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Les fractures sociales de la gauche française

mercredi 13 mai 2009, par Christophe Guilluy

Christophe Guilluy, socio-géographe et co-auteur des Fractures Françaises (Autrement) analyse le décrochage du Parti Socialiste de ses électeurs traditionnels. Propos recueillis par Laurence Ubrich pour IAJ.

Idée à jour - Qui sont ces déçus du sarkozisme ?
Christophe Guilluy - Le génie de Nicolas Sarkozy, s’il en a un, a été de capter l’électorat du Front National. Il n’a pas été élu pour autre chose et certainement pas pour le pouvoir d’achat. C’est cet électorat-là qui est déçu aujourd’hui. Ces gens ont voté Sarkozy sur les thématiques de l’immigration et de la sécurité avec un relent d’antimondialisation et d’anti-européanisme. D’ailleurs la carte électorale de Sarkozy ressemble beaucoup à celle du non au référendum. Cet électorat est donc plutôt populaire, plutôt modeste et majoritairement sur une logique de repli.

IAJ - Peut-on identifier géographiquement cet électorat ?
C.G. - L’électorat populaire est de moins en moins dans les grandes métropoles. Avec la recomposition sociale des territoires, l’essentiel des catégories populaires, comme les ouvriers et employés, se retrouvent de l’autre côté des banlieues, dans le péri-urbain et dans le rural. Le rural aujourd’hui est un espace ouvrier, dont la majorité habite dans des pavillons. Ce sont des petits salaires, des gens qui travaillent dans des petites boîtes du secteur privé, qui vivent concrètement ce qu’est la mondialisation, la dégradation des conditions de travail et la perte du pouvoir d’achat. Cette dernière ne date d’ailleurs pas d’hier ! Le tour de passe-passe de Sarkozy a été de passer pour un candidat en opposition avec ces logiques de mondialisation, alors qu’il y est indéniablement ancré. Il représente le libéral type. En jouant sur le discours identitaire et national, il a pourtant réussi ce coup de maître. Aujourd’hui, après un an de mandat, les gens ont compris que rien ne changerait, ni sur le pouvoir d’achat, ni sur la question de l’immigration et encore moins sur celles de la mondialisation ou de l’Europe.

IAJ - Ce problème du pouvoir d’achat est-il calqué sur la dualité entre centre et périphérie ?
C.G. - Les grandes villes concentrent à la fois tous les secteurs économiques qui marchent et les gens qui y travaillent. Dans ces métropoles, vous allez retrouver les couches supérieures- des grands bourgeois traditionnels aux bobos- ainsi que des enclaves sociales avec des populations immigrées. Mais la majorité de la population de ces villes sont les couches supérieures ou moyennes supérieures qui bénéficient des bienfaits de la logique de mondialisation. Tout ce qui concerne l’économie monde, mais aussi le phénomène migratoire. Les plus gros salaires sont dans ces territoires. A contrario, la France majoritaire se trouve dans le périurbain. On se focalise toujours sur le chiffre de 80% d’urbains en France, mais ce terme est très vague ! Vous pouvez être catalogué urbain même en habitant très loin du centre ville. Tout est une question de densité et il ne s’agit évidemment pas de la même urbanité. En fait, la réalité est très différente : seul un quart de la population vit dans les grandes métropoles. Même en y incluant les banlieues proches, vous n’arrivez qu’à 30 ou 35% de la population. L’immense majorité des gens vivent donc de l’autre côté de la banlieue. Il y a une vingtaine d’années, ces territoires périurbains étaient peuplés par la classe moyenne. Aujourd’hui, les gens y arrivent par défaut et la majorité des populations rurales sont des ménages précaires ou modestes. Il y a bien sûr des enclaves bourgeoises, notamment près de Paris, mais c’est minoritaire. Ce qui fait masse, c’est plutôt cette France du SMIC, travaillant dans le privé, dans la sphère industrielle ou dans le tertiaire dévalorisé. Si dans l’un de ces ménages, l’un des deux perd son emploi, c’est la chute. L’accession à la propriété bas de gamme entraîne bien souvent une chute du niveau de vie. Quand vous avez un petit salaire, si vous passez jusqu’à 40% de votre budget dans le remboursement des traites ou dans le fonctionnement de la maison, si vous ajoutez la question des transports, cela devient infernal. On parle aujourd’hui de la baisse du pouvoir d’achat parce qu’elle concerne désormais les classes moyennes des centres-ville, mais ce phénomène touche les classes populaires depuis déjà vingt ans. On estime qu’il y a environ 30% des ménages qui sont dans la précarité en France, soit près de 12 millions de ménages. C’est énorme ! La question de la précarité est en grande partie liée à celle de l’éloignement des emplois qualifiés et de l’éloignement de l’école. Avant, on pouvait dire à un gamin qui vivait en zone rurale, qu’on allait lui payer une chambre de bonne en ville pour aller dans la meilleure école. Aujourd’hui, c’est terminé, il y a une véritable relégation sociale.

