Le père Desbois, victime d’un double antisémite

Le 17 août 2009

Après la polémique l’opposant à des historiens universitaires sur sa méthodologie, le prêtre enquêteur de la Shoah en Ukraine s’est vu attribuer la paternité d’un mystérieux texte antisémite.

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Père Patrick Desbois (Portrait de Gabriel pour l’Agence Idea)

Le 10 juillet dernier, le prêtre Patrick Desbois a fini par porter plainte pour « usurpation d’identité, contestation de crime contre l’humanité et diffamation raciale ». Un texte de 28 pages, posté depuis Paris, était parvenu, courant juin, à l’Evêque d’Orléans, au vicaire de Blois et à quelques radios de confession catholique. Un texte dans la facture intégriste et antisémite d’avant Vatican II, niant l’existence des chambres à gaz, soulignant le « juste châtiment » d’un peuple qui « a tué Jésus-Christ ». Le plus troublant de ce texte dont les cloaques intellectuels sont bien connus reste la signature de l’auteur : Patrick Desbois.

Il y a de quoi déconcerter, tant le profil du prêtre se veut irréprochable en matière de dialogue interreligieux : nommé à ce poste par Jean-Marie Lustiger, il dirige depuis des années le Service des relations avec le judaïsme au sein de l’Episcopat français. Le père Desbois s’est assigné la mission de retrouver en Ukraine, les fosses communes et les preuves des assassinats de masse perpétrés par les Einsatzgruppen (groupes d’extermination nazies) sur près d’un million de Juifs et de Tziganes. Dans cette affaire, le CRIF (Conseil Représentatif des institutions juives de France) soutient le père Desbois, victime d’un double antisémite.

Chercheur emblématique (et quasi-monopolistique selon ses détracteurs) de « la Shoah par balles », ce prêtre a médiatisé ses recherches via son association Yahad-in Nahum. Même s’il n’a pas une formation universitaire d’historien, et parle plutôt de « mission » pour décrire ses recherches, son documentaire « Shoah par balles, l’histoire oubliée », son livre « Porteur de mémoires » (Flammarion, 2009), la grande exposition en 2007 au Mémorial de la Shoah, ont su faire événements sur ce qui constitue une nouvelle friche historique. Or depuis le début de l’année, on critique ici et là son goût de la médiatisation, son manque de rigueur que biaisent les contingences de la diplomatie vaticane, sa franche réticence à s’expliquer sur ses recherches ou encore à partager ses documents, son autocratisme.

Les réserves de Claude Lanzmann

Des soutiens du père Desbois n’ont pas hésité à mélanger les genres en insistant lourdement sur le fait que ce texte antisémite circulait suite aux critiques de ces historiens universitaires sur la méthodologie peu rigoureuse et la médiatisation excessive à leur goût du prêtre enquêteur.
Alexandra Laignel-Lavastine, particulièrement critique, s’est ainsi vue éjecter du séminaire de la Sorbonne dont elle partageait l’animation avec le père Desbois. L’universitaire n’est pourtant pas isolée sur ce terrain.

La polémique sur la méthodologie Desbois a été enclenchée par deux historiens, Jean Solchany et Christian Ingrao dans nonfiction.fr et la revue « XXe siècle ».
Un Serge Klarsfeld a porté un soutien public au travail d’investigation du Père Desbois, mais un Georges Bensoussan, directeur de la revue Histoire de la Shoah, lui, rejette ce concept de « Shoah par balles » qu’il qualifie volontiers de « niaiserie ». Quant à Claude Lanzmann, il a marqué ses plus extrêmes réserves vis-à-vis d’une démarche et d’une construction intellectuelle qui exonèrent le rôle des populations civiles ukrainiennes dans ces massacres, et ne génèrent pas autant d’informations inédites que Patrick Desbois voudrait le faire croire.
Cette polémique-là n’aura pas été tout à fait vaine : après des années de réticence, les archives du père Desbois seront enfin consultables à la Sorbonne par les chercheurs universitaires d’ici à la mi-octobre.



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