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Le Peuple était nulle part

la chronique de Ph.-J. Salazar

mardi 30 mars 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Il existe à Philadelphie un lieu, « privilégié » comme dirait Le Figaro depuis que le journal a adopté le style Marie-Chantal de son supplément fards et jupes écossaises, Madame Figaro (un cas rare de rhétorique féminine damant le pion aux hommes de presse purs, durs et avinés). Un lieu où dans la paix du palissandre et le calme des maroquins, si on se penche un peu dans l’embrasure d’une fenêtre lourdement parée, on peut apercevoir la rue des Marronniers, qui se scinde en deux sections : en amont, où depuis l’Union League Club (le lieu « privilégié ») on jette le regard sur des boutiques à néons et à un dollar, logées dans d’anciens hôtels art déco et folies 1900 ; en aval, où sont le premier Capitole américain, la salle de la déclaration d’indépendance, l’imprimerie de Benjamin Franklin et l’antique Société de Philosophie.

Depuis le club on doit faire un effort d’imagination, et de saute-ruisseau, pour éviter la première section et passer à la deuxième ; bref, oublier le populus et se retrouver avec les Pères Fondateurs qui furent parmi les ancêtres du Club.

Si je raconte cette historiette, que j’écris effectivement dans la salon de l’Union League, ce n’est pas pour filer le coton mélangé polyester de la storytelling. L’Union League a été fondée en 1862 pour soutenir le président Lincoln contre ses détracteurs et pour fortifier l’Union. Une sorte de Sainte Ligue Républicaine. En dépit des lambris et des livrées, l’Union League est un club patriotique. Mais, on ne se mélange pas. La question qui m’est venue à l’esprit, en levant le regard vers un portrait de Lincoln, est celle-ci : comment le populus peut-il apparaître ? Comment le peuple, en dehors des clubs patriotiques et autres qui deviennent des sanhédrins où il fait bon vivre et bien penser, peut-il se manifester ?

Les grèves dégrevées

Les grèves ? Les grèves à répétition, les grèves sans risque, des grèves dégrevées de risques – le peuple qui apparaît ? Non. Qu’est-ce qu’une grève qui ne laisse pas de sang sur la chaussée ? Ah ! une grève qui sente la poudre ! Enfin, un mouvement social qui soit plus qu’un mouvement intestinal ! Le peuple est devenu, comme les boutiques miteuses de la rue des Marronniers, une entité rhétorique. Une figure de discours. Soit : un jeu de mots. J’en prends à témoin le non-événement de la fameuse Grève générale de l’an passé, qui n’a eu de général que l’excitation sur Internet du site qui a voulu la susciter. Le site internet Grève générale est devenu le site, le lieu, même de la grève, bref un lieu rhétorique. Mais un lieu rhétorique sans argument politique ciblé, sans stratégie d’ensemble sans le patient montage d’émotions, de passes logiques et d’effets d’autorité qui seuls garantissent, avec le coup d’œil sûr du moment à choisir et du lieu où lancer la troupe, la réussite.

Maintenant que la poussière est retombée sur les meubles en aggloméré des conseils régionaux et que les fieffés sont retournés dans leurs terres jouer aux archiduchesses Von und Zu, il faut bien avouer que le peuple n’a été nulle part. Il s’est abstenu, c’est-à-dire, qu’il s’est tenu dans l’ablatif. Le président a bien vu ce qui s’est passé, et du coup, reléguant Raffarin II ou Juppé III au second plan, il a pris la main et contre toute attente est apparu à la télé. Il faut bien se rendre compte ici de l’ « extraordinarité » de cette apparition : en s’exprimant après des élections minables, conduites par des minables (minus, en latin, c’est le moins du maître, d’où le mot « ministre », le « minus » du magister, le patron), il a étendu le pouvoir de la parole présidentielle : il a interprété les élections.

Le virtuel reste le virtuel

Rien ne demande que le président se pose en interprète, en lecteur privilégié, en rhéteur absolu. Eh bien, c’est effectivement ce qu’il a fait. Du coup c’est lui qui a « manifesté » le peuple. Il faudra voir si les actes suivent les mots, mais souvent les mots sont les actes. Et ça c’est une chose que les fadas d’internet de comprennent pas : que le virtuel reste du virtuel, et que la parole effective, présente, venue à point nommé, ciblée, est celle qui marche. Et c’est une chose aussi que Madame Veil (qu’un jour nos enfants confondront avec Simone Weil, la vraie dirais-je) n’a pas compris dans son discours embarrassé d’immortelle, quand elle parle du refus de Pierre Messmer de se plier à une sorte de règle successorale ou de légitimité gaullienne ancrée dans dieux seuls savent quelle fantaisie politique : Messmer était sans éloquence. La présidence, en France, est un office rhétorique.

Je laisse retomber la tenture et je prends le cognac qu’Alberto le serveur colombien vient de m’apporter et je regarde le portait de Lincoln. Il avait bien compris comment, par la parole, on fait apparaître un peuple.
Ne me dites pas que l’Union League est devenu un lieu « privilégié » : allez à Gettysburg, où les troupes de Lincoln ont écrasé l’aristocratie sudiste, le Valmy américain, où des foules se pressent dans un recueillement qu’on cherche en vain à Verdun, allez voir les gosses en baskets qui font la queue pour pouvoir s’asseoir dans les fauteuils des ancêtres fondateurs , dans le Hall de la Signature de l’Indépendance, la foule, la presse, le populus, et je vous dis que si la présidence française persiste dans sa course naturelle, elle fera re-paraître le peuple. La question reste : quelle présidence ?


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