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Le Japon sur le pied de guerre

dimanche 27 février 2011, par Arnaud Vojinovic

A la fin de l’année 2010, le Japon présentait à la presse internationale sa nouvelle doctrine militaire. Fini le temps de la guerre froide et d’une Russie menaçante, la nouvelle menace est clairement chinoise et appelle à une réorganisation de la stratégie nippone.

Pays unique et singulier, le Japon est en Asie au carrefour des intérêts des puissances montantes chinoise, russe mais aussi coréenne et au cœur des crispations héritées d’un passé conquérant et colonial. Si en 1820, le Japon est déjà le pays le plus riche du continent asiatique, la restauration de l’ère Meiji en 1868 et l’industrialisation qui en suivra le propulsent à la place de puissance mondiale. Russie, Corée (annexée en 1910), Chine, Mandchourie et Taïwan, les ambitions japonaises sont d’abord territoriales. Sortir vainqueur de la Première Guerre mondiale auprès des pays de l’Entente ne suffit pas à assouvir ses appétits de puissance teintés de nationalisme sous couvert de panasiatisme.
La sphère de coprospérité à la tête de laquelle se trouve Tokyo a pour objectif comme le précise le chercheur Barthélemy Courmont dans Géopolitique du Japon, de se « substituer aux puissances coloniales occidentales en Asie, tout en se servant de discours xénophobes et racistes anti-occidentaux pour justifier l’occupation japonaise ».

Le Japon renonce à la guerre

Le 15 août 1945, le Japon capitule. « L’empire du soleil levant a payé très cher ses ambitions internationales et un expansionnisme agressif (…). » Meurtri, le pays est conquis pour la première fois de son histoire et occupé par les Américains. Après la crise et la famine, c’est la reconstruction. Tout en connaissant un développement économique considérable à partir de 1952, le Japon disparaît de la scène internationale. Partie intégrante de la défense américaine pendant l’Occupation et confirmé après par le traité de paix de San Francisco du 8 septembre 1951, le pays se dote d’une nouvelle constitution avec comme particularité un pacifisme déclaré dans l’article 9. « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace et à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. » Dans les faits, le pays entretiendra une Force d’auto-défense (FAD) limitée au départ à 75 000 hommes, étendue par la suite par des plans de renforcement. En 2015 cette force devrait compter 246 000 hommes.

L’amorce d’un tournant

Le Premier ministre de 1945 à 1947 et de 1948 à 1954, Yoshida Shiegru, arrête les grands principes de la défense japonaise que l’on qualifiera par la suite de doctrine Yoshida. Doctrine que, comme le fait remarquer Dominic Roy dans La mutation stratégique du Japon de 1945-2010, « des générations de politiciens japonais ont réussi à institutionnaliser ». Pourtant lors de la première guerre du Golfe, l’allié américain vient réclamer une aide financière dont le montant ne satisfait personne. Les Américains font pression sur Tokyo pour que le gouvernement engage des forces pour au moins assurer une assistance logistique. Le débat fait rage dans le pays et au final rien n’est mis en place lors de la guerre. Des actions de déminage dans le Golfe à la fin du conflit sont plus facilement mises en place, la population acceptant mieux une participation aux opérations internationales en dehors de tout conflit. Suite au cafouillage lors de la première guerre du Golfe et dans le but de redorer son image sur la scène internationale, le Japon se donne les moyens légaux de pouvoir envoyer à l’extérieur de ses frontières une force du maintien de la paix. Mais les questions demeurent. Faut-il l’armer ? Et si c’est le cas doit-elle pouvoir se servir de ses armes pour assurer sa propre sécurité ?

Les événements du 11 septembre viennent bouleverser la donne. L’homme fort du Japon, le premier ministre Koizumi Junichiro, déclare la tragédie « d’urgence significative » et remet la gestion de la crise sous la juridiction de son cabinet s’affranchissant du débat parlementaire. Les mesures ne se font pas attendre : déploiement des Forces d’auto-défense pour aider les Etats Unis dans la lutte contre le terrorisme, renseignement, offre de services médicaux etc. Dominic Roy rappelle que « le 5 octobre 2001, le gouvernement Koizumi soumet à la Diète la loi spéciale contre le terrorisme (LST) qui autorise le déploiement outre-mer des FAD dans des zones de “non-combat” (…) dans le but de fournir un soutien éloigné et en arrière front aux forces des Etats-Unis et des autres nations engagées dans la lutte contre le terrorisme ». Ce qui implique une utilisation possible des armes pour défendre les hommes du FAD et assurer la sécurité des gens sous leur contrôle (Américains et alliés).

