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Cyril Lemieux : Les démons de l’info

samedi 12 février 2011, par Christophe Boutrou

Comment la sociologie permet de comprendre l’individu contemporain, les problèmes sociaux, le travail journalistique et l’impact des médias sur nos jugements : une science démoniaque selon le chercheur Cyril Lemieux.

Comment les journalistes se débrouillent-ils avec la pression de la société de communication, leur déontologie, l’impact d’Internet, les sondages et les hommes politiques ? Une question de maîtrise de "3 grammaires de l’action", selon Cyril Lemieux, sociologue des médias, auteur de pas moins de trois ouvrages récents qui s’attachent à répondre à ces questions.
D’élection en élection, les médias prennent de plus en plus d’importance, tandis que la politique, elle, tend presque à devenir de la pure communication politique. On peut dès lors légitimement s’interroger sur la pertinence des sujets traités par les médias, sur la liberté du journaliste, sur les pratiques du métier et les dérives qu’elles peuvent produire, bref comment et dans quel contexte se comporte un professionnel de l’information. Entretien.

Idée 1 : Se détacher de Pierre Bourdieu

Les influences : En quoi votre approche de la sociologie des médias s’inspire-t-elle ou se détache-t-elle des analyses qu’avait proposées Pierre Bourdieu à son époque ?

Cyril Lemieux : Ce qui est proche, c’est que c’est une sociologie qui s’intéresse aux pratiques, c’est-à-dire à la façon dont les gens travaillent dans des cadres précis. Ce que nous appelons des dispositifs matériels et organisationnels. Les méthodes sont proches : on effectue des enquêtes de terrain, on observe les professionnels en action, on s’interroge sur la définition et la vision de leur métier.
La deuxième chose qui est commune, c’est un intérêt pour la critique, pour la façon dont les pratiques sont critiquables, par exemple parce que les journalistes ne respectent pas leur déontologie, ou parce qu’on fait pression sur eux.

La principale différence tient au fait que, dans la sociologie pragmatique, on part du principe qu’on va regarder la façon dont les acteurs eux-mêmes critiquent, et se critiquent entre eux. Dans la sociologie bourdieusienne, c’est plutôt le sociologue qui critique. La sociologie pragmatique, inspirée du pragmatisme – mouvement philosophique américain du début du XXe siècle – s’attache donc à examiner l’ensemble des discours critiques sur la profession. C’est une méthode d’enquête. On observe la façon dont les journalistes critiquent leur travail, et plus souvent la façon dont ils critiquent le travail de leurs collègues, mais aussi comment les sources d’information critiquent le travail des journalistes (« vous avez déformé mon propos »), ou encore comment le public ou les lecteurs critiquent le travail des journalistes. Il y a, dans la société, beaucoup de critiques qui s’adressent aux journalistes, ou de critiques qu’ils s’adressent eux-mêmes. On essaie donc de saisir ces critiques, de comprendre leurs fondements, de voir comment sont gérés les scandales et les affaires que cela peut susciter.

La démarche bourdieusienne, elle, ne prend pas la critique comme objet : c’est du sociologue lui-même qu’émane la critique, critique qui portera sur les rapports de pouvoir et de domination à l’intérieur du champ journalistique, ou sur la domination qu’exerce le champ économique sur le champ journalistique, etc. Ce n’est plus la même démarche. Un certain nombre de sociologues pragmatiques sont en réalité des dissidents de l’école de Bourdieu, Luc Boltanski est sans doute le plus connu d’entre eux. On a eu beaucoup de débat avec les bourdieusiens. On leur reproche par exemple de sous-estimer les capacités critiques des gens, de faire comme si seul le sociologue était capable de dévoiler les règles sociales et les rapports de pouvoir. Quand on regarde de près pourtant, on se rend compte que tous les gens ont des potentialités critiques ; en revanche, ces personnes peuvent parfois se trouver dans des situations où il n’est pas facile de critiquer ouvertement. Ce n’est donc pas l’absence de potentialités critiques qu’il faut postuler. C’est au contraire leur présence. Et ce sont, dès lors, les conditions qui entravent, qui arrêtent l’expression de ces potentialités critiques, qu’il s’agit surtout d’analyser. Les deux sociologies ne partent donc pas tout à fait de la même conception de l’acteur. Pour les sociologues pragmatiques, l’acteur n’est ni entièrement démuni, ni totalement inconscient de la domination qu’il subit. Dans le cas des bourdieusiens, on parle souvent de « sociologie critique » alors que la sociologie pragmatique se présente, elle, comme une « sociologie de la critique ».

