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Le hotspot des Bisounours

mardi 14 juin 2016, par Emmanuel Lemieux

Où le lecteur apprendra plus sur un foyer de pensée militant que sur la réalité complexe des réfugiés et des migrants

Migrants & Réfugiés
Réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents

Claire Rodier & Catherine Portevin
La Découverte, mai 2016, 96 p., 4,90 €

Philosophie du droit. L’ opuscule Migrants & Réfugiés rédigé par une juriste aguerrie du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), Claire Rodier, avec le renfort d’une journaliste de Philosophie Magazine, Catherine Portevin, se veut un petit manuel « sans tabou ». Qui répondrait pied à pied à quelques interrogations perplexes devant l’arrivée en grand nombre de réfugiés et/ou de migrants notamment sur le sol européen en 2015-16.
L’esperluette du titre accroche la réalité longue et durable des migrants dans la mondialisation économique avec la poussée de fièvre de réfugiés cherchant par milliers à fuir des guerres fratricides, des nations en mille morceaux et des territoires entiers en déshérence.
Avec la migration syrienne massive depuis 2011, ironisent les auteures, « c’est, en quelque sorte, le retour de la figure du réfugié sinon héroïque, du moins honorable ». Ni migrants, ni réfugiés politiques : d’emblée et très clairement, elles refusent de distinguer les statuts et défendent le concept de refuge pour tous. Elles rejoignent en cela la conception du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui utilise le terme de « flux mixtes » pour décrire la coexistence des situations : réfugiés et migrants économiques engraissent les mêmes passeurs et partagent le même dessein dans les mêmes barcasses en mer.

Selon le HCR, l’année 2015, avec 53 millions de personnes, toutes catégories a enregistré le plus grand nombre de migration forcée depuis un demi-siècle. L’OFPRA (Office Français de protection des réfugiés et apatrides) de son côté précise : « Le nombre de demandes d’asile a également progressé, puisque 79 914 demandes d’asile ont été enregistrées en 2015, soit une hausse de +23,3% par rapport à 2014. On remarque notamment une nette augmentation des demandes en provenance de pays à forts besoins de protection (Syrie +64,2%, Soudan +184%, Irak +254%, Afghanistan +349,2%), mais également de pays pour lesquels les besoins de protection sont traditionnellement plus faibles (Kosovo +96,8%, Haïti +76,3%). Il est à noter qu’en 2015, 97% des demandeurs d’asile syriens se sont vu octroyer une protection et que 5122 ressortissants de ce pays ont déposé une demande d’asile ; depuis 2011, ce sont plus de 10 000 Syriens qui ont été protégés. »
Pour les militants des causes migratoires, la victoire sémantique est nette en 2015 : le terme « migrant » est passé en force dans la lexicologie médiatique et finalement politique, débordant, resquillant pour ainsi dire, une tradition née au lendemain de la seconde guerre mondiale, encadré par la Convention de Genève de 1951, celle de la reconnaissance par un État de la protection accordée à un individu subissant des persécutions dans son pays.

La victoire sémantique est nette en 2015 : le terme « migrant » est passé en force dans la lexicologie médiatique et finalement politique

Là où les auteures sont particulièrement convaincantes, c’est dans la description d’une odieuse impréparation de longue date et qui perdure en Europe, ainsi que d’une ingénierie sociale dramatiquement défaillante pour ce qui concerne la réception et l’intégration de populations en danger. Il est frustrant qu’elles n’aient pas plus documenté leurs arguments et aidé le lecteur à mieux saisir les circuits infernaux des candidats à l’immigration en Europe et en France. Point important, elles notent l’impensé de l’extraordinaire et complexe phénomène des migrants climatiques qui s’amorce en ce début de XXIe siècle. Or ce phénomène est très loin d’être envisagé par les politiques et les intellectuels, malgré les analyses d’un Nicolas Hulot ou le livre très sombre du sociologue allemand Harald Welzer, Les Guerres du climat, qui prévoit que les prochaines guerres seront d’origine écologique et viseront le contrôle de terres arables de plus en plus rétrécies.

Mais usant souvent d’un catéchisme moralisateur (ceux qui ne sont pas d’accord ou pas inconditionnels sont grosso modo des racistes), fourbissant les armes de l’émotion (petit Aylan Kurdi), réécrivant un tantinet l’Histoire (Angela Merkel c’est Bambi), escamotant superbement le rôle et la logique des États mais aussi les nouvelles formes de guerre (elles ne se font plus à distance mais désormais sur le sol européen même) et ses implications, zappant le rôle de moins en moins ambigü de la Turquie d’Erdogan, ignorant les autres sciences sociales qui auraient pu complexifier le seul droit, le livret militant finit, nous semble t-il, par perdre pied.

Reste une théorie émergente du Migrant-Réfugié qui est dépeint tantôt comme une victime de toutes les exactions, tantôt comme l’incarnation nec plus ultra de l’homme moderne idéal équipé de TIC (technologies de l’information et de la communication) et doué d’une mobilité extrême, que fluidifierait une aisance culturelle particulièrement plastique dans la mondialisation. Une anthropologie du migrant reste à inventer car en héroïsant cette figure à l’extrême, on finit par se demander si dans la logique de Claire Rodier et Catherine Portevin, le migrant qui ne migre plus ne deviendrait pas un salaud de sédentaire, voire un salaud tout court.


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