IAJ - Assiste-t-on, finalement, à une mise en compétition des précarités ?
C.G. - Le gros danger de la société française est effectivement le risque de fracture entre les différentes catégories populaires. Ce qui m’a frappé pendant les élections, c’est que pour la première fois, à catégorie sociale égale, il y a eu un vote des catégories populaires non immigrées pour Nicolas Sarkozy et un vote des catégories populaires immigrées pour Ségolène Royal. C’est le vrai sujet. Ce qui est frappant dans les milieux populaires, c’est que la question sociale n’est plus porteuse politiquement. Les gens ne se déterminent plus sur ce champs-là. L’argument classique est de dire que le Parti socialiste ne capte plus l’électorat populaire parce qu’il serait trop au centre. Mais avec Olivier Besancenot on a tout, les lendemains qui chantent, la haine des riches, l’antilibéralisme, et il a fait zéro aux élections municipales. Juste quelques petits scores dans la fonction publique et chez les étudiants. Cela veut dire que le camp du progrès social n’est plus susceptible de mobiliser les masses populaires. C’est un changement du curseur électoral qui est fondamental. Pour revenir au vote, les catégories populaires non immigrées se sont dites que Sarkozy allait s’opposer aux logiques de mondialisation et les protéger. Il a fait du Lepeno-sarkozisme. De temps en temps, il envoyait des petits messages aux libéraux mais globalement il savait qu’il avait besoin des populations ouvrières et modestes, sinon il n’avait pas de majorité. Il a donc joué sur des thématiques non pas sociales mais identitaires.

IAJ - Quand aux milieux populaires immigrés ?
C.G. - Ils se sont déterminés non pas pour un vote d’adhésion à la gauche, mais pour un vote anti-Sarkozy parce qu’il est perçu, en banlieue, comme un islamophobe. Les gens des cités ne votent pas à gauche pour remonter leurs minima sociaux. Ces catégories-là se débrouillent toutes seules depuis trente ans face à la précarité et au manque d’emplois. Elles ont été lâchées par la classe politique, lâchées par les syndicats, lâchées par tout le monde. Ce lâchage n’est pas volontaire, mais c’est une réalité.

IAJ - Alors, pourquoi ce taux de participation si élevé aux dernières élections présidentielles ?
C.G. - Pour moi, c’est vraiment la captation d’un électorat très porté sur les questions d’immigration, de sécurité et de quête identitaire. Parce que l’immigration ne représente pas seulement l’immigré, mais aussi l’image même de la mondialisation. C’est toute la question de l’appropriation des territoires qui se joue ici. Quand vous habitez un endroit et que ce lieu change en raison des flux migratoires - des immigrés ou des Bobos - il se produit un choc d’une violence sociale considérable et un sentiment de dépossession. Ce choc est totalement occulté. Ceux qui ont le sentiment de n’être rien, socialement et culturellement, ont besoin de s’ancrer dans un territoire. Pour les gamins des banlieues, ce qui est important est d’être d’un quartier. On retrouve un tel processus chez le prolo blanc, habitant un pavillon, quand il n’y a plus de dignité sociale. Avant la mondialisation, la ville avait besoin des catégories populaires. Mais la spécialisation économique très haut de gamme ne les inclus plus et elles sont rejetées le plus loin possible du centre. Du visible vers l’invisible.

IAJ - Comment expliquer la vague rose aux municipales ?
C.G. - C’est structurel. Le vote des grandes villes est un vote d’ouverture et de confiance en la mondialisation portée par la nouvelle jeunesse urbaine et les classes moyennes et supérieures. Sachant que la vieille bourgeoisie vieillit et se retrouve de plus en plus minoritaire. La victoire de la gauche s’explique par la « boboïsation » des villes. Ce sont des gens qui sont plutôt dans l’acceptation des logiques de marché et qui se sentent conscients de l’importance d’aider les quartiers des banlieues proches des centres-ville. Quand vous allez dans le périurbain ou dans le monde rural, les populations disent que l’Etat donne tout aux cités et rien pour eux.

IAJ - La gauche a-t-elle définitivement tourné le dos aux plus modestes ?
C.G. - La gauche émerge ou réémerge dans toutes les élections où les classes populaires ne vont pas voter. Cela a été très clair aux élections municipales et aux régionales. Quand l’électorat populaire se mobilise, là c’est la droite qui passe. La gauche sera en haut, lorsque les catégories populaires n’iront plus du tout voter. Quand vous mettez économiquement des gens sur la touche, quand ils disparaissent de cette sphère-là, ils disparaissent aussi de la vie politique. Cette situation bougera peut-être avec les nouvelles catégories populaires immigrées. Mais il pourrait leur arriver la même chose. Aujourd’hui, le dogme d’en haut c’est la dispersion et de la déconcentration avec une logique de démolition-reconstruction. La dilution de la pauvreté et de la précarité pour ne pas les voir.

