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« Le Quartier chinois » de Oh Jung-hi

mardi 27 janvier 2015, par Arnaud Vojinovic

La Corée confirme encore sa suprématie dans le domaine de la nouvelle. La publication chez Serge Safran d’un recueil de trois nouvelles de l’auteure de l’Âme du vent ou de l’Oiseau, « Le Quartier chinois », est une occasion de découvrir ses perles littéraires.

La statue de Mac Arthur domine la baie. Les jumelles à la main, sur son piédestal ce géant de bronze porte un regard sur la mer. Du haut de sa colline, il est le gardien involontaire de l’ancien quartier chinois qui descend à flanc de coteau jusqu’au terminus du métro de la ligne 1. Si la ville a gagné sa renommée à travers la monde lors de l’inauguration d’un aéroport ultramoderne, Incheon est avant tout un port. La petite ville côtière voit son devenir se transformer quand en 1883 la Corée du Sud décide de bâtir un port, Jemupo. Le pays s’ouvre enfin vers l’extérieur ; des négociants japonais, chinois et même des occidentaux viennent commercer. Les résidents étrangers s’installent sur la colline, quartier chinois et consulat japonais cohabitent. La ville devient un point d’entrée et par la suite de sortie, un grand meltingpot où se mélange toutes les cultures. En 1950 quand la Corée du Sud se trouve au bord du précipice envahie par son belliqueux voisin, Mac Arthur décide de desserrer l’étau de Busan, le confetti de Corée du Sud entouré par les forces nord-coréennes. A cette fin il met sur pied un assaut amphibie majeur impliquant 75 000 soldats et 261 bateaux. Le débarquement sur les plages d’Incheon est un succès et Séoul repris. Après la guerre le quartier chinois retrouve une certaine sérénité. Les nouveaux arrivants sont les GIs américains qui prennent la place des Japonais depuis longtemps partis. Le camp n’est pas très loin, les GI’s s’installent chez leur prostitué. Le pays est misérable, le quartier en état de bidonville, les femmes trafiquent dans le tabac pour survivre et les petites filles n’ont que pour seul désir de devenir des putes à soldat américain avec peut être l’espoir de se marier un jour. L’héroïne jeune adolescente évolue dans cette univers sans porter de jugements. Elle vit tout simplement, voit les gens survivre, se confronte à la violence de ce GI, « le Noir », quand il a trop bu. Chinois discret, américain conquérant sont les premiers symboles de l’étranger. C’est « le Quartier chinois » dans lequel Oh Jung-hi a vécu et nous fait évoluer à la fin des années cinquante. De nos jours le quartier a été rénové et est devenu, avec son architecture mélangeant tous les styles, une attraction touristique. Les Séoulites s’y pressent l’été pour manger de la glace pilée recouverte d’haricot rouge dans l’ancien comptoir japonais transformé en Café ou viennent manger des jajangmyon, des nouilles relevées d’une pâte de soja noir et agrémentées d’oignons, un plat chinois très apprécié des Coréens.

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Oh Jung-hi

Les nouvelles de Oh Jung-hi sont des tableaux de peinture. Tel un peintre impressionniste, elle avance par petites touches, pas à pas construisant son univers. Des touches apparaissent dessinant une toile de fond comme cette statue de Mac Arthur à peine esquissée ou les manifestations contre la participation des pays communistes dans la Mission d’observation de l’ONU orchestrées par la dictature, « Tout l’été au coucher du soleil, une foule constituée de gens réquisitionnés, un par foyer, avait hurlé en martelant le sol du pied. ». Cela peut être aussi les bruits lointains de la guerre comme dans « La Cour de l’enfance ». De même, dans cette nouvelle, petit à petit se construit une vision de cette famille de réfugiés à travers les yeux d’une enfant orpheline de père. C’est l’insouciance de l’enfance qui vit et porte peu d’intérêt aux difficultés matériels. Le monde, c’est tout d’abord l’autre avec qui on se confronte et au final on se construit. L’artiste peintre aime aussi se jouer des temps narratifs, les souvenirs s’entremêlant avec le présent et participant à la construction de cette fresque, un maillage efficace qui entraine le lecteur dans un texte poétique ; une poésie dépressive car avec ces non-dits, la vie se montre parfois amer. Un sentiment d’inachevé.

La dernière nouvelle, « Le Feu d’artifice », vient confirmer cette approche picturale. Touche après touche elle nous dépeint une famille où chacun des membres mènent sa vie indépendamment des autres. Le feu d’artifice final qui doit les rassembler pour un court instant n’arrive même pas à jouer ce rôle. Au cours des pérégrinations de chacun, se posent des questions sur l’identité quelle soit celle du père ou de la ville qui change pour l’occasion de nom, du pays après la guerre et qui essaye de d’affirmer une identité à travers son histoire et sa préhistoire. Chacun des trois personnages tente de saisir sa propre origine mais au final seul un sentiment de manque restera.

Trois nouvelles sur des moment clefs du pays vus à travers le prisme du regard d’enfants. Le style littéraire d’Oh Jung-hi s’apprécie lecture après lecture. Chaque occasion pour se replonger dans une des nouvelles est un moment de délice qui permet au lecteur de découvrir de nouveaux éléments qui participent à la composition du tableau.


Repères :

Le Quartier chinois de Oh Jung-hi, Serge Safran éditeur. septembre 2014. 250p, 17€50.


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