Idée 2 : Distinguer 3 grammaires

Bourdieu utilisait les idées de champs, d’habitus, pour traiter de la question journalistique. Dans votre ouvrage La subjectivité journalistique, vous parlez du concept de « grammaire ». Comment le définir ?

CL : La grammaire est à rapprocher du concept de « sens pratique » de Bourdieu. Par exemple, on n’a pas forcément appris à l’école la grammaire savante de la langue française. Mais quand on parle français, on peut distinguer une phrase bien formée d’un phrase incorrecte, identifier une erreur. Il y a un savoir pratique des règles, qui n’est pas forcément un savoir savant (« scolastique » comme dit Bourdieu) de ces règles. Donc la grammaire veut dire qu’il y a des règles plus ou moins explicites suivies dans la vie sociale, qu’elles peuvent être explicitées à certains moments, et passées sous silence à d’autres, parce qu’elle n’ont pas besoin d’être dites.

Je distingue différentes grammaires de l’action. Chez les journalistes notamment, je distingue trois grammaires, c’est-à-dire trois ensembles de règles implicites, qui sont suivies dans des situations différentes.

Il y a d’abord ce que j’appelle la « grammaire publique », ou « grammaire de la distanciation ». Le journaliste qui, par exemple, interviewe un homme politique à la télévision, prend ses distances. Il le vouvoie alors qu’il le tutoierait en privé. Il va essayer de montrer que c’est lui qui est à l’origine des questions qu’il pose, et que ce n’est pas le politique qui les lui a soufflées. Dans d’autres cas, il va séparer les faits des commentaires, ou recouper l’information. Par contre en privé, c’est un autre type de grammaire qui va être engagée : la « grammaire naturelle ». Il s’agit là au contraire de se rapprocher, d’établir une relation, des connivences, de devenir amis. On observe donc ce type de situations où des hommes politiques déjeunent avec des journalistes, ils rigolent, partagent une certaine complicité.

Enfin je distingue une troisième grammaire, celle du « réalisme », dans laquelle les règles dictent d’être réaliste sur les limites de la situation : le manque de temps, le manque d’espace (limitation en signes des articles par exemple), le manque de marge de manœuvre (si on publie un article trop compromettant pour un annonceur ou un actionnaire, on anticipe les représailles, etc.). Les journalistes doivent donc passer d’une grammaire à l’autre selon les situations. Parfois, cela peut poser des problèmes. J’ai observé des cas où le journaliste a du mal à prendre ses distances et à passer au vouvoiement par exemple. Il trahit en public sa proximité avec la personne. Et généralement, il va être critiqué pour ça. Ou encore, il pourra être tellement obnubilé par le manque de temps, qu’il ne recoupera pas l’information. Il publiera alors une information qui s’avèrera peut-être erronée. Donc il y a une tension entre différents ensemble de règles.

C’est un modèle qui insiste sur la pluralité des grammaires, et surtout sur l’aspect potentiellement contradictoire des grammaires.

Le but, et c’est cela qui est important, est d’analyser pourquoi les journalistes en viennent à commettre des fautes par rapport à leur propre morale professionnelle. Par exemple, la règle de distanciation peut être mise à l’écart au profit de la règle de respect des formats, règle de réalisme. On ne respecte pas la polyphonie, on ne laisse pas la parole à tous les interlocuteurs dans un débat parce que le temps manque, ou que l’on n’a pas les moyens de le faire.

La grammaire est un outil pour analyser les pratiques des journalistes, et surtout leurs contradictions pratiques et l’arbitrage qu’ils appliquent entre des exigences antagonistes. Par exemple, tel journaliste, très ami avec un homme politique local, apprend par un autre informateur que cet homme politique est corrompu. Voilà une contradiction pratique tout à fait typique du travail d’un journaliste. Que dois-je faire ? C’est mon ami, mais en même temps je dois prendre du recul, marquer mes distances avec lui… Ce genre de tensions est au cœur de l’activité journalistique, le sociologue doit savoir les analyser dans toute leur complexité. Il doit aussi savoir analyser les dispositifs de travail qui font que certaines grammaires vont être valorisées. L’organisation du travail pèse en effet énormément sur les grammaires qui sont privilégiées. Par exemple, si la contrainte de temps est plus forte dans un environnement de travail, les journalistes vont être davantage poussés vers la grammaire réaliste. L’information sera moins recoupée.

