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Le discours du roi, what else ?

mercredi 16 février 2011, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Il était une fois un professeur d’éloquence qu’on appela à la rescousse depuis la pauvre masure où, misérable, il vivotait avec sa femme et ses enfants, et ses souvenirs d’acteur. Il était un paria dans son propre pays mais il possédait ce trésor secret : une élocution en or. Le roi devait prononcer un discours historique, comme disent les journalistes qui ne sont pas historiens, afin de galvaniser son peuple. Or, parce que le père du roi avait été formidable et dominateur, n’avait jamais tenu son fils dans ses bras et ne lui avait jamais fait de compliment, le roi était incapable de parler comme un père à ses propres sujets. Le professeur d’éloquence lui dit alors pour le mettre à son aise : « Appelons-nous par nos prénoms ! » Ils essaient ; ça ne marche pas car le roi est très guindé bien qu’il aime à tapoter les joues des enfants avec lesquels il perçoit une certaine affinité. Mais une connivence se crée. Le roi devient relax. Il a une positive attitude. Il entre même, brièvement un soir, dans l’intimité de la famille apeurée du professeur d’éloquence. Celui-ci, en dépit des intrigues des courtisans qui redoutent son indépendance d’esprit, conquiert la confiance du roi qui se prête alors à des exercices, assez vulgaires, de respiration : « Par terre, debout, assis, étire-toi » ! Résultat : le roi prend de la stature, il se ré-invente, et il devient, ou redevient, ce qu’il doit apparaître à tous – un Roi : « You can do it ! ». A la fin du conte de fée (à propos, en latin une « fée » c’est « ce qui parle » et en particulier « dit le destin », de fari, « parler » en latin, d’où « femme fatale » – voyez les fées de La Fontaine qui blablatent du destin au dessus du berceau de l’enfant, en latin : infans, ce qui « ne parle pas »…tout se tient vous-dis-je), eh bien, à la fin du conte le roi qui n’est plus un enfant et parle comme une fée prononce un grand discours de guerre : il « galvanise », il parle d’or. Mais hélas, nous racontent les Chroniques, c’est un trucage car, im Kulisse comme on dit joliment en allemand, dans le décor, le professeur d’éloquence était là, qui coachait le roi, respiration par respiration, intonation sur intonation, mot à mot afin que le roi, toujours impuissant, donne l’impression de puissance et de parler de lui-même à son peuple enthousiaste. The End.

Dans tout conte de fée il existe un secret et une question à poser qui brise l’enchantement. Alors, voici ma question, avant la cérémonie des Oscars, le 27 février 2011 : de quel film s’agit-il ? Du Discours du roi qu’on nous vante tous les matins à la télé, avec Mr Firth dont le maintien « royal » est, dixit un ami britannique, celui d’un directeur d’agence bancaire ? What else ? Eh bien non, je viens de vous raconter Mein Führer [1].

Les apparences sont en effet souvent trompeuses. De quoi est-il vraiment question, puisqu’un conte de fée est une sorte de fable morale ? Et de quelle apparence trompeuse s’agit-il, puisqu’ il s’agit d’un discours politique ? Passons à un exercice pratique.

Le Président en Immaculée Vierge Marie

D’abord, le 10 février, la veille de l’anniversaire de la première des dix-huit apparitions de la Vierge à sainte Bernadette, Nicolas Sarkozy est apparu sur l’écran BTP. Il ne portait ni voile blanc sur la tête ni rose jaune à ses talons mais il apparut et il parla. Le Figaro rapporta prestement que « Nicolas Sarkozy s’est retrouvé hier », et voulut « faire d’abord de la pédagogie » : « déminer, apaiser et protéger » [2]. Le président, s’appliquant à lui-même la sévère injonction de la Sainte Vierge (« Pénitence ! Pénitence ! Pénitence ! »), parut un tantinet contrit, un rien repenti de l’impertinence voyagiste d’une autre Marie. Donc, déminer (les scandales), apaiser (le peuple), protéger (une « République irréprochable »). Bref, faire pénitence sans avoir l’air de le faire, en tenant un stylo et en jouant à cet être par ailleurs ridiculisé : le prof’.

