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Le collectif Argos ou l’invention du slow journalisme

dimanche 25 novembre 2012, par Guillaume Jan

Gueule(s) d’Hexagone : Des écrivains et des photographes publient un livre d’enquêtes et de questions sur la France d’aujourd’hui. Surtout, prendre son temps pour voir et enquêter

GIF Médias.C’est un livre de reportages, mais où l’on prendrait son temps et du soin. Un recueil d’observations attentives et qui deviendront documents historiques au fil des années dans six villes, choisies presque au hasard sur la carte de France. « Ce sont des fragments de la France aux premières années du XXIème siècle  », précise Jacques Winderberger, photographe septuagénaire, tenace et humaniste, membre d’honneur du collectif Argos, dont les images d’archives constituent la matrice de cette œuvre documentaire. Fin 2009, les douze rédacteurs et photographes de cette bouillonnante agence de presse se sont lancés dans une riche aventure journalistique : partir se fondre dans une des marges de l’Hexagone, à la rencontre de ses habitants – de leurs habitudes, de leurs espoirs, de leurs tracas quotidiens.

Le lieu importait peu, finalement. Il s’agissait surtout de restituer aux individus « un temps, un espace, une identité », explique dans la préface l’écrivain rouge Gérard Mordillat. Au final, Gueule(s) d’Hexagone offre une place égale au texte et à l’image pour répondre à une même question : à quoi ressemble la France d’aujourd’hui ?

« Ça va s’arrêter quand, le progrès ? »

A Fos-Sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, les journalistes suivent les joueurs d’un modeste club de foot, « la Trois », attachés à leur ville transformée en complexe industrialo-portuaire. A Saint-Paul-sur-Ubaye (Alpes-de-Haute-Provence), ils partagent les paysages à couper le souffle, les petites solidarités, les mesquineries et l’ennui avec les habitants de cette dixième plus grande commune de France menacée de dépeuplement. A Sarcelles, en banlieue parisienne, ils font le trajet du bus 368 à travers cette ville de 60 000 habitants venus de cent pays différents. A Charmes, dans les Vosges, ils sont plongés dans les vestiges tristes et désuets d’une ville qui hébergea un des fleurons de notre industrie textile. A Marseille, ils séjournent dans le quartier du Panier, où s’est développée la french connection dans les années 1930-1970, et qui attire aujourd’hui les touristes désireux de retrouver le décor du feuilleton Plus belle la vie – tout fout le camp.

A Plozévet, au bout du bout de la Bretagne, ils s’attachent à Philippe Bosser, chef de cuisine du restaurant scolaire de l’unique collège, qui tente de sensibiliser les élèves (et les professeurs) à la pertinence d’une alimentation locale et respectueuse de l’environnement. Ce n’est pas facile tous les jours, mais le cuisinier y arrive, lentement. Dans chacun des lieux traversés, le lecteur s’attache à ces gens qui vivent d’autres vies que la sienne mais qui, au fond, se posent les mêmes questions – Où va-t-on ? Comment on y va ? Comment concilier ses habitudes et ses souvenirs avec le quotidien qui nous presse, le futur qui vient tout chambouler ? Comment on résiste ? Comment se connecter au village mondial ? A Plozévet, une agricultrice s’interroge : « Ça va s’arrêter quand, le progrès ? »

"Prendre le temps de la réflexion, de l’enquête et de l’écriture"

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© Laurent Weyl

Ce n’est pas la première fois qu’Argos se lance dans un projet de cette envergure. Le collectif, créé en 2001, aime se frotter aux enquêtes au long cours mettant en regard le quotidien des Hommes et les problématiques de notre époque : on leur doit ainsi le travail impressionnant sur les Réfugiés climatiques,( Dominique Carré éditeur, 2007 ). Chaque fois, ce collectif de photographes et d’écrivains utilisent la même méthode : privilégier ce qu’ils appellent le slow journalism. C’est à dire : « prendre le temps de la réflexion, de l’enquête et de l’écriture, expliquent-ils dans la préface. S’en remettre au terrain, y résider, mobiliser ses sens, ses capacités d’observation, sa réflexion, susciter des rencontres, remonter des filières, ralentir, douter (…) Slow journalism ne veut pas dire mou ou sans intensité, mais vivant, sachant prendre son temps autant qu’il le faut et quand il le faut  ». Les bases du métier de reporter, en fait. Même si la profession est de plus en plus contaminée par un « speed journalism » qui privilégie l’immédiateté à l’analyse.
Les auteurs détaillent les coulisses de leur projet : « Trouver pour chaque lieu une histoire, un fil narratif qui, à travers le quotidien de certains habitants, illustre sa singularité et le connecte au monde. Rassemblés dans un livre, ces récits donneront un aperçu de la France d’aujourd’hui  ». Ils s’inspirent de Louons maintenant les grands hommes, (Pocket / Terre Humaine, 2003), document sans concession sur l’Amérique de la dépression publié en 1940, devenu un classique journalistique, avec cette même ambition de raconter la France contemporaine par le petit bout de la lorgnette. Et sans a priori : les argonautes sont partis sans faire de recherches préalables, s’en remettant aux rencontres qu’ils feraient sur place pour dérouler le fil de leur histoire (ce qui constitue déjà une originalité dans un contexte de saturation d’information).
« Nous sommes partis sans autres connaissances que les images de Jacques Winderberger  », confirme Aude Raux, qui a enquêté à Plozévet à partir d’une série d’images réalisées au début des années 1960, à l’époque où la commune avait été choisie comme terrain d’une vaste étude socio-culturelle sur les métamorphoses du monde rural. Chacun des binômes du collectif a choisi son lieu de séjour à partir du fonds photo du membre d’honneur du collectif, en essayant de montrer ce que devenait la France, cinquante ans après ses premiers reportages.

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© Jacques Windenberger

Gueule(s) d’Hexagone s’inscrit avec élégance dans ce genre devenu un fantasme de journaliste : raconter tout un pays en prenant le temps d’écouter ses habitants, de se poser dans ses recoins. Le Monde a ainsi dépêché en immersion durant toute la campagne présidentielle de 2007, des journalistes blogueurs pour remonter des fragments de vies et des mentalités qui échappaient aux radars des observateurs. Plus proche d’Argos, le photographe Raymond Depardon en 2000 avait réalisé un livre de paysages « rurbains » de la France semi-rurale. Bien d’autres ethno-photographes le font et le feront encore, Sisyphes de l’histoire en marche qui ne peuvent raconter que des tranches de vie – des fragments, comme dit Jacques Windenberger. Aujourd’hui, ces fragments constituent comme un miroir de notre quotidien. Dans quelques années, leur valeur documentaire nous sautera à la figure.


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