L’aspect politique de la démarche est d’attirer l’attention sur la façon dont les modes de travail journalistiques limitent les chances des journalistes d’agir d’une certaine façon et les incitent, au contraire, à adopter un autre type de comportement. Certains modes d’organisation poussent à la faute plus que d’autres, en tout cas à certains types de fautes. Cela rejoint les constats de Bourdieu sur la rationalisation économique. Cependant, la différence tient à l’idée que même les journalistes les plus fautifs ont accès à la grammaire publique, et ne sont pas dépourvus de moralité ou de déontologie, même s’il leur arrive souvent de les enfreindre. Les constats sont convergents, mais la sociologie pragmatique accorde plus d’importance aux contradictions internes des individus et au rôle des dispositifs de travail.

Idée 3 : Organiser sa liberté journalistique

Alors, le journaliste est-il libre ?

C.L : « Liberté » est un mot trop fort. C’est surtout l’organisation du travail qui offre ou ôte l’initiative, la créativité, la capacité d’action au journaliste. Il y a des dispositifs de travail qui peuvent réduire la pluralité des grammaires et des marges de manœuvres. Or, pour qu’il y ait journalisme, il faut qu’il existe encore des marges de manœuvre, c’est-à-dire une incertitude possible, pour le journaliste, quant à la règle qu’il lui faut privilégier. Dès qu’il n’y a plus d’incertitude de ce type, dès que tout est programmé ou joué d’avance, on n’est plus dans le journalisme. On est dans la communication, par exemple. Voilà l’idée centrale que mes collègues et moi, nous avons tenté de défendre dans La subjectivité journalistique.

Ces marges de manœuvres ne sont pas données comme un fait. Elles sont produites par une organisation de travail et, historiquement, elles ont évolué. Elles peuvent se réduire ou au contraire s’agrandir. Par exemple, dans un chapitre de La Subjectivité journalistique consacré à www.Mediapart.fr, on voit bien comment Internet ouvre aujourd’hui de nouvelles possibilités au journalisme.
Une nouvelle liberté est conquise, mais en même temps l’intérêt de ce chapitre est de montrer que de nouveaux aspects de la pratique journalistique deviennent plus contraignants. Nouvelles libertés, nouvelles contraintes. Les marges de manœuvres ne sont pas acquises, elles sont conquises, défendues, et sont très tributaires de la façon dont le travail est organisé et évalué. Dans le livre, on explique que si on réduisait l’autonomie journalistique à son minimum, il n’y aurait plus de journalisme. C’est presque une contrainte définitionnelle.
Cela s’oppose à deux discours actuels. Un premier discours, très répandu, est de dire que les journalistes n’auraient aujourd’hui plus aucune marge de manœuvre, qu’ils seraient complètement asservis par les contraintes économiques,. On voit bien la part de vérité de ce constat, mais il reste beaucoup trop grossier. Car lorsqu’on observe les journalistes au travail dans des types de presse très différents (presse quotidienne nationale, régionale, agence de presse, presse professionnelle, presse en ligne, télévision, etc.) comme nous l’avons fait dans ce livre, on constate qu’il leur reste bien, à chaque fois, des formes d’autonomie. Le second discours avance en revanche que la liberté de traiter l’information ne dépend que de la volonté du journaliste, de son éthique personnelle. Par exemple, les pigistes seraient libres du choix de leurs sujets. C’est là une vision trop idyllique.

La vision qu’on défend dans La subjectivité journalistique est gradualiste, et s’attache à montrer que les situations de travail ne sont pas uniformes. Il y a donc plus ou moins d’autonomie, elle n’est pas la même partout, ou dans toutes les tâches. A la télévision, par exemple, certains sujets laissent libre cours à la créativité, et d’autres sont beaucoup plus standardisés. Cela explique aussi l’attachement au métier que manifestent certains journalistes pourtant réduits à des tâches de plus en plus répétitives et aliénantes : c’est que, bien souvent, il existe encore dans leur travail un îlot de tâches plus gratifiantes qui sont pour eux source de plaisir.