Le clou de la soirée aura été le lendemain, quand un journaliste nous affirma, à nous qui n’avions guère été « galvanisés » par l’exercice d’apparition dont nous nous avions compris que c’était un trucage, style Discours du roi, que le plus important s’était dit im Kulisse, hors cadre, hors champ, hors émission. « Eine Kulisse ! » c’est le cri du cœur jeté par Hitler quand son prof’ d’éloquence lui révèle qu’il va parler dans un décor de carton-pâte, sans que donner un discours lui aussi de carton-pâte ne le dérange par contre le moins du monde. Bref, le vrai décor, le faux, c’était le plateau sur le vif, prétendu « vrai », tandis que la coulisse était en réalité là où ça parlait vrai. Mais nous ne l’avons pas entendu. Nous avons eu droit au carton-pâte. Nous aurons un jour le making of de l’Apparition, marketé par l’INA, mais ce sera trop tard pour l’action politique.

En attendant, le roi a été coaché pour apparaître comme il n’est pas, incarnation du self-control, les services de sa communication jouant à distance le rôle du professeur d’éloquence que j’évoquais voilà un instant. Donc, à quoi sert cette apparition du 10 février ?

La clef de cet exercice de ventriloquie est « pédagogie ». Le Président apparut en empruntant une diction et une « éloquence » pédagogiques qui simplement ne sont pas les siennes. Le but tactique est de le faire apparaître « immaculé », sans tache – orateur impeccable et « à l’écoute » d’une « France irréprochable », face à de vrais « Français » –, déclarant à la Racine :

« Prêt d’imposer silence à ce bruit imposteur…
Bannissez ces soupçons qui troublaient notre joie » [3].

La raison de fond pour le recours truqué au ton ou à l’éloquence pédagogiques est en fait paradoxale du point de vue de la rhétorique délibérative. En effet, si l’action politique se résumait, à chaque moment crucial d’un choix politique, à en expliquer publiquement et véridiquement les causes, ensuite à en projeter les conséquences, en exposant les rapports logiques entre les causes et les conséquences et les moyens mis en œuvre, le public pourrait alors d’une part mesurer le rapport exact entre l’échec, ou la réussite, d’un programme et l’explication qui précédait sa mise en action et, d’autre part, évaluer la distance ou la proximité entre cette explication en direction du « peuple » (en soi, un acte de traduction : le président « nous traduit » en termes simples des choses qui nous dépassent) et l’avis des experts qui l’impulsent. Si le président faisait cette opération véritablement pédagogique à chaque fois, l’action politique deviendrait alors un exercice délirant de mesure continu entre l’avis et l’explication, et l’explication et l’effet. Le jus et le jouissance du pouvoir disparaîtraient. On a donc recours à l’éloquence pédagogique de temps en temps, quand ça sert. Pas plus. Et pour apparaître Immaculé. D’où l’effet-trucage de « discours du roi », de ventriloquie de cette Apparition du 10 février, car, clairement, ce ton, ce style, cette diction sont empruntées.

Nous avons eu là aussi une version « école pour cadres dirigeants » du Discours du roi. Cette pauvre technique sort en fait de la pratique de parole entrepreneuriale qui n’a pas bougé d’un demi-ton depuis l’ouvrage de Chester Irving Barnard, The Functions of the Executive (1938). Par exemple, cette définition d’un cabinet de conseil : « Conduire, mener, diriger, manager… ! Autant de termes qui nous semblent trop connotés de directivité pour définir la conduite de projets en entreprise. Nous préférons simplement le mot « animer. » Animer vient du latin animus, qui veux dire l’âme « insuffler la vie », par exemple, l’artiste anime ses personnages » [4]. Ne bougez pas, on tourne.

Le président, coaché, a animé un personnage et animé « les Français ». Sauf que, comme la Terre ne ment pas, l’agriculteur présent sur le plateau resta, lui, sourd aux sirènes éloquentes.

Le président a donc voulu simuler ce qu’il n’est pas. What else ?

De la dissimulation

Or, ce même 10 février, dans Le Point, on découvre à la rubrique Idées une entrevue avec Marc Fumaroli, « Gracian ou l’art de se gouverner soi-même » [5], à l’occasion d’une réédition d’un texte du XVIIe espagnol, L’Homme de cour [6] qui enchanta Schopenhauer et Nietzsche.

La coïncidence est trop belle : le président a-t-il appris, non pas seulement à simuler, mais à se gouverner lui-même, donc à dissimuler ?

