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Les 1000 visages de l’après Ben Laden

vendredi 18 novembre 2011, par Henri Lacour

Selon le chercheur Barthélémy Courmont, le terrorisme transnational bénéficie encore d’une profonde méconnaissance, peinant à mettre un visage sur cette menace de plus en plus individuelle et anonyme.

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Le chercheur Barthélémy Courmont

Chercheur associé à l’IRIS et professeur de sciences politiques en Corée du Sud, Barthélémy Courmont entreprend dans son ouvrage «  L’après Ben Laden, l’ennemi sans visage  » (François-Bourin Editeur), l’explication des mécanismes du terrorisme du XXIe siècle. Loin des fantasmes liés à la nébuleuse Al-Qaïda, l’auteur opte pour une déconstruction systématique du mythe Ben Laden afin d’entreprendre une véritable définition du terrorisme transnational. Face à cet ennemi invisible et asymétrique, les puissances mondiales devront-elles quitter le tout militaire pour avoir enfin une prise sur cette menace ?

Ces dernières années en Irak comme en Afghanistan, la réponse strictement militaire a été incapable de faire cesser les attentats terroristes. La naissance de l’hyper terrorisme transnational, cristallisé dans sa haine envers l’Occident remet en cause les traditionnelles théories guerrières de Clausewitz ou Machiavel, où la connaissance de l’adversaire était indispensable à son anéantissement. La tactique militaire des années 2000 répondant au triptyque « projection, protection, sécurisation » se heurte à un adversaire qui refuse les règles de combat par nécessité militaire mais aussi stratégique. Ce n’est pas un phénomène nouveau puisque le terrorisme transnational reprend les fondements de la guérilla marxiste des années 1970, qui de par sa capacité à affaiblir un adversaire ultra-puissant à l’aide de moyens limités, transforme la guerre en une tension psychologique permanente.

Certains militaires ont cherché de nouvelles techniques de contre-guerilla, à l’instar du Général américain David Petraeus, le « De Lattre américain », qui a su avec une certaine intelligence, appliquer une nouvelle stratégie à Bagdad en 2007 avec un certain succès. Ce général US s’est refusé à l’idée d’une guerre à dommages collatéraux importants afin de retrouver une légitimité morale pour l’armée US. Influencé par l’ouvrage «  The sling and the Stone » du colonel Thomas X.Hammes, qui relativise l’efficacité de l’armement moderne face à cette nouvelle guérilla, l’armée US a engagé une réflexion plus sociologique que militaire pour combattre ce terrorisme diffus en érigeant l’hyper terrorisme en tant qu’objet sociologique susceptible d’être étudié et analysé. La guerre vue auparavant comme moyen de continuer la politique selon Clausewitz, a été dépassée par cette nouvelle approche qui met en avant la précision militaire et la prise en compte d’une opinion publique civile légitime.

Afin de palier à l’asymétrie et l’invisibilité du terrorisme mondial, les stratégies militaires sont sorties des analyses constructivistes qui calquaient les modalités du contreterrorisme sur les conflits précédents largement marqués par la lutte technologique et militaire contre l’URSS. Or, et c’est une nouveauté, le terrorisme a appris à exploiter les failles et les faiblesses de ceux qu’il cherche à combattre. A contrario de ses moyens, l’hyper terrorisme n’a d’hyper que les résultats. La croyance en un super terrorisme au lendemain du 11 septembre bien structuré est tombée comme un château de cartes.

Contrairement au terroriste Carlos qui affirmait « Plus on parle de moi, mieux c’est car j’ai l’air plus dangereux  », le terrorisme postmoderne joue la discrétion.