Dans La Subjectivité journalistique, vous étudiez le parcours ou les spécificités de journalistes historiques (comme Albert Londres ou le fondateur du Figaro, Hippolyte de Villemessant) ou plus contemporains (comme Anne Sinclair ou le journaliste du Monde, Michel Samson). Pourquoi s’être attaché à étudier des individualités plutôt que des cadres ou des groupes ?

C.L : A priori, l’opinion générale voudrait que les sciences sociales ne s’intéressent qu’au commun, au collectif, au social, et auraient par conséquent plus de mal à traiter l’individualité, la personnalité, qui seraient un angle réservé à la psychologie. C’est une mauvaise conception de l’individu, parce qu’on oppose alors l’individu au social. Or, si l’on est individu, c’est précisément parce que l’on est social. C’est la thèse de Durkheim. Il conçoit les parcours, dans nos sociétés modernes, comme des processus d’individualisation : c’est par l’intermédiaire des rapports avec les autres qu’on arrive à être un individu autonome. Il est donc important de comprendre les conditions sociales qui permettent, ou limitent, l’autonomie individuelle. Ce n’est pas une position anti-individualiste. C’est une opposition contre la naïveté qui consisterait à croire que, d’emblée, nous serions nés autonomes. L’enjeu est de prendre en compte les notions de subjectivité, de singularité, de génie aussi, de charisme personnel, en les traitant en sociologue – et non en psychologue –, c’est-à-dire sous l’angle de l’intégration sociale, du partage de grammaires, de règles communes.

Suivre une règle, c’est participer à un groupe, mais c’est aussi, en même temps, se singulariser, du fait que chacun a toujours une façon bien à lui de respecter la règle commune (ce que, dans La subjectivité journalistique, nous appelons son « style personnel »). La sociologie, ce n’est pas faire primer le social sur l’individu, ou l’individu sur le social, c’est plutôt comprendre comment les deux s’imbriquent.

Idée 4 : Sociologiser plutôt que psychologiser l’individu

Dans La Sociologie sur le vif, vous assimilez la démarche sociologique à une forme de démonologie…

C.L : En effet ! Il s’agit d’un recueil de mes chroniques hebdomadaires sur France Culture, dont le principe était, en quatre minutes, de prendre un fait d’actualité de la semaine et de le confronter à des théories, concepts, ou études sociologiques. Le but était de faire passer l’idée que la sociologie ne se trouve pas que dans les livres, mais touche les aspects concrets de la vie quotidienne, jusqu’aux plus intimes comme ceux qui concernent, par exemple, notre rapport à la mort ou notre sexualité. C’est pour ça que dans le livre, j’évoque aussi bien les grandes questions économiques, politiques et environnementales du moment que le football, la bande-dessinée ou les seins nus sur la plage.

Pour ma première chronique, il m’avait été demandé de définir ce qu’est la sociologie. Ce n’est pas si facile. C’est alors que j’étais tombé sur une interview de l’écrivain Norman Mailer, décédé depuis, à l’occasion de la sortie de son livre Un château en forêt, livre qui raconte l’enfance d’Hitler, jusque l’âge de quatorze ans. L’histoire est racontée par un démon envoyé par le diable, qui a reconnu dans le petit Hitler un fort potentiel de nuisance. Le démon, Dieter, est donc envoyé pour éduquer Hitler à la malfaisance, à l’inciter au vice. Dieter explique que son travail est difficile parce les anges le combattent en permanence. Ce qui frappant, c’est le travail historique de Mailer : il a scrupuleusement vérifié tous les fait historiques qu’il mentionne, tous les personnages qu’il cite ont existé. Dans son interview, il dit qu’il croit au diable. En effet, se demande-t-il, s’il n’y avait pas de diable, comment comprendre qu’Hitler ait pu exister ?

Une partie de son raisonnement est commune à la sociologie. Si on veut expliquer Hitler, il faut regarder autour d’Hitler, dans des forces extérieures à lui. C’est le mouvement de la sociologie : « dépsychologiser » et regarder dans les forces et les entités qui sont extérieurs à l’individu, qui l’ont façonné.

