bien qu’ils s’appuyassent sur leur expérience en la matière au niveau local (cette commune est connue pour être active dans le dialogue et la codécision avec les citoyens) l’incertitude était grande pour ce rendez-vous inédit : devait-on attendre 30 ou 150 participants sur une commune de 40 000 habitants ? Fallait-il un seul grand débat ou plusieurs tables thématiques ? Laisserait-on les citoyens débattre entre eux, ou devait-on encadrer la parole ? Quatre thèmes ont été choisis par le gouvernement : la transition écologique, la fiscalité et les dépenses publiques, la démocratie et la citoyenneté, et l’organisation de l’État et des services publics. Tout citoyen peut organiser une réunion ou simplement y participer. On peut aussi « contribuer en ligne » sur différents sites, y compris celui proposé par le gouvernement. Des « garants » de l’indépendance du Grand débat ont été désignés au niveau national puis au niveau départemental par les préfets. Ici, Jacques Vernier, ancien maire de Douai, annonça sa présence et clarifia quelque peu les bonnes pratiques : les modérateurs dont je fus ne devaient pas prendre parti. Nous devions simplement donner la parole aux citoyens, signaler les contre-vérités évidentes et rétablir le vrai, et donner éventuellement quelques compléments d’information. Pour le thème dont j’avais la responsabilité, il s’agissait notamment de « répondre à la demande des citoyens de mieux connaître les dépenses publiques (acteurs, objectifs, moyens) et à l’exigence de transparence sur l’utilisation des fonds publics » (extrait du site www.granddebat.fr). Le débat n’est donc pas une séance de questions-réponses, mais plutôt un moment de propositions. Autrement dit, si débat il doit y avoir, ce n’est pas entre les citoyens présents et les élus ou les modérateurs, mais entre les citoyens eux-mêmes – on vit ainsi des contributions se répondre tout au long de la soirée, untel proposant une hausse de la fiscalité écologique, unetelle lui répondant qu’il en était hors de question – ou entre les citoyens et l’exécutif au travers des contributions qui lui sont destinées. Et gare au modérateur qui ne respecterait pas ce principe de neutralité ! L’assistance n’hésita pas à rappeler à l’ordre celui qui ajouta son grain de sel à une proposition qui venait d’être faite.

Comment l’enthousiasme m’a gagné

D’où mon étonnement et, pour tout dire, mon enthousiasme. Dans ce gymnase reconverti en salle publique, les 300 citoyens présents firent de ce Grand débat une affaire on ne peut plus sérieuse. Comme moi en arrivant, certainement ne savaient-ils pas tout à fait dans quelle affaire ils mettaient les pieds. Très rapidement, chacun prit l’exercice très à cœur. On voyait les uns et les autres lever la main avec ardeur et espérer être entendus. Certains voyaient rouge quand d’autres citoyens leur « passaient devant ». L’assemblée presque unanime s’impatienta quand le seul « Gilet jaune » présent s’embourba dans un discours brouillon.

« Allez !, lui dis-je, je vous donne 30 secondes pour formuler une proposition »
La salle s’impatiente.
« Monsieur, vos propositions ? »
[…]
« Il vous reste 10 secondes.
– Eh bien je propose de taxer plus les riches et moins les pauvres. »
Brouhaha dans la salle.
« S’il vous plaît, tout le monde peut prendre la parole, on respecte et on note les propositions de chacun ».

Les uns après les autres, des personnes de toutes conditions et d’horizons politiques manifestement très divers formulèrent leurs propositions et, souvent, exigèrent que les preneurs de notes (un citoyen qui s’était porté volontaire auprès de l’équipe municipale et Jacques Vernier lui-même) écrivent bien ce qu’ils suggéraient.

« Vous notez bien ce que je dis hein ? Vous le direz au Président de la République ? Vous notez hein ? »

Il était touchant de réaliser que les citoyens avaient la certitude – ou tout du moins le souhait très ferme – que leur parole serait consignée et transmise in extenso à l’exécutif. Chacun se voyait à égalité des autres, sans aucune distinction, économique, d’origine ou d’âge. Et généralement, chaque parole était respectée par l’assemblée, pourvu qu’elle fût concise et clairement exprimée. J’étais étonné de la faculté de la salle à juger assez rapidement de la qualité d’une intervention, notamment par rapport à la concision du propos respectueuse de chacun et chacune. On pouvait à la limite s’écarter parfois du thème discuté, mais il fallait que la prise de parole soit claire et soucieuse de ne pas empiéter sur le droit de chacun à s’exprimer. Une femme sur ma gauche s’écarta du débat, mais peu importe, je décidai de la laisser continuer pendant quelques dizaines de secondes :

« Moi, ce qui me dérange, c’est que notre démocratie a été prise en otage. Emmanuel Macron a été élu avec quoi ? 15% du corps électoral ? Ce n’est pas la démocratie. Il n’a pas mérité son élection. C’est une dictature ! »

Applaudissements de plusieurs personnes. Je donne alors la parole à une petite femme d’une soixantaine d’années sur ma droite. Elle s’exprime avec un très fort accent portugais :

« Moi, je suis arrivé ici il y a quarante ans. Je suis Française et d’origine portugaise. Eh bien si, Madame, c’est mon président ! J’ai connu la dictature. Mon pays d’origine a connu la dictature. Je suis très énervée quand je vous entends parler comme ça de la France. Ce n’est pas ça la dictature.  »

Applaudissements encore. Jacques Vernier prend note. Je demande de revenir dans le débat sur le thème annoncé, et j’annonce qu’il ne reste que cinq minutes avant de passer au thème suivant.

Emmanuel Macron, Édouard Philippe et son gouvernement ont créé des attentes avec ce Grand débat national. Ces trois cents personnes, par l’entrain qu’elles ont mis dans cette réunion et par les multiples propositions qu’elles ont formulées, obligent le pouvoir. Celui-ci ne doit surtout pas laisser cet exercice sans lendemain. Il doit entendre cette parole, formuler des propositions concrètes et finalement mettre en œuvre des mesures qui répondent aux attentes de la France des territoires. S’il flottait dans l’air comme un état de grâce en cette soirée de février dans une ville moyenne du nord de la France, c’est parce que les citoyens ont exprimé comme leur foi dans la démocratie et dans la République française. Peut-être ce quinquennat restera-t-il dans l’histoire pour avoir inventé une nouvelle manière de faire de la démocratie directe. Le futur le dira. Au présent, l’engouement populaire crée des obligations sous peine de désenchanter plus encore la vie politique française et de voir les extrêmes gagner encore du terrain d’ici à 2022. De l’état de grâce au coup de grâce, la marge est étroite. Mais elle existe et l’exécutif n’a pas le droit de décevoir.




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