Le terrorisme actuel dispose en effet d’une arme inattendue pour déjouer la machine militaire occidentale : sa simplicité. Il est avéré que plus les moyens sont simples, plus il est difficile à déceler. Contrairement au terroriste Carlos qui affirmait « Plus on parle de moi, mieux c’est car j’ai l’air plus dangereux  », le terrorisme postmoderne joue la discrétion. Pablo Escobar, le plus recherché des trafiquants de cocaïne, l’était aussi, mais l’usage de son téléphone portable a révélé sa position. Le terroriste d’aujourd’hui n’utilise plus aucune technologie moderne susceptible de le faire repérer comme le prouve l’environnement archaïque où a été tué Ben Laden. Loin de l’imaginaire « James-bondien », le célèbre terroriste apatride semblait ne plus vivre que dans un confort rudimentaire, déconnecté des nouveaux réseaux terroristes, auxquels il avait donné naissance.

De plus, contrairement à ce que l’administration Bush professait, le terrorisme transnational ne cherche pas l’appui d’un Etat voyou, car cela révèlerait sa position. C’est d’ailleurs la grave erreur d’Al-Qaïda de la première génération, qui, avec son alliance avec le pouvoir taliban a pu installer ses camps d’entraînement révélant ses positions et ses forces. La deuxième génération ne fera plus jamais cette erreur, et les études faites sur la nébuleuse font état dorénavant de plus de trente ramifications de l’organisation, y compris aux Etats-Unis et en Europe. C’est cette nouvelle indépendance des réseaux terroristes vis-à-vis de tout soutien qui caractérise le plus le nouveau terrorisme. Partageant la mémoire et la culture d’Al-Qaïda, le nouveau terrorisme relève davantage de « l’Al Quaïdisme », un nouveau mouvement terroriste, apolitique, où seule une communauté de valeurs relie les différents réseaux terroristes éparpillés entre la Machrek et le Maghreb.

En investissant largement la toile, le terrorisme transnational est devenu un acteur mondialisé. La nouvelle nébuleuse est en effet volontairement qualifiée « d’Al Qaïda 2.O ». A travers son mode de propagande (site internet, journal « Inspire » dans le Moyen-Orient) et de recrutement international, le terrorisme transnational ne connaît plus de frontières. Avec une propagande facile et bien enrobée, le terrorisme recrute en Orient mais aussi en Occident en instrumentalisant l’idée d’un empire américain néfaste, de sorte que plus l’empire est fort, plus le réseau terroriste le devient. Il devient ainsi l’ombre portée de tout un système de domination, prêt partout à se réveiller comme un agent double. C’est une forme de réversion à la puissance de la mondialisation, dont l’onde de choc se matérialise par des actions violentes et suicidaires. Visible à travers ces supports de propagande, le terrorisme international manifeste un sordide et macabre pouvoir de séduction auquel sont de plus en plus sensibles les nouveaux adhérents.

Al Qaïda 2.0 ». A travers son mode de propagande (site internet, journal « Inspire » dans le Moyen-Orient) et de recrutement international, le terrorisme transnational ne connaît plus de frontières.

Le terroriste d’aujourd’hui travaille de plus en plus seul, sans en référer à un éventuel QG, sans utiliser de technologie pour ne pas être repéré par les grandes oreilles du système américain « Echelon ». Sa force réside dans sa capacité à anticiper les réactions ennemies dans la mesure où celles-ci sont encadrées plus ou moins, dans la règle du droit international. Handicapées par la contrainte diplomatique, les puissances occidentales sont condamnées au champ de la réaction face aux premières attaques terroristes, de sorte qu’elles sont toujours au stade de la réponse, révélant son inefficacité stratégique et tactique.

