Les bons investissements philosophiques de Michel Feher

Le 10 février 2018, par Maxime Verner

L’idée : la logique de l’investissement s’est enracinée dans tous les champs de la vie.

Michel Feher, Le temps des investis. La nouvelle question sociale. La Découverte, 2017.

Société. Elle est triste, la gauche ! Lorsqu’on croise encore quelques authentiques membres de cette engeance sacrée, on se rappelle l’anecdote gainsbourienne de ce soldat qui, du temps de Staline, errait dans un couvent. Lorsqu’on l’arrête et lui demande ce qu’il fout ici, il répond, fièrement, « la nostalgie camarade !  ». On le fusille.

En quelques décennies, le combat social a complètement changé de terrain. Les gauchos sont orphelins d’une grammaire, d’un commun, et ne cherchent qu’une fraternité des limbes pour se rappeler. Ce n’est pas cela qui changera le monde, qui lui les a changé, c’est sûr.

Plutôt que de vous décrire par le menu le dernier essai du sociologie Michel Feher, je préfère encore vous dire ce qu’il n’est pas. Le Temps des investis ne s’embarque pas dans les tréfonds de l’anthropologie moderne, du conflit interne aux êtres qui veulent le rester, mais marque des points dans le combat pour cerner le mécanisme à l’œuvre. Sa théorie : l’Homme souffre de ne pouvoir exister que par sa capacité à être investi, dans tous les sens du terme. Comme si le freudisme avait tué l’idée du marxisme et permis à une finance prédatrice, phallique, de devenir l’organisatrice unique de la société, de la circulation, de l’Homme. Le maître en somme.

Pourquoi tant d’entre nous cherchent du sens, de la poésie, un peu de vie ? Comment se sentent-ils piégés dans une vie où les uns vampirisent les autres, et où les positions semblent bloqués ? On jette souvent l’opprobre sur la génération d’enfants gâtés qui a suivi la Guerre. Il y a de quoi : ils voulaient détruire les valeurs mais les conservent aujourd’hui, sonnant et trébuchant, sur des assurances-vie dont les promesses de rendement ne parviennent même plus à cacher la méthode : imposer aux États, aux entreprises et aux ménages un mode de vie, une idéologie, pour pouvoir seulement continuer à exister. Mais comment oublier qu’après une boucherie, le premier instinct de l’être humain est de trouver la chaleur humaine, partout, nulle part. Ils ont cherché la vie, en profiter était la meilleure occasion pour structurer la société sur l’économique, la nouvelle science imposée par les nouvelles techniques de communication, la globalisation des échanges... L’argent est devenu la réponse à tout en ne répondant à aucun problème mais en faisant seulement oublié les questions.

Le cœur de l’absence d’une question sociale prégnante tient à cela : la génération qui prend le relai de nos baby-boomers ne vaut pas mieux. Elle est vide et cherche à se (faire) remplir. Ce sont des proies faciles pour ceux qui veulent prendre les pouvoirs sur la société, non pour l’organiser harmonieusement mais pour posséder les ressources, détruire, créer, extraire la valeur, et offrir des rendements à nos chers assis. Ce qu’ils attendent de ceux sur qui ils misent, car il s’agit toujours d’investir sur des Hommes in fine, est la clé de ce qui entrave l’épanouissement d’une humanité diverse et riche. Si l’enjeu des politiques, de gauche compris (suivez mon regard), n’est pas de donner aux citoyens les moyens de leur expansion, de leur autonomie, au fond de leur bonheur, c’est que le pari sous-jacent est féroce : le bonheur des êtres tuerait la société.

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Le philosophe Michel Feher.

Le cœur de l’absence d’une question sociale prégnante tient à cela : la génération qui prend le relai de nos baby-boomers ne vaut pas mieux. Elle est vide et cherche à se (faire) remplir.

Cette logique de l’investissement qui a pris racine dans tous les champs de la vie (la rencontre, les idées…) a depuis trop longtemps plongé le caillou dans l’eau. Il se fissure donc de toute part et au final, la crainte qui a accouché de cette logique après-guerre va bien finir par se réaliser. Ce sera peut-être pire encore car les plus éloignés du centre, les plus inadaptés, les plus réticents, n’auront peut-être pas assez d’énergie, de force, à force de cette nostalgie de camarade, pour relever les autres, ceux qui auront pris et en redemanderont encore, toujours. C’est là où notre bon Feher ne va pas : le génie de la joue gauche, qui n’est pas de gauche par hasard.


Maxime Verner, consultant et écrivain, réside en Grèce. Il édite le média en ligne www.forwards.fr




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