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Pour fêter les vendanges

Le vin en 3 D

jeudi 23 septembre 2010, par Arnaud Viviant

« L’homme qui boit est un homme interplanétaire »
Marguerite Duras

1.

Ils étaient trois, à peu près de la même époque, et tous les trois ont bu à peu près en même temps. Et tous les trois en ont parlé, l’ont écrit, sans moralisme. Marguerite Duras, Gilles Deleuze et Guy-Ernest Debord étaient des écrivains alcooliques. Duras et Debord buvaient essentiellement du vin, même si pour ce dernier, comme on le verra, ce n’était pas un choix exclusif. Pour Deleuze, je ne sais pas, mais je l’imagine plutôt carburer au whisky, comme ces grands romanciers américains, Thomas Wolfe, Fitzgerald bien sûr, qu’il admirait tant. Redire, après eux, que ces trois-là étaient alcooliques suppose également de préciser que l’un en est mort (Debord, qui se suicide pour abréger ses souffrances) ; que Deleuze avait depuis longtemps arrêté de boire lorsqu’il s’est défenestré ; et que Duras, qui a raconté ses cures de désintoxication à Jérôme Beaujour dans « La vie matérielle » avec cette voix sèche et authentique de vieille sorcière admirable qu’on lui connaît, serait plutôt morte de tabagisme ou de vieillesse.

2.

Mais dire que ces trois-là étaient alcooliques, c’est aussi distinguer : ils n’étaient pas drogués. Il y a, depuis le dix-neuvième siècle, une différence à faire entre les écrivains drogués et les écrivains alcooliques. Baudelaire d’un côté, Verlaine de l’autre. Michaux d’un côté, Blondin de l’autre. (Je plaisante.) Burroughs d’un côté, Kerouac de l’autre. Est-ce à dire que la drogue vous distingue, alors que le vin vous remet dans le peuple ? Il est certain que chacun dans leur genre, la trinité Debord, Duras Deleuze a toujours été du côté du peuple, jusqu’à la fin. Sur ce point, il faut lire Duras : « Je n’ai jamais fumé ni d’opium ni de hash. Je me suis « droguée » à l’aspirine tous les jours pendant quinze ans. Je ne me suis jamais droguée ». Et puis, quelques lignes plus loin : « Les alcooliques, même « au niveau du caniveau », ce sont des intellectuels. Le prolétariat qui est maintenant une classe plus intellectuelle que la classe bourgeoise, de très loin, a une propension pour l’alcool, cela dans le monde entier. Le travail manuel est sans doute de toutes les occupations de l’homme, celle qui le porte le plus droit vers la réflexion, donc vers la boisson. L’alcool fait parler. » (La vie matérielle, pp. 20-21). La drogue est taiseuse.

3.

Cette distinction entre alcooliques et drogués, nous la retrouvons facilement chez Guy Debord, dans « Panégyrique », livre où il a le mieux évoqué cette « passion » : «  Je suis d’ailleurs un peu surpris, moi qui ai dû lire si fréquemment, à mon propos, les plus extravagantes calomnies ou de très injustes critiques, de voir qu’en somme trente ans, et davantage, se sont écoulés sans que jamais un mécontent ne fasse état de mon ivrognerie comme d’un argument, au moins implicite, contre mes idées scandaleuses ; à la seule exception, d’ailleurs tardive, d’un écrit de quelques jeunes drogués en Angleterre, qui révélait vers 1980 que j’étais désormais abruti par l’alcool, et que j’avais donc cessé de nuire. » (Nous soulignons.) Critiqués, moqués, Duras, Debord, Deleuze l’ont été tous les trois, chacun à leur façon ; mais le situationniste a raison de le noter, ce point ne fut jamais utilisé contre eux par leurs adversaires ; et sans leurs aveux, nous ne saurions rien de la longue déréliction de leurs âmes imbibées. Il va de soi qu’il en irait fort différemment aujourd’hui, où l’on chasse jusqu’au sang celui qui, par bonheur, pense différemment.

4.

« Oh oui, j’ai beaucoup bu. Boire, c’est une affaire de quantité. Chaque buveur a sa boisson favorite, mais c’est parce que c’est là que se joue la quantité » soupire Gilles Deleuze en direction de Claire Parnet, lorsque, dans « L’Abécédaire », ils abordent la lettre B comme Boisson. Car, lorsque nous parlons ici de boire, nous parlons de boire vraiment. « Beaucoup », c’est le mot simple qui revient chez nos trois auteurs. Ainsi possédons-nous de la main de Guy Debord, au dos d’une enveloppe, un extraordinaire document où il a scrupuleusement noté tout ce qu’il a bu le 9 mai 1962 entre 14 heures et 6 heures du matin, le lendemain. Mélange permanent de vin (rosé), de bière et d’alcool (calva, marc) pour une addition finale de trois litres de vin, deux litres de bière et six verres d’alcool (soit un demi-litre). Soit 5,5 litres d’alcool en seize heures. Soit en moyenne constante, à peu près 33cl d’alcool par heure.

5.

