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Les Tigres dans le collimateur de l’État chinois

vendredi 18 décembre 2015, par Barthélémy Courmont

Lutte contre la corruption et règlements de comptes dans les coulisses du pouvoir

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La mort dans des conditions obscures en prison de Xu Ming, qui fut l’un des hommes les plus riches de Chine et un proche de Bo Xilai, relance les interrogations sur les conditions dans lesquelles ce dernier fut jugé en 2013, et plus globalement sur la lutte contre la corruption menée par l’Etat-parti depuis trois ans. De fait, à peine arrivé au pouvoir, Xi Jinping s’est emparé du problème de la corruption, notamment à l’occasion de son discours prononcé à Pékin le 16 novembre 2012 dans lequel il note qu’il y a « de nombreux problèmes urgents qui doivent être résolus, notamment la corruption, la distance marquée avec le peuple, le formalisme et le bureaucratisme chez certains responsables du Parti ». En se plaçant au cœur de la lutte contre la corruption, l’État-parti répond aux attentes de l’opinion publique, mais s’assure dans le même temps le contrôle des informations pouvant filtrer sur les cas de corruption décelés, ce qui lui donne ainsi l’opportunité d’être au cœur du système tout en dénonçant dans le même temps ses dérives. Il prend aussi le risque, en créant des clivages en son sein, d’un effet boule de neige aux conséquences incertaines. Car si les méthodes sont empruntées aux vieilles générations de dirigeants, les conditions ne sont plus les mêmes.

L’obsession du déclin et la recherche de crédibilité

Le limogeage de Bo Xilai et son procès fortement médiatisé a rappelé qu’aucune voix dissonante – au niveau décisionnel – ne saurait être tolérée. La raison de cette fermeté est simple : l’élite communiste chinoise est obsédée par l’idée de décadence. Un Etat fort, une police et une armée fortes permettront, croit-on en haut lieu, d’échapper au déclin. Ni Xi Jinping, ni Liu Yuan (fils de Liu Shaoqi), tous deux très nationalistes et engagés contre la corruption ne sont insensibles au spectre du déclin. Si la population semble plutôt indifférente à ce projet, elle ne manifeste pas moins son adhésion, de manière passive ou parfois exacerbée comme les thèses nationalistes que défendent, depuis plusieurs années, un certain nombre d’idéologues, comme Wang Xiaodong ou Zhang Wenmu.

Faut-il cependant voir dans la lutte contre la corruption initiée par Xi Jinping simplement un moyen de re-crédibiliser l’Etat-parti, ou une opportunité de régler des comptes avec des rivaux encombrants ? Sans doute les deux à la fois. La lutte contre la corruption permet, pour Xi Jinping, de maintenir un pouvoir légitimé, et par voie de conséquence plus fort. L’impératif est donc de rétablir la confiance.

La lutte contre la corruption : un alibi ?

Derrière cette lutte contre la corruption, qui pourrait n’être qu’un alibi à la manière du mouvement des « Cent fleurs » et la « révolution culturelle de Mao », se cache la question de savoir si le pouvoir ne cherche pas surtout à éliminer des personnalités encombrantes. Si Xi Jinping a insisté sur le fait qu’il n’épargnerait « ni les tigres, ni les mouches », force est de constater que ce sont surtout les « Tigres », à savoir les personnalités les plus en vue – et potentiellement les plus encombrantes – qui semblent le plus faire les frais du renforcement des dispositifs de lutte contre la corruption. Bo Xilai, nous l’avons vu, mais aussi les proches – on parle de plus de 300 personnes tout de même – de Zhou Yongkang, en sont les exemples les plus significatifs. Cette campagne anticorruption touche également les responsables de l’Armée populaire de libération – devenue à la faveur de ses augmentations capacitaires une rente de situation pour certains de ses membres – comme les généraux Guo Boxiong et Xu Caihou, et dans leur sillage plusieurs dizaines d’officiers supérieurs. Sans doute les accusations de corruption sont-elles justifiées, mais en éliminant ces cadres, ce sont aussi et peut-être surtout des rivaux réels ou potentiels que Xi Jinping met à genoux, avec la complicité supposée de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao, et de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao, dont la fortune est avérée mais qui ne semblent pas inquiétés. Difficile pour ces raisons de ne pas voir dans le ciblage de certains « Tigres » une opportunité de faire le vide au sein de l’appareil politique.

