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Le hasard et l’occasion gouvernent les affaires humaines

vendredi 10 juin 2011, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

« Le hasard et l’occasion gouvernent les affaires humaines », c’est dans Platon [1] , qui ajoute, par la bouche de l’Athénien de Passage (c’est son nom) : « L’homme ne légifère jamais, ce sont des accidents de toute sorte qui légifèrent à sa place ; la violence des guerres et la détresse de la pauvreté constamment déstabilisent gouvernements et États. Sans parler des maladies qui souvent provoquent des changements politiques, ou des successions de mauvaises saisons ».

Du concombre fécal à l’affaire orale DSK, de l’affaire Lagarde-Tapie au volcan islandais, de l’émeute initiale en Tunisie au tsunami nucléarisé du Japon, etc., etc. Chaque jour apporte son flux de hasards décisifs, maladie, pauvreté, guerre, climat, charrié par le flot continu de l’information, stochastique et tétanisante, et récité dans la litanie liturgique des présentateurs télé qui débitent les Plaies d’Égypte sur le ton apitoyé, comminatoire et patelin, des curés de jadis.

Parfois, comme France 24 (qui est, je crois, la tête de pont de l’empire Murdoch-Fox dans la téléfrancophonie), le journaliste s’invente et le hasard et l’occasion – comme dans l’annonce pétulante de la démission « live » de l’ambassadrice de Syrie auprès de la République française, qui se révèle être un canular. France 24 avait son hasard et son occasion et crut, dans le débat en direct, fabriquer du politique grâce à ça. Révélant ainsi ce qu’est la jouissance de pouvoir. Imbéciles. Imbéciles pas même dangereux.

Parfois à vouloir jouir trop vite le hasard jaillit et se venge – un ambassadeur en slip de bain, un député new-yorkais torse nu derrière son ordinateur, une chambre d’hôtel et une bonne musulmane. L’homme alors tombe. Le hasard manipulé par l’omniprésence informationnelle prend sa revanche : si, avec du pouvoir, tu peux te permettre de vouloir tout même « ça », tu dois alors savoir que tout hasard devient une occasion, immédiatement. Pourquoi prendre un tel risque quand on devrait mieux savoir, surtout si on est passé par une fausse « grande » école de commerce ? Car « ça » est le vrai ressort du politique, et le seul ressort dans nos démocraties sans autre vertu que la transformation incessante des hasards en occasions de pouvoir.

L’ère informatique est donc une mal-diction, mais elle avère dans son effet démultiplicateur le fond même de la politique ; transformer des hasards en occasions de puissance. Jadis, quand une nouvelle mettait des jours à prendre forme, retardée par la distance, incommodée par les moyens techniques et filtrée par les rédactions, la transformation du hasard en occasion disposait du temps nécessaire à ne pas se donner comme une politique du coup à coup, et à prendre la forme narrative acceptable d’une politique mûrie et, simplement, « présentable ». Ces retards dissimulaient la fabrique et la manipulation. Désormais on a, d’un coup, et le hasard et l’occasion, pendant cinq minutes, et on découvre donc à quel point ceux qui jouissent du pouvoir sont exactement ça et pas plus : des agents qui, sous l’empire du hasard (concombre, DSK, Lagarde-Tapie, tsunami, vache folle), fabriquent une occasion d’un plus de jouir.

Pas un jour nous n’échappons à cette malédiction sur le thème platonicien de la pauvreté, de la guerre, du climat , et à la mal-diction du hasard en occasion : on nous dit le mal qui, hasardeux, va devenir l’occasion pour ceux qui nous gouvernent au seul motif de jouir, de jouir encore plus du pouvoir. On comprend alors que les technologues de la prévision (M. Attali) ou les technologues du pouvoir (le comité central chinois) aient en détestation le stochastique, c’est-à-dire les effets aléatoires de la pauvreté, de la guerre et du climat, qui se prêtent ainsi aux manipulations des hasards en occasions de pouvoir – sans plan et sans détermination autres que jouir du pouvoir et, littéralement, jouir du moment. Les moyens informationnels nous immergent dans le stochastique jouissif.

On se moque souvent de George W. Bush mais on oublie que son discours sur l’État de l’Union, après Onze Septembre, reprenait dans ses grandes lignes de discours de Winston Churchill, celui dit du « rideau de fer » [2] : Churchill, en 1946, nommait les causes fondamentales de la faiblesse des démocraties face à l’Union soviétique : la pauvreté et la guerre. Tant que celles-ci existent, le danger de la tyrannie demeure. Et si les démocraties etc. On a compris l’argument. Bien vu.

Eh bien I’ve got news for you, le rideau de fer existe bel et bien et nous sommes tous derrière lui et ce rideau de fer a un nom : l’information à flot continu qui justifie la manipulation du hasard en occasion pour faire jouir ceux qui ne savent pas gouverner.


[1Les Lois, IV, 709.

[2Dit du rideau de fer car Churchill avait bâti son discours sur une autre image clef, celle des « nerfs de la paix » (une alliance de mots, fabriquée sur « nerfs de la guerre ») – un des rares journalistes présents saisit au vol une image anodine (le rideau de fer d’une boutique qu’on ferme le soir). Churchill en fut tout étonné.


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