Lors du second conflit en Irak, Tokyo se retrouve poussé par Koizumu à intervenir en Irak. Sa participation prend la forme entre autre de l’envoi d’un contingent des FAD, 600 hommes placés sous l’autorité des Pays-Bas. Ses actions outre-mer amènent le Japon à repenser sa politique de sécurité. Cette remise en cause de l’article 9 et de la doctrine Yoshida inquiète une forte proportion de la population qui voit revenir le spectre du nucléaire. L’article 9 qui avait été jusqu’à ce jour interprété au cas par cas est clairement violé même si maintenant on l’étend à la notion de défense collective (La défense collective est un arrangement, habituellement formalisé par un traité et une organisation, dans lequel des pays s"engagent à aider à la défense d’un Etat Membre s’il est attaqué par un autre Etat.) qui est qualifiée d’auto-défense collective pour rester dans l’esprit de l’article 9.

Un nucléaire inaccessible

Pourtant les principes du non-nucléaire seront formalisés en 1967 par le Premier ministre Sato Eisaku (ce qui lui vaudra le prix Nobel de la Paix en 1974) et définis comme principes nationaux. La politique nucléaire japonaise repose sur quatre piliers :

Mais complète Dominic Roy, le Japon n’a pas moyen de se doter de l’arme nucléaire pour deux raisons. En premier lieu : si la nucléarisation du Japon est avérée, le risque est grand d’un isolement sur la scène internationale et d’une réaction violente anti-japonaise des populations pas uniquement régionales. En second lieu, d’un point de vue stratégique, le Japon n’a pas les moyens de développer une véritable stratégie nucléaire. Celle-ci implique que les silos de lancement soient inaccessibles lors des premières frappes et donc placés le plus loin possible dans le territoire. La configuration du pays ne le permet pas. Pour protéger son arsenal le Japon doit donc développer une force mobile reposant sur une flotte de sous-marins nucléaires. Sur ce point, le retard est tel que c’est inenvisageable. L’option retenue a donc été de renouveler l’alliance avec Washington et de continuer ainsi à toujours profiter du bouclier nucléaire américain. Même si l’idée d’un pays nucléarisé est écartée, la pertinence de l’article 9 auquel est attachée une grande partie de la population fait toujours débat.

Un nouvel ennemi

Au fur et à mesure de la normalisation des relations avec Moscou et même si parfois de vives tensions ressurgissent autour des îles Kouriles, la Russie n’est plus cet ennemi de la Guerre froide mais un partenaire économique d’importance. Ce qui n’est pas le cas de la Chine qui depuis cette année est devenu la deuxième puissance économique mondiale et le principal rival régional qui peut se permettre de menacer Tokyo avec dans son sillage un allié à la diatribe belliqueuse et dont personne ne sait réellement de quoi il est capable, la Corée du Nord. Avec ce livre blanc publié le 17 décembre 2010 c’est un changement de stratégie choisit par Tokyo sur 10 ans avec une menace déclarée : la Chine. L’attention des Forces d’auto-défense doit se porter sur les territoires disputés à Pékin qui se traduit dans les faits par une augmentation de sa force navale et un redéploiement des troupes du nord (face à la Russie) vers le sud (face à la Chine).

Ce besoin de pouvoir se défendre ou de participer aux opérations internationales montre les limites de l’article 9. Les gouvernements confrontés à ces crises ont toujours trouvés des moyens ingénieux pour contourner les contraintes jurisdiques. Mais Dominic Roy prévient : « une abrogation de l’article 9 aurait pour effet néfaste de laisser place à des impondérables, comme celui d’inquiéter ses voisins et de leur faire craindre le retour du militarisme dont ils furent naguère victimes ».


Repères :

Barthélémy Courmont est chercheur associé à l’IRIS et
rédacteur en chef de la revue trimestrielle Monde chinois. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur les questions géopolitiques.

Dominic Roy est professeur de relations internationales au Collège Jean-de-Brébeuf et auteur, entre autres, de La Géostratégie maritime en Asie-Pacifique. Le cas de la marine chinoise (Presses de l’Université Laval, 2008).


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