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Un blog de Sylvie Taussig. Chercheuse au CNRS et romancière.

Le petit ours brun

jeudi 19 octobre 2017, par Sylvie Taussig

Quand une anthropologue française rencontre des Français en exil spirituel.

Un visage se ferme, un corps se détourne, esquive sans esquisse d’un quelconque mot.
Pourtant elle est française ; et, si les Français assurément ailleurs ne partent pas pour vivre avec les mêmes, ils apprécient les rencontres fortuites et les grandes discussions, fromage, vin, politique.
Un sujet de conversation impensable avec les Français relocalisés à Pisac. Vegan et vin incompatible avec l’or vert de l’ayuahuasca. Français ils ne veulent plus être, et dans cosmopolites il y a encore trop de politique.
La raison de leur présence ici n’est pas secrète – la « médecine » – mais comment l’aborder directement ?
Je tourne quarante fois ma langue dans ma bouche.
« Tu es française ? »
Ouf ça passe.
Et puis après ?

Je laisse un blanc. En français ou en anglais, le résultat est le même. Avec les touristes spirituels, il n’y a pas l’espace commun des menues paroles. Ils ont décollé du monde ordinaire où l’on vient de quelque part, où l’on se nourrit de quelque chose et où l’on partage avec l’autre les conditions de la vie matérielle. « Il fait beau aujourd’hui, mais il pleuvra demain, les tomates ont augmenté, il y a eu un accident près du pont.  »

Suffirait-il que je participasse ?

Il y a un blanc. Puis un fossé. Puis des barrières et celles-ci hérissées de silence.
De fait je ne participe pas au kirtan du jeudi après midi après la cérémonie de cacao. Suffirait-il que je participasse ?
Les frontières du discours sont impénétrables. Souvent un plat partagé permet de passer des frontières culturelles. Mais comment partager un supplément alimentaire ?

Autre blanc.

Tel est le dilemme de l’anthropologue. Pour approcher de son sujet d’étude, il doit passer par les fourches caudines de l’initiation. Accepter les règles écrites ou non écrites qui organisent des individus comme groupe et qu’il veut étudier pour en jauger les effets retours, et du coup se retrouver dans un conflit moral au moment de les publier.

Essayons de passer de l’autre côté, à partir d’une étude des propositions des pages facebook : ouverture du cœur, beautiful sharing of connection, prayers and songs with your Inner Goddess and your Sacred feminine.

Bonjour, comment va ton féminin sacré ?

Le jour d’après la cérémonie hebdomadaire de l’une des deux grandes paroisses ayahuasquienne qui partagent la ville, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, je demande : comment était la cérémonie ? Ah, c’était bien, c’était tellement bien, me fut-il répondu. Mais ce qui était bien, en elle, cela ne se sait pas.
Le règne du double gourou, avec leurs ouailles bien partagées, fait écho, tout paradoxal que l’expression puisse paraître, au silence des natifs. De ce lieu de guérison en profondeur les gens ne partent plus et parcourent un cycle sans fin de cérémonies hebdomadaires, valant contrôle social et spirituel.
« C’est tellement bien ».

Le bien est un trou noir où ils s’engouffrent. Ils quittent tout – combien de couples brisés, combien de déchirures ? Quand la vie du gourou et celle de sa famille comptent plus que la sienne propre à laquelle elles se substituent, quand le refrain élémentaire des petits livres publiés par le maître qui synthétise la littérature spirituelle bas de gamme par rapport à laquelle Coelho est un Dante, l’ici et maintenant avec lequel chacun cherchait à renouer, aliéné qu’il était dans telle ou telle perdition qui le lui voilait, devient un petit corpus enfantin, décliné ad nauseam, logorrhée au-dedans, silence total au dehors, et une forteresse aux murs épaissis par les projections et stupéfiants.
« C’était tellement bien »


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