Simuler, dissimuler ? Une petite glose : il n’est évidemment pas directement question de politique actuelle dans cette entrevue avec l’auteur, tout de même, de l’État culturel [7] dont les barbes ont déchiré à l’avance, mais c’est réparable, l’habit d’académicien dont rêve, en se rasant, M. Lang. On lit, à l’encan, que nous vivons « à une époque où l’on est généreux de belles paroles pour se donner bonne conscience » (de qui parle-t-on ?), ou que l’État « n’a plus les mêmes moyens pour ces politiques envahissantes » de la culture (donc : s’il les avait ?). Mieux, even better, « Gracian est un Machiavel de la morale privée dans la mesure où il concède que le bien puisse recourir à la dissimulation » (de qui s’agit-il ? n’est-ce pas trop prêter à ceux qui essaient de nous gouverner que d’imaginer une allusion ?). Le sujet réel de cet échange de propos est celui de la vertu de dissimulation en politique.

Le b.a.-ba du jésuite Gracian : l’homme qui vit à la cour doit agir par dissimulation. Il n’est pas pervers, il n’est pas malfaisant. Là n’est pas la question. Vivre à la cour et y réussir sans déroger à l’amour-propre impose de concilier deux éthiques : soit, harmoniser les exigences parfois incontrôlables du comportement personnel, du caractère privé, du goût intime mené par les passions (le premier sens d’éthique, en philosophie morale) avec les codes reconnus de comportements socialement valides (le deuxième sens d’éthique) [8]. L’homme de cour dispose d’une panoplie rhétorique, allant du mensonge par omission à la tromperie, de l’art de la pointe verbale [9] à l’art exigeant du silence à point nommé, de l’argument soutenu au jeu de la conversation, de la flatterie habile au dédain ajusté ; il apprend aussi à ce que son visage et son maintien ne trahissent pas ses pensées, et donc à accorder sa physionomie, une rhétorique des gestes, à son langage. Mais personne ne lui dicte sa diction ni lui fait prendre la pose, comme dans Mein Führer ou The King’s Speech. Il est, pour renverser la formule, « le roi de son discours ».

Mais, comme ironisait naguère Marc Fumaroli lui-même, dans sa préface à l’Art du génie de Gracian : « Quant à la sincérité…. ». Car cette batterie rhétorique de tactiques sert une stratégie : rester maître de soi-même, self-control, donc dissimuler. Cette dissimulation n’est pas morale, immorale, ou même amorale. Elle est le résultat direct de l’accord génial [10] entre l’éthique-caractère et l’éthique-code social, forces qui animent la guerre intérieure à quoi se livre l’homme de pouvoir, cet accord et ce combat qui ne doivent pas se laisser apercevoir de l’extérieur et donc, justement, être sujets à dissimulation. L’homme de cour, ou l’homme de pouvoir (Churchill, parlementaire, lisait Gracian), évoluant dans un monde hostile qui est son milieu politique et comme on dit « compétitif », est un stratège et un tacticien de soi-même, un véritable héros de l’ éthique, c’est-à-dire de la maîtrise de soi et du jeu entre les deux pôles de la vie dite, à raison, « morale » puisqu’il s’agit toujours pour lui d’accorder ses mœurs intimes aux mœurs publiques, tout en dissimulant et l’effort et la peine, la joie même (car la joie provoque l’ennemi) à réussir, héroïquement mais en secret, ce triomphe de la volonté.

Les fées lectrices de Machiavel

L’entrevue du Point se termine sur l’amer aveu que l’élection au deuxième quinquennat n’a pas été suivie d’un « second souffle moral et spirituel », mais que sur ce manque de « souffle moral » « il n’est bien sûr nul besoin d’épiloguer ».

Pour quelle raison ? Je suggère que l’apparition télévisée du président illustre exactement le contraire de l’art de la dissimulation : le président a voulu apparaître autre, calme et pédago, et ça c’est vu. La simulation a manqué de dissimulation. Rien ici de cet art politique que, le même jour, son propre « camp » (c’est le mot employé [11]) célébrait indirectement comme cette héroïque maîtrise de soi, qui anesthésie l’ennemi ou l’achève, l’endort ou le terrasse, sans que jamais l’autre « camp » sache comment le coup, ou l’absence de coup, s’est donné ou décidé. Il faut entendre ici ce que disent les mots : « souffle moral et spirituel » ne dénote pas dieux savent quelles « belles paroles et bonne conscience à peu de frais », objet de dérision de l’interlocuteur du Point, mais la moralité héroïque de l’homme politique selon Gracian. Voilà ce qui manque au deuxième quinquennat, et pourquoi le président est accusé, par l’autre camp, d’ « irrationalité », bref d’être esclave de son tempérament, « privilégiant l’émotion » [12].

