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Le Maroc en désespoir

lundi 30 juillet 2012, par Evariste Blanchet

Soraïa : une bande dessinée assez noire qui se déroule dans la société marocaine contemporaine.

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L’oncle de Mehdi et Soraïa est un paysan pauvre de la région du Rif située au sud du Maroc. Quand sa récolte annuelle de kif est saisie puis brûlée par la police, parce qu’il n’avait pas de quoi payer un juge, il vend sa nièce à une famille bourgeoise de la ville de Tétouan, en cherchant à se convaincre lui-même qu’elle mangera à sa faim et pourrait même aller à l’école. Mehdi qui n’en croit rien décide de partir à la recherche de sa sœur.

Sur cette trame assez simple, Renaud De Heyn a bâti un très beau récit où il décrit alternativement le quotidien sordide de Soraïa, surexploitée, privée de toute liberté, battue, violée, et le voyage de Mehdi également confronté à une très grande violence.
Cet enchaînement de malheurs ne découle pas d’un scénario retors qui chercherait à faire pleurer dans les chaumières. Il relève au contraire d’une logique assez implacable dictée par les circonstances. Dans ce pays gangrené par la misère et l’inégalité sociale, où les bourgeois apathiques et repus semblent ne jamais être rassasiés de leurs privilèges, où les fonctionnaires (policiers, militaires, personnels de santé) sont plus corrompus les uns que les autres, la seule force d’opposition à ce système semble venir d’une frange islamiste qui ne se contente pas de tenir des discours haineux et manipulateurs mais rajoute sa propre dose de violence criminelle.
Difficile de penser, dans ces conditions, que des individus sans défense, a fortiori s’ils sont encore des enfants, puissent s’extirper de cette misère et accéder à une existence décente. De fait, l’auteur, optant jusqu’au bout pour une approche réaliste et crédible, se refusera à achever son récit par un happy end.

Pour autant, un pessimisme absolu n’est pas de mise. Ainsi, Medhi ne rencontrera pas sur son chemin qu’une succession de crapules de toute sorte. Quelques individus lui apporteront un peu de réconfort : le passeur de clandestins, celui qui joint toujours une cargaison de kif à ses cargaisons humaines pour s’assurer qu’elles arriveront bien à destination, le berger, celui qui dit préférer la compagnie des moutons à celle des hommes mais n’en oublie pas moins de donner à manger et à boire au jeune garçon, jusqu’à ce bon samaritain qui le trouve sur un chemin, inanimé, blessé et dépouillé, et qui le ramène à la ville pour le soigner.
En outre, Renaud De Heyn se garde bien d’enfermer ses personnages dans leurs malheurs. Le poids des événements a tendance à pousser les deux enfants à se résigner à leur sort mais ne parvient pas totalement à les empêcher de prendre des initiatives. Ces deux opprimés sont comme les plantes qui parviennent à survivre dans le béton : au-delà de l’étonnement qu’ils suscitent, ils sont aussi pour nous source d’espoir.
Après la fin ouverte proposée par l’auteur, rien n’empêche le lecteur d’imaginer Medhi, âgé d’un ou deux ans de plus, acteur d’un nouveau printemps arabe, si les réformes royales (comme celle qui vise à interdire le travail des jeunes filles de moins de 15 ans, indiquée en postface du livre) n’aboutissent pas. Certes, les lendemains de révolution ont tendance à faire déchanter, mais les surlendemains sont parfois meilleurs.

Renaud De Heyn qui connaît bien le Maroc, en particulier la région du Rif où il a enseigné durant deux ans, sait de quoi il parle. Nul doute qu’il se sera nourri de ses propres rencontres et des histoires qu’il aura glanées sur place. A son expérience, il aura su y mêler son talent de conteur pour peindre cette dramatique histoire, en évitant à la fois le pathos et la caricature.


Repères :

Soraïa de Renaud De Heyn, Casterman, 120 pages, 18 euros. Sortie : mai 2012.


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