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Le mendiant le plus riche de l’année

lundi 29 octobre 2012, par Pierre Pelot

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Ça revient régulièrement, c’est cyclique, comme les saisons – encore que d’aucun prétende qu’il n’y en a plus, ma bonne dame. Prenons-nous à rêver que d’autres phénomènes, soumis également aux cycles, un beau matin, n’existent plus. Par exemple à chaque rentrée, on n’y coupe pas : c’est la rentrée. Les rentrées. Scolaire, politique, sociale, syndicale, théâtrale, cinématographique, et… le pompon : littéraire. L’endémique épidémie, le choléra, la peste de la littérature. Le prétexte mensonger à sa pseudo existence. L’aveu qu’en dehors de cette triste et vulgaire période elle n’existerait pas ? Alors que. Et durant quelques mois, quelques jours et semaines : plein feux sur les morts-vivants ! et tentatives de quelques résurrections ciblées, à coups de sélections, de prix (Goncourt et satellites), d’émissions médiatiques, et avec de savantes diatribes couronnant quelques noms d’affranchis. Parce qu’il faudrait parler, pour être dans le coup, de ceux et celles érigés en événements commerciaux davantage que pour le contenu de la boîte de conserve, on va nous casser les pieds avec les guignoleries de Nothomb-en-chapeau, d’Angot en torve gueule (Nothomb bombardée présidente du dernier « Livre sur la Place » de Nancy, fallait quand même le faire bravo les organisateurs-décideurs-électeurs, ou on ne sait qui…)

Alors que. Alors que des livres, des romans, des vrais, des durs, des beaux, il en existe, habillés en costumes de littérature véritable, hors les régurgités sélectionnés de cette putain (au vrai sens du mot) de rentrée littéraire.
Par exemple, la collection Terres d’Amérique qui offre décidément des trésors en partage, ce qui se fait de mieux et de plus original, personnel, en un mot talentueux, dans ce genre littéraire hors normes qu’est la nouvelle. Parlons de Le Jardin du mendiant, de Michael Christie.

Chacune des neuf nouvelles qui composent ce recueil est hantée par des personnages hors du commun. Disons, pas ordinaires à défaut d’extra-ordinaire. Et ce sont des morceaux de vie de ces personnages qui vous arrivent de plein fouet, par le travers, provoquant des collisions tout à fait inattendues avec vos sentiments, vos émotions. Non, vous ne les attendiez pas. Ils sont là, ils s’agitent et se traînent et rampent sous vos yeux. Ils se découvrent avec une impudeur totale, sans se douter une seconde que vous les observez par le truchement talentueux de l’écriture de Michael Christie, énervant jeune homme canadien doué – au sens où l’on dirait « orfèvre ».

Voyez cette extraordinaire solitude faite femme capable de tout pour attirer de nouveau à elle l’infirmier brancardier secouriste qui l’a une première fois secourue, un jour, et conduite à l’hôpital. Et ce vieil homme, Earl, qui se transforme en ange gardien anonyme, pour assister son fils un beau matin disparu et devenu sdf, redécouvert un matin au détour d’une benne à ordures… C’est l’hallucinant trip, la ballade infernale d’un junkie scientifique bourré au crack et autres substances en compagnie de J. Rober Oppenheimer, venu lui rendre visite, surfant sur sa mort, pour prendre des leçons de drogue… Ce sont les deux amis de trottoir, des rejetés encore, l’un des deux, faible du cerveau — qui ne sont pas sans rappeler les deux protagonistes de « Des souris et des hommes » —, quittant leur sous-sol loué à un abject arnaqueur, pour un détour dans l’univers du cinéma… Et puis c’est le Roi Saül. Le magnifique ROI SAÜL… pensionnaire d’un hôpital psychiatrique, et pour cause, allant son chemin dans son monde et son environnement, au milieu de son peuple… Jamais, jamais vous n’êtes entré dans la tête d’un schizophrène, de cette façon-là, avec ce culot, pour une telle infraction, explorant les méandres conscients de cette terrible distorsion psychique.
Le Roi Saül, à lui tout seul, dans cette galerie de personnes plus touchantes et décalées les unes que les autres, est un chef-d’œuvre. Et Le jardin du Mendiant qui donne son titre au recueil, au final, son ombre nostalgique.


Repères :

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie, Traduit de l’américain par Nathalie Dru, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, (Paris), 320 pages, 21,50 €. Publication : septembre 2012.


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