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Les Guignols de l’info coréens à la Sorbonne

vendredi 1er juin 2012, par Arnaud Vojinovic

Les animateurs de l’émission « Naneun Ggomsuda », bête noire du gouvernement, effectuent une tournée européenne pour convaincre les jeunes expatriés de voter contre les conservateurs à la présidentielle de décembre.

En cette soirée du mardi 29 mai, l’amphi III de Panthéon Sorbonne connaît une agitation à laquelle il est peu habitué. Des centaines de personnes se pressent dans l’amphi devant des étudiants un peu perplexes. Le ticket d’entrée pourtant fixé à 25 € semble une formalité, l’important est d’être là. La Sorbonne prête ses locaux rapidement bondés pour une conférence très particulière. Le public est jeune, étudiants ou couples avec enfants en bas âge. Tous sont des expatriés sud-coréens vivant en France. Ils sont tous venus pour écouter ceux qui osent narguer, voire défier le pouvoir conservateur depuis maintenant un an. Leur arme de dissuasion : l’émission «  Naneun Ggomsuda  » (나는꼼수다), qui est l’un des podcasts les plus populaires de Séoul avec 10 millions d’auditeurs chaque semaine. Pour preuve de leur immense popularité, leur entrée dans l’amphi tient de l’ovation adressée à des pop-stars.

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Choo Chin-woo, Kim Ou-joon, Kim Yong-min

Ils sont là tous les trois devant un public émerveillé et qui jubile : Kim Ou-joon (le porte parole, dont le dernier livre a été classé meilleure vente en Corée du Sud l’année dernière), Choo Chin-woo (le journaliste d’investigation) et Kim Yong-min (créateur, réalisateur de l’émission mais aussi imitateur hors pair). Jeong Bong-ju, le quatrième lascar, lui, est actuellement en prison. Ancien député, il a été condamné pour diffamation contre le président Lee Myung-bak à un an de prison et dix ans d’inéligibilité. Il est, en Corée, le seul élu emprisonné pour diffamation. Dans un pays qui connaît une forte concentration capitalistique des grands médias sous contrôle et une pusillanimité certaine vis-à-vis du pouvoir, « Naneun Ggomsuda » est un OVNI mais aussi la preuve que l’on peut tout de même s’exprimer au Pays du matin calme.

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Kim Ou-joon (© Myung Claire)

Si le trio se trouve à la Sorbonne ce soir, ce n’est pas tant pour produire un petit show d’humour politique que pour conclure leur tournée européenne dans le cadre de la campagne pour la présidentielle. Objectif : séduire les jeunes "expats" coréens en France et les convaincre grâce à leur bulletin de vote de chasser le pouvoir conservateur en place. Leur venue en nombre étouffante indique que tous ces fans ne devraient pas être très difficiles à convaincre. Durant une heure, les animateurs vannent, moquent les médias conservateurs, échangent des anecdotes personnels afin d’expliquer comment ils se sont rencontrés (les affaires et la politique ), n’hésitant pas à se mettre eux-mêmes en boîte. Le tout est entrecoupé d’imitations d’hommes politiques et de grands patrons comme le PDG jadis considéré comme intouchable de Samsung. Ce mélange d’auto-dérision et d’impertinence fait mouche. Le public est conquis. Sous couvert d’un humour potache, un « Guignol de l’info » sans marionnette, ils veulent bousculer les codes du politique qui empèsent tant la démocratie sud-coréenne. Leur humour est d’une efficacité redoutable car il fait allusion aux affaires de corruption dans lequel trempe et ne parvient toujours pas à se désengluer le parti au pouvoir et un président véreux qui s’enrichit à vue d’œil au même titre que sa famille.

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Choo Chin-woo

Bien que constamment épiés, mis sous écoutes téléphoniques, voire menacés de mort, les trublions continuent leur travail de sape. Kim Ou-joon lâche : « je connais mieux le poste de police que mon propre bureau !  ». La salle se passionne pour cet homme, devenu son porte-parole, son héros.
Au rire qui bouscule, s’ajoute les enquêtes qui dérangent. Par exemple, le journaliste d’investigation Choo Chin-woo s’est rendu à Singapour pour enquêter sur des affaires de détournement de fond. L’ancienne colonie britannique est un des seuls endroits bancaires au monde où il est possible d’ouvrir un compte pour un tiers sans qu’il ait à donner son accord. Juteux paradis fiscal, sans convention d’extradition avec la Corée du Sud, c’est une destination de choix pour toutes les sociétés écrans de la terre. Après enquête et vérifications, « Naneun Ggomsuda » n’a pas hésité à nommer l’instigateur de ce véritable système mafieux d’enrichissement, soit le propre neveu du président Lee Myung-bak, Lee Ji-hyeong.

Leur franc-parler et leur travail d’investigation jusqu’à présent inattaquable constituent une réelle menace pour les élites conservatrices. Et même si la police et la presse affidée s’acharnent contre eux, ils n’ont pas l’intention de changer de cap. Bien au contraire. Tout se jouera lors des prochaines élections présidentielles le 19 décembre 2012. Très conscients du poids d’influence qu’ils représentent, ils rappellent qu’ils ne sont pas pour rien dans l’élection du nouveau maire de Séoul, un élu sans étiquette. Une dernière vanne en forme de conte moral de Kim Ou-joon : « Je ne vote pas pour quelqu’un qui n’a pas changé de coupe de cheveux depuis 30 ans » , allusion à la candidate conservatrice, Park Geun-hye la fille de l’ancien dictateur qui fit régner la terreur en Corée parmi les opposants politiques. Et la pique fait mouche, ringardisant la candidate face à une société civile qui elle évoluerait à une vitesse incroyable : « six mois en politique correspondent à 600 ans sous la dynastie Choson ».

Convaincre les expatriés de voter

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Au cours du jeu des Questions/réponses, seules les femmes ont le droit de poser des questions. C’est plus que de la galanterie puisqu’ils renversent ainsi les codes d’une société profondémment confucéenne où la femme se bat encore quotidiennement contre des préjugés machistes.(© Myung Claire)

C’est une première lors de cette élection, pour la première fois les expatriés pourront voter. Réputés voter progressiste, ces étudiants et jeunes adultes, curieux du monde, n’ont pas l’accès aux urnes grandement facilitée. Les écueils sont nombreux pour les décourager : pas de vote par correspondance possible - la présence physique est obligatoire à deux reprises, pour l’inscription et pour le vote - , un seul bureau en France, au consulat parisien. Mais les animateurs de « Naneun Ggomsuda » les encouragent, et même les galvanisent. Leurs conférences en Europe, une en France et deux en Angleterre, font passer un seul mot d’ordre : « Votez pour qui vous voulez, mais surtout pas pour le pouvoir en place  ». En vieux singe de la prise de parole, Kim Ou-joon agite le cauchemar devant l’assemblée de la Sorbonne : « si vous ne le faites pas pour vous, faites le au moins pour nous. On ne pourra pas tenir ce rythme encore cinq ans de plus s’ils sont réélus  ». Et Choo Chin-woo d’insister « Nous redoutons par dessus tout les profiteurs et ceux qui abusent du pouvoir. C’est un vaste combat et parfois la lassitude nous gagne. Mais quand c’est la démocratie qui est en danger, cela nous met en colère et nous remotive  ».
Le Pays du matin calme en promet de plus agités.


Repères :

A lire sur notre site :
Naneun Ggomsuda, la satire qui énerve le Président


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