La question du matin est à ce sujet primordiale. Car pour l’alcoolique, elle suit celle, déjà normalement essentielle, de la nuit. Debord toujours : « Dans Rue de la sardine, un personnage dont on peut voir qu’il est un connaisseur professe que « rien n’est meilleur que la bière le matin ». Mais souvent il m’a fallu, dès le réveil, de la vodka de Russie. »
Et ping, Duras : « Pendant les derniers mois, au réveil, je ne buvais plus de café mais directement du whisky ou du vin. Souvent, après le vin, je vomissais, — le vomissement pituitaire des alcooliques — je vomissais le vin que je venais de boire et je recommençais tout aussitôt à en boire encore. En général les vomissements cessaient à la deuxième tentative et j’étais heureuse. Yann buvait aussi le matin comme moi, mais moins quand même il me semble, oui, moins. »
Et pong, Debord (une de ses plus belles phrases) : « Il y a des matins émouvants mais difficiles. »

6.

Deleuze : « Je pensais que boire m’aidait à inventer des concepts. Puis quand j’ai arrêté, j’ai vu que non. C’est normal d’offrir quelque chose de son corps en sacrifice. Mais quand tout se renverse, quand boire empêche de travailler, ça n’a plus d’intérêt. »
Duras, à propos de son roman « Le Ravissement de Lol. V. Stein » : « C’est la première fois que j’écrivais sans alcool ». Une quelconque ligue anti-alcoolique pourra toujours arguer qu’il s’agit de l’un de ses plus beaux, sinon du plus beau. Mais Duras rechutera et écrira encore de très grands livres.
Debord : « On conçoit que (boire) m’a laissé bien peu de temps pour écrire, et c’est justement ce qui convient : l’écriture doit rester rare, puisque avant de trouver l’excellence il faut avoir bu longtemps. »
On se souviendra peut-être alors de cette affiche prophylactique des années 50 où un Ministère de la Santé plus modéré que ceux d’aujourd’hui avisait la population que « l’alcool tue lentement », sur laquelle une facétieuse main situationniste avait rajouté : « Tant mieux, nous ne sommes pas pressés ».

7.

On arrête quand cela devient trop dangereux, promettait Gilles Deleuze. «  Je sais que ça ne tient à rien du tout que je recommence » racontait Duras après le récit cauchemardesque de ses cures, dont l’une, américaine, s’intitulait « Gifle d’escalope de dinde froide », se souvient-elle. Il ne paraît pas que Debord ait jamais arrêté, comme en témoigne le dernier tome de sa Correspondance. Pourquoi boit-on ? « C’est quelque chose de trop fort, de trop puissant dans la vie qui vous fait boire » explique Deleuze. Le fait d’être voyant. Il parle de ça, de la voyance des grands écrivains américains alcooliques. Et Duras ne semble pas dire autre chose quand elle écrit : « C’est incroyablement simple, les vrais alcooliques c’est sans doute ce qu’il y a de plus simple. On est là où la souffrance est empêchée de faire souffrir. » Guy Debord semble toujours un peu éloigné de ces deux-là ; certes, il frime un peu plus que les autres, même si on l’a aperçu moins mariole tout à l’heure, lorsqu’il évoquait les petits matins. « Certaines de mes raisons de boire sont d’ailleurs estimables », écrit-il. Ah bon ? Cela signifierait-il que toutes ne le soient pas ? Puis il cite Li Po : «  Depuis trente ans, je cache ma renommée au fond des tavernes ». Tiens donc. Boire pour échapper à sa gloire déjà trentenaire dans la taverne/caverne de Socrate & Platon… Non. Quand il arrête de faire le malin, Guy Debord accepte de confier pourquoi il boit. Et, à dire vrai, cela ne le différencie plus guère de Duras et Deleuze : « J’ai d’abord aimé, comme tout le monde, l’effet de la légère ivresse, puis très bientôt j’ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. » Tant il est vrai que l’alcool tue aussi vite que lentement, et que nous ne sommes pas pressés, presque tout autant que nous le sommes.


Repères :

Cet article fera l’objet d’une publication intégrale dans le prochain numéro de la revue « Double » sous le titre « Le vin en 3 D ».


Par Davidle 28 septembre 2010 : Le vin en 3 D

Cher Arnaud Viviant,

Ce texte me touche beaucoup. Je n’oublierai jamais votre article intitulé "Rien va", paru en novembre 1997 dans les Inrockuptibles, alors que ce magazine était encore fréquentable. Comme la lecture de la Société du Spectacle m’a aidé à me libérer d’un travail d’entreprise pénible, et à changer radicalement de voie (je ne l’ai jamais regretté), vous êtes un peu responsable de cette délivrance. Dans le dernier tome de la Correspondance (dont les dernières pages m’ont fait pleurer), que vous mentionnez, G. D. maintient bien le rapport entre le vin et le goût du passage du temps : boire était pour lui une façon de s’inscrire profondément dans ce qu’il appelait le temps irréversible (donc historique). Quant à votre citation de l’abécédaire de Deleuze, je n’ai pu m’empêcher de penser au fameux mot : antépénultième - qui définit pour lui une autre forme de passage, peut-être un devenir-animal : une façon de construire des agencements en dépassant ses propres limites.
Très fidèlement,

David


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