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Le cirque infernal des mariées de Séoul

mardi 23 avril 2013, par Arnaud Vojinovic

Le roman magnifique de Cheon Un-yeong sur les mariages arrangés et la place de ces jeunes femmes expatriées dans la société coréenne

"Adieu le cirque !" (Serge Safran Editeur), c’est tout ce cirque, ce bazar que l’on laisse derrière soi. On coupe les ponts. On fait table rase du passé pour prendre un nouveau départ. Mais pour quoi faire ? Pour au final se retrouver tout seul, sans attache et sans proche, pour entretenir ce passé et construire l’avenir. On s’enferme dans une bulle de solitude. La vie n’est plus que le reflet de ces trajectoires erratiques, de ces bulles de solitude s’entrechoquant les unes les autres. Parfois dans ce chaos d’individualités, des trajectoires se lient, le temps d’une rencontre, mais toujours se détachent et poursuivent leur errance sans but. Ces rencontres ne sont que le miroir du désespoir, l’amertume de la vie qui se fait nous replier sur nous-mêmes.

L’histoire imaginée par la romancière coréenne Cheon Un-yeong commence par une rencontre, la quête d’une épouse. Yunho accompagne son frère en Chine pour l’aider à trouver une femme. En effet son frère suite à un accident qui a endommagé ses cordes vocales souffre d’une difficile et désagréable élocution. Yunho lui sert d’intermédiaire. L’agence matrimoniale les met en contact avec Rim Haehwa, une Chinoise d’origine coréenne. Elle parle déjà la langue nationale, l’intégration sera d’autant facilitée. Très rapidement les choses se concluent, le mariage est célébré. Une nouvelle vie attend Haehwa en Corée du Sud. La famille tient un restaurant ; la mère est au fourneau, l’aîné s’occupe de l’approvisionnement, la jeune mariée trouve tout de suite sa place au service. Yunho travaille à l’extérieur. Alors que le bonheur s’installe dans la maison, Yunho petit à petit tombe amoureux de sa belle-sœur et lors de leur rares rencontres seul à seul, elle ne semble pas insensible. Apeuré par cet amour impossible, Yunho préfère travailler beaucoup plus que de coutume afin de ne pas rentrer dormir dans la maison familiale. Si elle savoure ce bonheur qui se met en place, Haehwa ne peut se défaire de son passé qu’elle relie à un empire mythique aujourd’hui disparu, Balhae.

Les plus patriotes des coréens aiment à penser que cet ancien empire était un concurrent crédible à la Chine et aurait pu bâtir le même empire. En fait il est l’analogie de l’histoire d’Haehwa ; un empire perdu oublié de tous que seule une tombe relie à la réalité de nos jours.
A la mort de la mère des deux frères, Yunho s’engage comme marin sur un bateau assurant de la contrebande entre la Chine et la Corée du Sud. Le frère se sent doublement abandonné par sa mère morte et par ce frère qui fuit sans raison. Craignant que sa femme l’abandonne à son tour, son comportement change. La joie de vivre ensemble se transforme en maltraitance : Haehwa est attachée en permanence, violée le soir [1]. Ce traitement insupportable finit par la faire fuir.

Cheon Un-yeong (천운영) pour son premier roman paru initialement en Corée du sud en 2005 nous offre une histoire teintée de désespoir et de solitude. Sans début et sans fin, le récit met en scène les trajectoires de ces personnages qui ont tous rompu avec une vie qu’ils étaient incapables d’assumer. Au cours du récit les chapitres alternés laissent s’exprimer l’un après l’autre Yunho et Haehwa. Leur introspection respective se renvoyant l’une à l’autre et nourrissant l’histoire. Il y a dans ce livre de très belles pages, magnifiquement écrites qui font penser à la qualité d’écriture de François Cheng dans L’éternité n’est pas de trop sur l’amour impossible d’un moine taoïste.

Il y a dans ce livre de très belles pages, magnifiquement écrites qui font penser à la qualité d’écriture de François Cheng

Au-delà du choix de la narration et de la qualité littéraire, Cheon Un-yeong décrit la tradition des mariages arrangés et la place de ces jeunes femmes expatriées dans la société coréenne. Depuis une dizaine d’années, les jeunes Coréennes fuient les campagnes pour rejoindre les métropoles. Le phénomène est tel que les hommes qui sont restés et qui veulent se marier partent eux-aussi chercher épouse à l’étranger au cours d’un séjour de 3-4 jours. La Chine fut d’abord la destination de prédilection. Aujourd’hui elles sont Vietnamiennes ou encore Mongoles. Les enfants de ces mariages arrangés sont appelés kosian (Korean + Asian), ils devraient d’ici à 2020 représentés 30% des naissances [2]. Vivant dans des milieux défavorisés, le sort de ces femmes est peu enviable. Pièces rapportées de la société coréenne, elles sont soumises souvent à des violences conjugales quand elles ne sont pas forcées de se prostituer.

Ce mariage est aussi l’occasion de découvrir les Chosonjok [3], des Coréens qui, au fur à mesure des accidents de l’histoire, se sont implantés en Chine. Choson est le nom du royaume qui régnait sur la péninsule coréenne avant la colonisation japonaise, Jok veut dire tribu. Ils sont plus de deux millions à vivre en Chine. Nombreux sont ceux qui partent en Corée du Sud travaillés ou même pour certains en France. Accomplissant les basses besognes, ils sont totalement ignorés par la société coréenne. Il est très rare qu’une œuvre romanesque ou cinématographique y fasse allusion. "The Murderer", film de Na Hong-jin s’était fait remarquer lors de sa sortie en 2010 car il met en scène un Chinois d’origine coréenne, un Chosonjok, qui se rend à Séoul pour entre autres exécuter un contrat mafieux mais surtout rechercher sa femme partie en Corée pour travailler et donnée comme disparue [4].

Pas de morale, pas de fin heureuse qui viennent ponctuer le roman de Cheon Un-yeong. Uniquement des destins en déshérence. Un roman à dévorer, mais à ne pas finir les soirs de déprime.


Repères :

"Adieu le cirque !", Cheon Un-yeong, Serge Safran Editeur. Avril 2013. 272p. 18,50€.


[1Le viol conjugal s’il était fait sans violence physique n’était pas un délit en Corée du Sud jusqu’au 18 avril 2013. La Cour Suprême a statué sur le cas d’un homme ayant menacé sa femme avec un couteau pour avoir des rapports sexuels. Condamné la première fois mais aussi en appel il a saisi la Cour suprême pour qu’elle statue sur son cas. Celle-ci a confirmé les deux jugements. Depuis février 2009 dans le cas d’une procédure de divorce déjà engagé, le viol conjugal est un crime.

[3ou Joseonjok

[4Les deux héros de "The Mureder" sont Ha Jung-woo (Chosonjok), le gentil et Kim Yun-seok, le méchant. Ils étaient aussi à l’affiche du premier film de Na Hong-jin, "The Chaser" mais avec des rôles inversés : Ha Jung-woo interprètant le méchant et Kim Yun-seok le flic gentil.


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