Le psy Thamy Ayouch s’hybride

Le 9 juin 2018, par Sylvie Taussig

L’idée : Un psychanalyste veut désessentialiser les identités au moyen d’une pensée décoloniale.

Thamy Ayouch, Psychanalyse et hybridité. Genre, colonialité, subjectivations, Presses universitaires de Louvain, 222 p., 22,90 €. Publié : janvier 2018.

Philosophie. Les livres engagés dans la défense et illustration de la décolonialité du savoir interdisent une lecture simple, intellectuelle. En effet, ils minent radicalement tout ce qui assure une lecture confortable à qui a été élevé, comme moi, dans le savoir classique et a poursuivi son chemin en l’approfondissant (ce qui passe par des remises en cause de certains savoirs que la recherche qui recourt aux sources et à l’analyse critique fait vaciller). Certes les penseurs postmodernes qu’ils citent – Deleuze, Foucault, Derrida – se sont déjà occupés de déconstruire l’épistémè dite (pour simplifier) classique, mais leurs critiques ouvrent à une réélaboration, et non à une démolition parfois à boulets rouges, qui laisse ici un peu pantois
Pourquoi commencer un compte rendu de façon si personnelle ? C’est que l’auteur, Thamy Ayouch ( né en 1975, maître de Conférence HDR en psychologie clinique à l’Université Charles de Gaulle- Lille 3 et essayiste) va très loin dans son entreprise de désessentialiser les identités, celle de son lecteur compris quand il relève sinon génétiquement du moins culturellement de cette civilisation occidentale dont le moindre travail discursif et critique est ici récusé, dans la mesure où il est coloré irrémédiablement de « l’hubris du point zéro », c’est-à-dire de l’illusion délétère d’une absence de localisation de son savoir (d’une absence de géopolitique) : la grande histoire de l’Occident (l’État, le citoyen, les valeurs culturelles, l’art, la science) ne peut plus se dire sans que soit aussitôt énoncée son autre histoire, honteuse, celle de ses relations coloniales.

Ce livre de psychanalyse, s’il fallait le classer (mais il récuse toute espèce de classement), serait plutôt de la philosophie, si l’auteur autorise un tel compliment – la philosophie est tout autant inclassable et en permanence hybridée. Ou non. Il bouscule. Psychanalyse, oui, mais sans présentation de cas. L’exposé de cas, dit-il, est le lieu où le psychanalyste se déshybride, se déracialise et retrouve la sécurité de la synthèse et du surplomb de la conscience qui maîtrise. La dénonciation du « cas » m’a rendue perplexe : les cas ne sont-ils pas ce qui fait la chair de la psychanalyse, l’arrache à son surplomb théorique et peut miner ses présupposés. Mais j’ai consenti. Expérience de lecture : c’est un livre qu’il ne faut pas lire autrement qu’en se dépouillant de tout, voire parfois de sa langue même.

Le projet de l’auteur est de poser les bases de l’hybridation entre la psychanalyse et les études post et décoloniales (ainsi que des études de genre, mais pour ce compte-rendu je me limite au premier aspect), en révélant la puissance d’émancipation de leur apport réciproque : « si les secondes viennent pointer les exclusions possiblement perpétrées par la première, l’épistémologie de celle-ci offre une désessentialisation des identités susceptible de servir celles-là. L’interrogation porte ici sur les rapports de pouvoir articulés au sein d’un contexte occidental, et qui définissent le positionnement social et psychique de sujets altérisés ». L’opération semble aller de soi à l’auteur et se placer dans la continuité du geste de Freud, qui a voulu faire de la psychanalyse « une constante interrogation sur l’énonciation et l’adresse d’un discours  » et, la pensant comme une science juive, n’a pas entendu l’universaliser ni en faire ce pouvoir disciplinaire qu’elle est devenue. Elle était décoloniale sans le savoir, mais a été rattrapée par la colonialité de telle sorte que la perspective subalterne, à savoir la clinique de sujets minorisés, doit lui permettre, en révélant, depuis les frontières extérieures du système de monde, la spécificité des processus de subjectivation de ces personnes, intensément marqués par l’expérience de la violence épistémique et des savoirs « subjugués » qui a fait d’eux des objets d’enquête.

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Thamy Ayouch.

Le livre commence de façon oblique, de même qu’il s’achève avec une affirmation intersectionnelle forte : de même que la psychanalyse classique, en rupture avec son intention première, a érigé des normes par rapport aux sexualités différentes, de même a-t-elle posé un quasi dogme – la figure du père dans la construction de la psyché – comme un universel alors que c’est une figure qui correspond au dieu chrétien et non au dieu de l’islam. Le projet sera donc de constituer une « psychanalyse élargie aux sujets de sexuations et sexualités non binaires, aux sujets altérisés, aux migrant/es, réfugié/es et exilé/es », au rebours de la psychanalyse dominante qui, du fait de son optique normalisatrice, ne permet pas un accueil psychique des minorités de genre, de sexualité de culture, d’ethnicité et de langue.