What else ? Ceci : il doit être affligeant pour ce camp-là d’admettre que le président soit comme l’enfant des contes, sur qui toutes les fées se sont penchées pour le doter de tous les dons, et qui jette ses jouets par dessus les moulins, et devient un affreux jojo. Et que les fontaines d’intelligence alimentant depuis la fin des années soixante-dix ans le redressement de la pensée de droite – naguère « la plus bête du monde » –, conduite par la prestigieuse revue Commentaire, aient, on me pardonnera le raccourci, accouché de ce dont et de celui sur qui « il est bien sûr nul besoin d’épiloguer » – selon Le Point. Tant d’intelligence pour cet épilogue tragi-comique.

La clef de cet « épilogue inutile » est dans le machiavélisme – Gracian a lu Machiavel et a transféré du gouvernement des hommes au gouvernement de soi-même parmi les hommes les méthodes réalistes du Florentin (le calcul délibéré de la fin et des moyens). On se méprend souvent sur le machiavélisme et son rapport au conservatisme politique. Les fées, même déçues, ne sont pas conservatrices, de « droite », elles sont réalistes, elles sont de Florence : elles savent que la politique est un calcul et que ce calcul commence par un calcul intérieur, entre caractère et action, désirs et satisfaction, soi et les autres. Ces fées-là sont sages : elles haïssent les mensonges qu’on se fait à soi-même dans la chasse et la prise du pouvoir ; elles méprisent le trucage et punissent la ventriloquie. La vraie droite, en quelque sorte, est en porte à faux rhétorique avec ceux dont elle a cependant besoin pour voir, un peu, ses idées prendre consistance politique.

Le drame malaisément tu de la droite intellectuelle française réside en ce qu’à l’école de Machiavel et du réalisme politique elle considère que les « valeurs », le « bon sens », le « décent », clefs du discours présidentiel, ne devraient être que des instruments tactiques. Mais le président, les godillots de l’UMP et « la gauche » ont en partage la même croyance en des valeurs, différentes on suppose, mais tenues pour absolues, des « valeurs ». Là est le vrai conservatisme qui se prête aux trucages que j’ai évoqués. Pour un politicien à l’école de Machiavel la seule valeur qui existe c’est la valeur de calcul. La droite intellectuelle, celle qui lit Gracian, n’est pas conservatrice : elle est réaliste, elle croit au génie individuel, à la politique du héros, à l’instrumentalité des « valeurs ». Mais, comme la fée dont Jojo a cassé la baguette, elle doit faire avec, comme on dit, faire avec le réel. Inutile d’épiloguer. What else ? - Nothing else !


[1Film de Dani Levy (2007) avec, avec, dans le rôle du professeur, le plus grand acteur allemand de notre génération, récemment disparu, Ulrich Mühe. Le Discours du roi n’est pas un plagiat, bien sûr, juste ce que les théoriciens soviétiques du conte populaire couvraient d’une périphrase pudique : une « structure narrative ».

[2Le Figaro, vendredi 11 février 2011, Charles Jaigu, « L’exercice de pédagogie et d’apaisement de Nicolas Sarkozy », p. 2.

[3Clytemnestre, Iphigénie en Aulide, III, 1.

[5Le Point, 2004, édition du 10 février 2011, propos recueillis par Thomas Mahler, pp. 120-121.

[6Baltasar Gracian, L’Homme de cour (Paris, Folio, 2010).

[7Marc Fumaroli, L’État culturel (Paris, De Fallois, 1991).

[8Le mot « éthique » vient de deux mots très proches du grec ancien, complètement submergés en français (imaginez qu’un jour, en français, il ne reste que « tache » pour dire « tâche » et « tache »).

[9Au sens de cet autre livre de Gracian (La pointe ou l’art du génie, Paris, L’âge d’homme, 1983).

[10D’où le titre déjà cité.

[11Le Point, p. 120.

[12Entretien avec Vincent Peillon, Le Monde, 13-14 février 2011, p.9.


le 17 février 2011 : Le discours du roi, what else ?

PRÉCISION : selon Wikipedia allemand, l’acteur qui joue le rôle de Hitler dans le film de Dani Levy n’est pas Ulrich Mühe, mais bien Helge Schneider. Mühe pour sa part joue plutôt celui du professeur Adolf Grünbaum chargé de redonner confiance à Hitler (démoralisé par la situation allemande - nous sommes en 1944).


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