Evidemment, ces forces ne sont pas surnaturelles, elles sont sociales. Le sociologue regarde donc le type d’éducation qu’a reçue Hitler, le type de relations qu’il a connues dans son milieu familial, dans son entourage, le type d’aspirations qui lui ont été transmises par ses parents, le type d’expériences qu’il a vécues, d’humiliations, de frustrations, d’espoirs déçus, ... Il s’agit bien de comprendre aussi que son arrivée au pouvoir n’a pas reposé uniquement sur lui, mais sur les soutiens nombreux qu’il a trouvés, donc, encore une fois, sur des forces qui lui étaient extérieures. Je parle donc d’une démonologie laïque, parce que l’idée que des démons s’emparent de nous est proche. Nous avons des peurs, des angoisses, des désirs, des indifférences, des goûts qui nous viennent des autres. Le fait d’en prendre conscience peut peut-être nous libérer.
Si je n’aime pas l’art contemporain, c’est peut-être parce que je viens d’un milieu qui ne me prédisposait pas. A moi donc de faire peut-être un effort en ayant cela à l’esprit. C’est le côté émancipateur de la sociologie.

La Sociologie sur le vif, est un ouvrage qui veut montrer en quoi la sociologie est porteuse d’un projet d’émancipation. Il s’agit d’une invitation à la sociologie, surtout pédagogique. Il ne s’agit pas d’une enquête sociologique classique. Comment se regarder comme les êtres sociaux que nous sommes ? On oublie d’autant plus que nous sommes des êtres sociaux que nous vivons dans des sociétés marquées par des idéologies individualistes.

Or précisément, cette idéologie individualiste est sociale. On voit bien que d’autres sociétés sont organisées avec d’autres idéologies. On a tendance à oublier la sociologie, à psychologiser les actes, à individualiser. Par exemple, on psychologise les faits divers, la maltraitance, la violence, alors même qu’il faudrait les sociologiser. Même chose avec nos problèmes personnels (nos échecs professionnels, nos disputes avec des proches, nos peines de cœur…) : nous les psychologisons à outrance, alors que pour bien les comprendre, il faudrait plutôt les sociologiser. Aujourd’hui, quantité de solutions politiques sont proposées, de type répressif par exemple, qui reposent sur des interprétations individualistes ou psychologisantes des problèmes à traiter. Or, non seulement ces solutions ne résolvent absolument rien mais en général, elles aggravent le problème !

C’est donc une émancipation à titre personnel, mais aussi à titre collectif. Si la sociologie était plus écoutée, on trouverait aux problèmes sociaux des solutions nettement plus intelligentes et plus efficaces. Dans La Sociologie sur le vif, ce qui est proposé au lecteur, c’est de faire des expériences. Voyons ce que cela fait de regarder les choses sous un angle sociologique.

J’ai fait par exemple il y a quelques années une expérience sur Noël : j’ai dit cette année-là à mon entourage que je ne fêterais pas Noël. Vous pouvez faire la même chose pour d’autres fêtes. J’ai eu des coups de fil d’amis, de parents qui voulaient me convaincre de fêter Noël, etc. J’ai tenu bon. Mais le pire, c’est que, Noël venu, je n’ai pas pu faire comme si c’était un soir ordinaire. Je suis allé me coucher tôt, mais je n’ai pas pu m’enlever de la tête que c’était le soir de Noël. On ne peut pas désactiver facilement ces choses.

C’est l’idée d’un sociologue qui s’appelle Gabriel Tarde, qui parlait d’ « imitation » et de « contre-imitation ». Il disait que les personnes qui font de la « contre-imitation », qui font le contraire des autres, sont encore dans une forme d’imitation. C’est-à-dire qu’on est « synchronisé » avec les autres. Si je m’habille très différemment pour me distinguer des autres, c’est justement parce que je suis synchronisé avec les autres. Pour Tarde, ça montre à quel point le social est profondément en nous. Rien de tragique à cela : on est sans doute plus libre quand on a compris cela, que lorsqu’on continue à croire que la liberté consisterait à s’extraire de la société ou à ne pas suivre ses règles partagés (ce qui est à la fois une conception typique de l’idéologie individualiste propre à nos sociétés, et une vision sociologiquement naïve de la liberté).

Idée 5 : Identifier les effets indirects des médias

Dans le troisième ouvrage que vous avez publié récemment, Un président élu par les médias ?, vous adoptez d’ailleurs la même approche : des articles courts, des chroniques. Quel est l’objet de ce livre ?