La pensée analytique a précisément pour visée de renoncer perpétuellement à toute identité et à toute cohérence durable. Elle est donc fidèle à elle-même quand elle est hybridée par la pensée décoloniale qui lui permet cette désidentification.

La plus grande partie du livre est consacrée à démontrer la pertinence du projet d’hybridation de la psychanalyse et de la pensée décoloniale ; pour ce faire, il faut présenter les deux, sous l’angle cependant de leurs affinités fondamentales, autrement dit dire que la pensée décoloniale emprunte des concepts à la psychanalyse sans le savoir et que l’entreprise psychanalytique est par essence décoloniale. L’hybridation et déjà faite, en quelque sorte, mais elle doit être conscientisée et rendue visible. D’une certaine façon, la psychanalyse a trahi quelque chose de son souffle originel en renonçant à penser les modes de subjectivation où la composante politique est fondamentale. En réalité la pensée analytique a précisément pour visée de renoncer perpétuellement à toute identité et à toute cohérence durable. Elle est donc fidèle à elle-même quand elle est hybridée par la pensée décoloniale qui lui permet cette désidentification.
Pour l’auteur en effet, le trouble des « sujets minoritaires » dans les pays occidentaux provient de leur minorisation dans le contexte où ils vivent (par exemple la conversation courante parle encore d’eux comme d’immigrés de 2e ou 3e génération) ; la confrontation est attisée entre l’Occident et les « accidents » (the West and the rest), et interdits de relationnalité avec le groupe majoritaire, ils sont vulnérabilisés et altérisés. Aussi cherchent-ils dans l’oumma une autre communauté identitaire « narcissique et imaginarisée ». La réflexion sur la radicalisation, « à la croisée de subjectif et du politique, dans l’hybridation de la psychanalyse et des études post-coloniales » prend place à la fin du livre alors que l’auteur, qui a abondé dans le sens de la critique de la colonialité épistémique et de l’universalisme républicain (qui, dans sa vision abstraite de l’homme, gomme les différences et gomme son propre épistémicide) invite à réaliser une « double critique ». Il part ainsi du thème du sur-musulman, énoncé par le psychanalyste Fethi Benslama, pour intégrer la colonialité et ainsi « rendre compte du repli identitaire religieux dans les pays musulmans – ex-colonies occidentales pour la plupart – et de celui de sujets minoritaires dans les pays occidentaux  ».

L’auteur vise une clinique de la subalternité, mais en l’absence de clinique dans le texte, le concept est un peu abstrait. En revanche, l’ouvrage engage très certainement ici un travail de retour sur soi du psychanalyste ou du lecteur, dont l’identité est en permanence fissurée par la perspective qui met l’hybridité au centre, laquelle a en réalité toujours existé, notamment de la nature et de la culture, mais dont la thématisation ou la visibilité est nouvelle, et c’est cette visibilisation qui ouvre un nouveau rapport à l’altérité. Les discours en effet qui en minimisent l’effet relèvent d’une démarche politique – celle des régimes coloniaux. L’enjeu est de « cesser d’être moderne  », c’est-à-dire de revenir sur l’opposition entre représentation scientifique et représentation politique. Car le motif de l’hybridation permet de « lever le négationnatisme d’une longue histoire de suprématie imposée de la “race blanche” et de désaveu de tout mélange culturel  », et ainsi de reconfigurer le rapport de force.

Le cyborg, acte énonciatif croisant la science et la fiction, devient le héros (ou la métaphore stratégique) de cette mise en mouvement de l’identité, contre l’affirmation de son statisme, et une actualisation des pratiques de soi foucaldiennes « cherchant à ouvrir la voie à de nouvelles formes d’action politique  » qui évitent les polarisations binaires ouvertes par les «  demandes mimétiques ou narcissiques du pouvoir colonial ».

Le livre est très riche, et je n’ai pas rendu compte de toutes ses richesses et références. Comme la plupart du temps dans la pensée décoloniale, il opère un effet de torpille, en désignant, au cœur de la pensée des Lumières, un trou noir de violence où tout s’engouffre. La double critique qui intervient à la fin soumet au même décapage la pensée dite subalterne et invite à inventer une théorisation mineure dans la quête d’une troisième voie, qui est suggérée y compris dans la tradition occidentale, en particulier chez Hume qui fait « de la dissolution de cette catégorie de sujet maître et transparent à soi le lieu d’une individualité sans individualisme  ». Grand est donc le paradoxe d’un livre qui, sur un mode très assertif d’un bout à l’autre, invite à penser le sujet comme subalternité et qui, si on le prend au sérieux, provoque effectivement ce vacillement. « Si en effet le subalterne est le sujet de l’inconscient, et concerne tout individu, les sujets minorisés et altérisés semblent présenter de manière visible, sur la scène sociale, une allégorie de ce qui s’articule sur l’autre scène ».




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