La menace la plus crédible serait plutôt incarnée dans l’utilisation d’une valise nucléaire dont l’acquisition sur les « marchés d’Asie centrales  » via des réseaux pakistanais à quelques scientifiques ex soviétiques contrariés, est une hypothèse envisageable. On a constaté à cet effet une multiplication de bombes sales en Irak, avec des matériaux acquis vraisemblablement sur le marché noir de l’armement. Il n’en demeure pas moins vrai que le terroriste d’aujourd’hui n’a pas d’arme de haute technologie, et privilégie une fabrication artisanale de ses moyens offensifs. L’attentat manqué d’Heathrow illustre ce postulat puisqu’il devait être le fait d’un mélange de plusieurs liquides chimiques facilement achetés dans le commerce. C’est en fait la détermination du kamikaze terroriste qui le rend aussi dangereux qu’un missile balistique ou qu’une arme biologique. Reconnu par ailleurs par un rapport de la CIA au sujet du monde en 2020, la source du terrorisme ne proviendra pas de l’utilisation d’armes de destruction massive mais « de leurs concepts organisationnels  ».

L’écrivain Milan Kundera remarquait qu’il était « humiliant à ne pas pouvoir riposter au terrorisme des pauvres  ». La rencontre entre le terrorisme transnational et le mode d’action kamikaze date d’environ quinze ans à l’époque des premières actions au Kenya et en Tanzanie lors de l’attaque des ambassades américaines. Les dispositions psychologiques sont l’atout du terrorisme mondial : c’est en quelque sorte la conjugaison d’une détermination, d’un courage, d’une résistance à la peur, un fanatisme certain, et surtout beaucoup de sang froid.
Malgré l’endoctrinement qu’il s’est imposé lui-même, le kamikaze reste seul avant son acte, et doit puiser dans ses antécédents personnels pour trouver en lui les ressources nécessaires. De plus en plus, il reçoit le titre de martyr, et sa famille se voit ainsi respectée et peut être indemnisée, notamment par des soutiens financiers souvent d’origine saoudienne. Les jeunes militants du Hamas sont très sensibles à la gloire auréolée du martyr bien entretenue par la rhétorique des sites internet terroristes qui élèvent au rang de héros les combattants du Djhiad. Plus que des actions spectaculaires, comme celles de New-York, Londres ou Madrid, c’est ce mode d’action Kamikaze qui pose les défis les plus grands aux armées occupantes. Ce sont en effet tous les aspects de la présence militaire étrangère qui sont systématiquement attaqués dans les zones d’intervention de l’OTAN.

C’est donc l’opposition de genre entre l’armée la plus puissante du monde (690 milliards de dollars de budget en 2011) et une ombre immatérielle qui constitue le corps de la thèse de Barthélemy Courmont.
Avec rigueur, l’auteur démontre clairement que la mort de Ben Laden n’est que l’arbre qui cache la forêt. Plus exactement, sa mort a révélé la complexité de ce phénomène mélangeant lutte armée traditionnelle et mode opératoires nouveaux. La désincarnation de la structure d’Al Qaïda et l’anonymat progressif des terroristes rendent la tâche du contreterrorisme ardue puisqu’il bute toujours sur le moyen d’identifier son adversaire. La grande innovation des terroristes est d’avoir bouleversé l’ordre des rapports de force conventionnels. Or, cette mutation ne semble pas avoir été bien appréhendée par l’hyperpuissance américaine qui pense encore vaincre cette ombre diffuse à l’aide des moyens militaires et technologiques sans précédent.


Repères :

L’après-Ben Laden, l’ennemi sans visage, de Barthélémy Courmont, François-Bourin Editeur, Paris, 272 pages, 19 euros. Sortie : août 2011.


Par Raoufle 19 novembre 2011 : Les 1000 visages de l’après Ben Laden

Une synthèse intéressante. Il serait néanmoins opportun de s’interroger sur le profil psychologique des personnes devenues terroristes. Auriez-vous une référence sur ce sujet ?


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    le 30 novembre 2011 : Les 1000 visages de l’après Ben Laden

    vous pouvez voir l’ouvrage "Tuez les tous" de salim Bachi. Il décrit avec justesse le terroriste comme « une personne poursuivie par la douleur de l’être, d’exister, de respirer » et qui n’a plus d’autre option que d’accompagner un acte dont il finit par ne plus comprendre ni le sens ni la portée tout en restant cependant déterminé.

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