C.L : Il s’agit d’un recueil d’articles parus sur un blog que j’avais tenu, à l’invitation de lemonde.fr, pendant la campagne 2007. Dans ce blog, j’analysais au jour le jour, d’un point de vue inspiré par la sociologie, le traitement médiatique de la campagne. Alors, le titre est un peu trompeur : je montre dans l’introduction que la question de savoir si les médias font l’élection n’est pas forcément la bonne.

Cela fait 80 ans que la sociologie des médias essaie de savoir ce qu’est l’effet des médias sur le vote. Et ces études montrent un résultat qui ne s’est jamais démenti d’étude en étude : les médias n’ont pas d’effets directs, unilatéraux et massifs sur l’orientation des suffrages. Par exemple, si la télévision vous dit tous les jours de voter oui au référendum sur le traité constitutionnel européen, au moins trois effets sont possibles, comme l’a suggéré le chercheur britannique Stuart Hall : si vous aviez déjà l’intention de voter oui, vous serez sans doute renforcé dans votre vote (lecture « hégémonique » selon les termes de Hall). Si vous aviez l’intention de voter non, plus on vous dira de voter oui, plus vous serez renforcé dans votre vote non (lecture oppositionnelle). Troisième possibilité : plus on vous montrera les arguments en faveur du oui, plus vous pourrez être convaincu par certains d’entre eux mais en désaccord avec d’autres (lecture négociée), de sorte que l’effet sur votre vote restera indécis. Cet exemple montre à quel point il ne suffit pas que les médias dictent un comportement électoral (si tant est qu’ils le fassent) pour que les gens s’exécutent. Tout le monde se souvient que c’est le non qui l’a emporté au référendum de 2005 !

Cependant, cela ne veut pas dire que les médias n’ont pas d’effet. Il faut identifier et comprendre le type d’effets indirects et diffus, mais bien réels, qu’ils produisent. C’est relativement difficile, mais on voit très bien dans la sociologie électorale par exemple, que les messages sont validés et retraduits par les communautés de réception. Encore une fois, on se fait piéger par l’aspect individuel. On pense à tort que le récepteur se trouve seul face aux médias, qu’il est seul pour interpréter les messages et les injonctions. Or c’est faux. Le récepteur est intégré dans une famille, un cercle d’amis, un milieu professionnel, etc. Si je dis demain en allant à mon travail, que j’ai trouvé pertinente telle intervention télévisée de Marine Le Pen, je vais me faire critiquer, me faire recadrer. La communauté est force de rappel ; le réseau valide ou invalide. Les médias peuvent donc avoir des effets mais ils sont filtrés par les milieux sociaux.

Un autre problème : beaucoup de gens ont intérêt à croire et à faire croire que les médias ont un effet fort sur le vote. Ce sont les publicitaires et les communicants. Pour vendre aux hommes politiques leur discours du type « si vous portez une cravate bleue, vous gagnerez deux points dans les sondages », il leur faut en permanence alimenter l’idée que ce sont les médias, et eux d’abord, qui font les élections. Le sociologue nuance cette croyance intéressée.

A mes yeux, une question au moins aussi importante que celle des effets des médias, c’est celle du respect par les journalistes de leur propre déontologie. Dans mon livre j’essaie de rééquilibrer les choses entre deux courants : une première approche conséquentialiste – quels sont les effets des discours des médias sur les gens et les comportements électoraux – et une approche déontologique, qui s’intéresse aux pratiques journalistiques sous l’angle des règles déontologiques et du respect de la morale professionnelle. On peut alors s’intéresser aux cas où les médias ne respectent pas l’équilibre entre les partis en lice, où tel candidat est ouvertement favorisé, où tel autre est systématiquement maltraité.

Durant la campagne présidentielle de 2007, ces cas sont nombreux. On constate ainsi que les petits candidats subissent un traitement très particulier. C’est l’exemple de José Bové, auquel un journaliste demande : « Au second tour, pour qui allez-vous vous désister ? Les socialistes ?  » « - Ca dépend si les socialistes sont prêts à se désister pour moi.  » On n’aurait jamais posé cette question à un candidat d’un grand parti. C’est une petite infraction au principe d’égalité de traitement, qui paraît assez bénigne, mais qui est révélatrice de la façon dont nombre de journalistes font jouer des parti pris dans leur traitement de la campagne électorale. Dans le livre, j’en donne de nombreux exemples s’agissant des temps de parole, des questions posées, des questions éludées, etc.

