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Le "game changer" des débats Obama-Romney

mardi 30 octobre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

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« Game changer  » c’est l’expression américaine pour dénoter un événement qui, dans le cadre d’une procédure établie, change non pas les règles du jeu mais la donne. En sophistique on appelle ça, et je vous le balance sans état d’âme mais en vous épargnant le terme grec ancien, un « argument renversant » - une « catastrophe ». La catastrophe est cet événement qui change les données du jeu. Le premier débat entre Obama et Romney fut « renversant » et une catastrophe.

Sur la chaîne MSNBC, qui a tout misé sur Obama, les présentateurs vedettes littéralement hurlaient de rage et en direct, et à deux jours du débat entre les candidats à la vice-présidence, Andrew Sullivan, le patron de Daily Beast , accusait Obama, qu’il soutient, d’avoir « jeté l’éponge ». Les stand-up comedians, noirs, imitent Obama « le président constipé  ». C’est donc une catastrophe – pour le moment. La tendance est renversée et, à deux jours du débat des vice-présidentiables, la donne a changé – Romney a réussi à catastropher la campagne Obama, et sur le terrain les indécis passent de son côté. Peu de débats présidentiels ont été des game changers de la décision finale.

Mais arrêt sur image. De quoi a été faite cette catastrophe dont le thermomètre des lieux communs français, Les Guignols de l’Info, refuse de prendre la température ? Le game changer n’est pas qu’Obama n’est pas la sorte de Black urbain, truculent et populo, que les Guignols ont choisi de caricaturer : le véritable Obama parle BCBG, il est hautain (une plaisanterie : « Comment fait-il pour ne pas avoir mal au cou, à tenir le menton en l’air depuis quatre ans ? »), et quand aux Etats-Unis on ose en faire un portrait comique c’est comme Professeur Nimbus ou, désormais, dans son propre camp, « the constipated professor ». Les Guignols sont à côté de la plaque, pour satisfaire les préjugés de l’audimat de Canal+.

Quant à Romney, les Guignols ont font un grand benêt bredouillant, alors que son image, sujette à satire aux Etats-Unis est qu’il est un homme d’affaires rusé qui vous embrouille ni vu ni connu, d’ailleurs la dernière ligne d’attaque de la campagne Obama est que Romney est Super-Menteur tout souriant, tout « lies and smiles », qu’il est un « salesman  » pas un « statesman » . Là encore les Guignols ont à côté de la plaque.

Pour ceux qui observent la scène américaine, on devrait parodier Obama en mortier à pompon et toge universitaire multicolore, déblatérant sur un podium, et Romney en vendeur de voitures d’occasion avec un halo derrière la tête (il est de rang « épiscopal » dans l’église mormon). Ceux qui regardent Canal+ n’ont pas compris le game changer et ne le peuvent pas puisqu’ils raisonnent à partir du stock rhétorique d’images fausses fourni par la doxa télévisuelle.

Donc arrêt sur la véritable image. Lors du premier débat nous avons eu droit à une illustration de comment fonctionne une écologie rhétorique particulière aux Etats-Unis. Les transactions de la parole politique outre-Atlantique y sont sujettes à deux modes opératoires.
D’une part ce qui se nomme « public address  » et d’autre part « debate  ». Il faut garder ces expressions : les traduire en français conduit à une confusion sur leur nature. L’une et l’autre technologie de parole, public address et debate, sont enseignées dès l’école et mises en pratique dès l’école également. Il existe littéralement des centaines de manuels et des dizaines d’occasion de les mettre en pratique (concours inter-écoles, cérémonies). C’est là la base de la « démocratie délibérative » - comment on apprend, jeune, à parler en public et à débattre en public, en vue de gagner. Or public address et debate ne suivent pas les mêmes règles (voir ce que j’en dis dans mon essai Hyperpolitique), ne s’actionnent pas dans les mêmes circonstances et n’ont pas les mêmes objectifs. Ce sont deux technologies différentes.
Au point que ceux qui excellent, à l’école, dans l’une souvent ne veulent pas participer aux tournois de parole de l’autre. Public address consiste, comme l’expression le dénote, à s’adresser à un public. Debate, à débattre devant un public.

Dans le premier cas on est seul et devant un public choisi qui ne vous contestera pas le droit de vous adresser à lui (public address devant un public hostile est quasiment jamais envisagé, sauf dans le cas de publics dit hétérogènes où l’orateur peut miser sur le soutien d’une bonne partie des auditeurs). Ces publics ne sont pas abstraits : ils sont vivants, réels, devant le podium. Obama est un maître du genre : le lendemain de sa performance ratée devant Romney, il ironisait magistralement sur son adversaire devant un public d’étudiants, à lui. Tous les commentateurs, de MSNBC à Fox, les chaînes ennemies, tombèrent d’accord qu’après coup et devant son public, c’est facile. Obama excelle dans l’art de public address qui, si on le regarde performer sans être dans l’auditoire, donne l’impression qui son public est un « vrai » public, alors qu’il est un chœur d’opéra.
Romney par contre est un maître du debate, comme il l’a démontré (et dont l’évidence m’est apparue lors d’un lunch mémorable au National Press Club de Washington, voilà trois ans) . Il existe deux raisons à cette maîtrise : homme d’affaires, sa parole de décision est fondée sur la tractation, sur le dialogue, le face à face des arguments. Face à face qui explique que durant le fatal débat Romney regardait toujours Obama en lui parlant, et Obama jamais (Obama manquait de public donc ne savait pas où regarder, sauf dans ses papiers).

L’autre raison tient à sa formation religieuse : le Mormonisme est « évangélique » au sens théologique où ses croyants doivent « porter le message », faire du porte à porte, et répondre avec le sourire quand on les traite de fou, ou qu’on leur claque la porte au nez. Durant tout le débat Romney a gardé le sourire. Il a mis le pied dans la porte et a renversé la tendance. Le gouverneur a bien gouverné.

Le game changer tient donc à ce que Romney a su mettre a contribution sa pratique double de debate – la tractation d’affaires et porter un message aux incrédules. Obama, qui depuis quatre ans, ne prêche que devant des convertis, a cru que sa pratique magistrale du public address emporterait la mise. On verra, avec les débats qui restent, comment la décision finale sera ou ne sera pas le résultat de ce conflit entre deux technologies rhétoriques, et qui des deux prétendants à l’Empire saura user de la bonne technologie car, à l’endroit du gouverneur, il arrive un moment où il faut quitter le mode debate pour activer le mode public address.


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