Ces purges s’accompagnent aussi de restrictions visant à une reprise en main idéologique contre ceux qui contestent la prévalence du Parti. Dès le printemps 2013, le Parti définissait les qige bu yao jiang ou « sept sujets » dont l’évocation publique est strictement interdite. Il s’agit des droits de l’homme, des erreurs historiques du Parti, des tensions dans la société civile, du droit des citoyens, de l’indépendance de la justice, des privilèges de la nomenklatura et de la liberté de la presse. La corruption revêt ici une autre acception : c’est celle des idées, empruntées à l’Occident notamment, et qui pourraient déstabiliser la légitimité du Parti. Sont particulièrement visées les universités ainsi que l’Académie des Sciences Sociales mais aussi la presse et les réseaux sociaux, la littérature, les Tibétains, les Ouïghours, les dissidents, les ONG, les livres.

Diviser pour mieux régner : une prise de risque

De la même manière, et qu’elle que soit sa motivation, la lutte contre les « Tigres » accentue clivages et divergences au sein des élites politiques dont il est difficile d’évaluer les conséquences dans la durée. Une chose est certaine : cette chasse s’est non seulement intensifiée en Chine mais aussi à l’extérieur de ses frontières. Des arrestations de caciques, comme celles évoquées plus haut, n’ont cessé depuis que Xi Jinping est à la tête de l’Etat. Surtout, le Président chinois a rendu un hommage appuyé à Qiao Shi lors de ses obsèques, le 19 juin 2015. En Chine, les symboles parlent souvent bien plus que les mots. Qiao Shi était l’incarnation même des contradictions auxquelles le régime est confronté, écartelé entre la démocratie, l’État de droit et l’obéissance absolue au Parti. Sa très riche trajectoire politique est un révélateur des tensions qui opposent aujourd’hui encore les hauts dirigeants au sommet du Parti. Proche du réformateur Hu Yaobang - à qui il dut sa promotion à la tête des services secrets en 1985 - rival de Jiang Zemin qui bénéficia à ses propres dépens d’un soutien sans faille de Deng Xiaoping au lendemain de Tiananmen, il n’en fut pas moins de 1993 à 1998 le numéro 3 du régime et le très influent Directeur de l’Ecole Centrale du Parti.

Qiao Shi sut encore faire parler de lui dans le contexte de déchirements que connaissait le Parti, et qui devait coûter la destitution du maire de Chongqing, candidat à la magistrature suprême, Bo Xilai. En 2012, en effet, Qiao Shi publia un livre - « De la démocratie et des lois » (tan minzhu yu fazhi) - où il en appelait à la construction d’un appareil juridique indépendant et d’une démocratie. Et alors que Jiang Zemin plaidait pour la clémence en faveur de Bo Xilai, Qiao Shi était l’un de ceux qui prônaient un châtiment exemplaire. La brutalité des purges mises en œuvre par Xi Jinping, suivent, en cela, les exhortations de son mentor Qiao Shi. Elles ont déclenché une avalanche de rumeurs sur les effets délétères de la campagne anti-corruption. Ainsi, la mort de l’ancien procureur Man Ming-an, numéro 2 de la Conférence Consultative du Peuple Chinois de Hefei (province de l’Anhui) retrouvé pendu à son domicile, le 28 juillet 2015, montre l’extraordinaire complexité d’une campagne qui, bien loin d’être achevée, rencontrerait en réalité ses premières véritables résistances. La disparition tragique de Man Ming-an - principal acteur judiciaire du procès de Gu Kalai, ancienne épouse de Bo Xilai condamnée à mort avec sursis pour le meurtre du consultant anglais Neil Heywood en 2012 - montre, sans doute, que les dégâts causés par ces purges à l’intérieur du système n’en sont qu’à leurs débuts.


Repères :

Barthélémy Courront est rédacteur en chef de la revue Monde Chinois.


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