Un des principaux résultats du livre, c’est de montrer que les sondages occupent aujourd’hui la place centrale dans les campagnes électorales. Ce ne sont pas du tout des instruments neutres ou inoffensifs. Certes, ils ont un assez bon pouvoir prédictif à très court terme. C’est-à-dire que plus on se rapproche de l’échéance, plus ils ont la capacité de prédire correctement les résultats. En revanche, deux ou trois mois avant l’élection, c’est n’importe quoi. Leur prédictibilité est alors extrêmement faible. Alors pourquoi les médias commandent-ils, dès ce moment-là, une quantité astronomique de sondages ?
C’est que cela leur permet de faire émerger les deux ou trois candidats réputés « éligibles » sur lesquels toute leur attention va pouvoir se porter. Les sondages jouent d’abord un rôle de structuration de la compétition électorale. Prenons Bayrou en 2007 par exemple. Selon la règle du CSA, tant que la campagne n’est pas ouverte, les candidats se voient octroyer à la télévision un temps de parole proportionnel au résultat des élections précédentes. Or on s’aperçoit que Bayrou a eu beaucoup plus de temps de parole que le résultat de l’UDF, son parti, aux élections précédentes de 2002 n’y autorisait. Ce sont les sondages qui ont justifié, aux yeux des journalistes, cette faveur.

Cet exemple montre à quel point le rôle des sondages et des instruments de mesure peut être spectaculaire dans la structuration de la compétition politique contemporaine. Si vous mesurez à 5°C la température le matin, ce n’est pas cela qui va la faire passer à 6°C. En revanche, si vous mesurez Bayrou à 15 points dans les sondages, cela peut créer une dynamique médiatique et électorale qui va le faire monter à 17. La mesure modifie ce que l’on mesure, ce qui est typique des phénomènes sociaux.

Dans mon ouvrage, je rapproche cela de la notion de « prophétie auto-réalisatrice » développée par le sociologue américain Robert Merton dans les années 1950. Merton prenait l’exemple de la finance : si on annonce qu’un titre va chuter, les gens vendent, et le titre chute effectivement. La prophétie se réalise d’elle-même.

Les sondages sont quelque chose qui n’est pas prévu dans le jeu constitutionnel, et qui occupe pourtant la place centrale. Notre démocratie mériterait un vrai débat sur les sondages ; la France est l’un des pays du monde qui consomme le plus de sondages. C’est un énorme marché. De cette addiction aux sondages, Nicolas Sarkozy est un excellent exemple. Il ne marche qu’aux sondages, il en commande sans cesse et les utilise pour prendre chacune de ses décisions. Le fond de mon bouquin, se trouve là : il vise à comprendre et à faire que comprendre que Nicolas Sarkozy incarne un système, une façon de faire de la politique, qui s’est aujourd’hui établie, et qui est fondée sur le concours permanent, autour des hommes politiques, de professionnels de la communication politique et de sondeurs. On pourrait presque dire, en forçant le trait, que c’est la communication politique et les sondages qui gouvernent, et non Sarkozy.

Ca veut dire deux choses : les décisions sont prises dans une optique de marketing électoral. Là où Sarkozy a fait fort, c’est qu’il a continué, même après être arrivé au pouvoir, à être dans le marketing électoral. Quand on lui présente des sondages qui indiquent qu’il a une très mauvaise cote de popularité, il s’en moque. Par contre, ce qui l’intéresse, c’est de savoir s’il est populaire dans son propre électorat. Après l’affaire des Roms, il a perdu des points dans l’électorat catholique, là il a pris peur : il s’est rendu au Vatican. C’est du gouvernement ciblé : on segmente l’électorat, et on gouverne pour séduire tel ou tel segment électoral. On gouverne en réaction à des sondages, par déclarations et coups médiatiques, savamment élaborés avec l’aide de conseillers. Il n’y a guère de place pour les décisions spontanées et l’improvisation. La politique est conçue comme une activité professionnelle, hautement rationalisée. C’est ça, au fond, que j’ai trouvé le plus impressionnant en analysant la campagne.

Les tendances à la rationalisation de l’activité politique que Max Weber a décrites il y a déjà près d’un siècle, ont atteint de nos jours un degré tel que l’on est en droit de se demander si la politique n’est pas aujourd’hui totalement prisonnière de l’expertise.

Idée 6 : Décrypter les dérapages médiatiques de la présidentielle 2012

La nomination de la tête de France télévisions par l’exécutif peut-elle modifier les règles du jeu ?

C.L : Effectivement, ce n’est pas anodin. C’est un prolongement de la culture politique de Sarkozy, de son rapport à l’Etat. Mais c’est si à contre-courant de tout ce qui s’est fait dans les démocraties pluralistes depuis trente ans ! La réputation de la France s’en trouve affaiblie. Ca m’évoque le président Hongrois qui vient de prendre la tête de l’Union européenne, et à qui on a reproché d’avoir pris des mesures liberticides vis-à-vis des médias. Il a répondu aux critiques françaises qu’il n’avait pas de leçon à recevoir d’un pays dont le président nomme le chef de la TV publique… Je crois cependant que quel que soit le président de France Télévisions et la façon dont il est nommé, il y a des mécanismes de rationalisation des structures, qui limiteront la possibilité d’un contrôle politique fort. Ca ne pèsera pas de la même manière que sous de Gaulle, par exemple.

Si le ministre de la Culture sous de Gaulle pouvait imposer de passer telle pièce de Racine à 20h30, aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Le réalisme économique a pris désormais une place centrale dans les pratiques et les prises de décision au sein des médias. Donc on risque de s’orienter vers des compromis, si jamais Sarkozy veut imposer les programmes qui lui plaisent personnellement, comme on lui en prête l’intention. Ceci dit, comme le président a des goûts qui ne vont pas forcément à l’encontre de ceux du grand public… Je ne sous-estime pas l’emprise politique sur l’information, mais les mécanismes de rationalisation seront à mon sens plus importants à terme.

Quel sera le rôle d’Internet dans la compétition politique ?

C.L : Internet avait relativement peu d’impact en 2007, par rapport à ce que l’on connaît maintenant. En trois ans, Internet a pris un poids beaucoup plus important dans la communication politique. Les communicants sont de plus en plus investis sur les réseaux sociaux, et on peut être sûr qu’en 2012, une partie de la bataille électorale se déplacera sur ce terrain. Des sites comme Dailymotion ou Youtube sont eux aussi appelés à jouer un rôle majeur : en trois ans, on a vu se multiplier sur ces sites les vidéos volées (France 3), les lapsus filmés, l’affaire des propos racistes d’Hortefeux, etc., autant d’images que les médias traditionnels ne diffusaient pas spontanément, mais qu’ils se mettent à diffuser plus volontiers maintenant qu’elles sont disponibles sur Internet et y créent un certain buzz. La seule affaire comparable qu’il y a eu en 2007, c’était Alain Duhamel qui ignorait qu’il était filmé, et avait déclaré vouloir voter Bayrou. Il a été suspendu par France 2. Les politiques et les journalistes sont donc plus attentifs, le moindre dérapage peut se retrouver sur Internet et avoir des répercussions importantes, surtout à partir du moment où les médias traditionnels s’en emparent à leur tour et valident son importance (ce qui créé en retour une affluence démultipliée pour visionner la vidéo sur Internet).

La plupart des défauts, des dérapages journalistiques, des problèmes de traitement de l’information dont je parle dans le livre, en 2007, ont de très fortes chances de se reproduire en 2012. Les contraintes et les dispositifs de travail qui pouvaient pousser les journalistes au manque de distanciation professionnelle se sont plutôt renforcés, ou du moins n’ont guère été corrigés. La seule nouveauté au fond, c’est Internet. Mais il n’est pas si évident qu’Internet ait nécessairement, sur les dérives journalistiques, un effet correctif. C’est là quelque chose qu’il sera très intéressant de voir lors de la prochaine campagne présidentielle.


Repères :

Cyril Lemieux est né le 16 avril 1967. Il est maître de conférences en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et membre de Groupe de sociologie politique et morale (GSPM) fondé par Luc Boltanski, Laurent Thévenot et Michaël Pollak. Ses travaux portent sur l’analyse des médias, par une approche pragmatique. Son premier ouvrage : Mauvaise presse, éditions Métaillié. Il a tenu, en 2007-2009, une chronique sociologique hebdomadaire sur France Culture et en tient une, désormais, dans le mensuel Alternatives économiques.


jesaistoutmaisjediraisrien,  le 21 mars 2011 : Cyril Lemieux : Les démons de l’info

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