IAJ - Pourquoi pensez-vous que les cités ne sont pas les ghettos que l’ont dit ?
C.G. - Ces vingt dernières années, ce sont les territoires qui ont été les plus mobiles et qui ont connu le plus de turn-over de population. Si vous prenez le dernier recensement, 1990-1999, on remarque que 51% des habitants des cités n’étaient pas là en 1990. Il y a donc eu un renouvellement total en neuf ans des populations des zones urbaines sensibles, alors que le discours majoritaire parle de gens « assignés à résidence » et utilise un vocabulaire quasi concentrationnaire. Ces quartiers sont des sas entre le Sud et le Nord. Certains arrivent, d’autres s’en vont. Il y a plein de jeunes qui partent des cités, qui ont des diplômes, qui ouvrent leur boîte, mais ça on ne le dit pas. Il faut tenir le discours du « ça va mal », parce que derrière il y a des logiques de guichet. Il y a de véritables professionnels du ghetto. Ce sont des images très pratiques, parce que si la seule question sociale en France ce sont les cités, a contrario le reste va bien.

IAJ - On ne peut pourtant pas nier les problèmes...
C.G. - Bien entendu. Les taux de chômage sont très importants, le taux de précarité aussi... Sauf que le chômeur d’aujourd’hui n’est pas le même chômeur qu’il y a trente ans. Il y a eut du flux. Il est problématique d’analyser ces quartiers sous le même angle que durant les années 70. A l’époque, les gens qui arrivaient dans les cités étaient des jeunes couples qui avaient du boulot, ouvriers certes, mais avec un salaire correct et des perspectives de vie. Aujourd’hui, cela n’a plus rien à voir. Les cités sont complètement déconnectées du marché de l’emploi local. Elles sont essentiellement collées aux grandes métropoles, celles qui s’embourgeoisent le plus et qui sont de plus en plus spécialisées vers du très haute gamme. A mon avis, ce n’est pas un hasard si les grandes ascensions sociales que l’on va connaître dans les prochaines années viendront de ces quartiers. Ils n’auront pas d’autre choix que d’aller de tout en bas à tout en haut de l’échelle sociale. Il n’y a plus de corps intermédiaire.

IAJ - L’ascenseur social est-il réellement en panne ?
C.G. - La mobilité sociale est et restera dans les années à venir très faible. Elle n’existera que dans les grandes villes. L’un des seuls avantages à vivre dans une cité est sa centralité. Là-bas, les gens sont là où cela se passe contrairement aux jeunes périurbains.

IAJ - Pensez-vous que la discrimination positive soit une solution ?
C.G. - Là encore, c’est une politique qui néglige les espaces ruraux qui sont pourtant populaires eux aussi. Mais dire cela revient à ramener la question sociale au coeur du débat et c’est bien ce que le système abhorre le plus. La question des discriminations ne dérange pas trop, les gens sont à l’aise. D’ailleurs cette question est gérée par le grand patronat, selon des logiques libérales. La discrimination positive américaine je la comprends, parce que à l’origine nous avions affaire à une société raciale dotée d’une réelle logique d’apartheid et d’une inégalité assumée politiquement entre les Noirs et les Blancs. Les Noirs américains représentent en outre une vraie minorité structurelle. La part de Noirs aujourd’hui est quasiment la même, voire un peu moindre, que dans les années 60. Il n’y a pas eu d’explosion de cette population. En France, on a importé ce système pour le calquer, or la situation n’est pas du tout la même. Nous assistons à une véritable transformation de la société. Les minorités dites visibles ne sont que des minorités relatives, contrairement par exemple aux Juifs qui sont une minorité structurelle. Il n’y aura jamais plus de 500.000 Juifs dans le pays. Mais les Maghrébins et les Noirs de France, s’ils sont minoritaires, ne représentent pas une minorité structurelle. Tout est relatif dans ce domaine. Mettre la main dans cet engrenage, c’est se poser la question de « qu’est-ce qu’une minorité ? » Nous sommes dans une logique de transformation et pas dans une logique de mise à l’écart vis-à-vis de ces populations d’origine immigrée.

IAJ - Assiste-t-on à une évolution vers un modèle communautariste à l’anglo-saxonne ?
C.G. - Je constate en tout- cas un évitement scolaire au niveau des collèges dans les quartiers Bobos. Ces comportements sont souvent le fait de ceux-là-même qui portent haut les valeurs de la mixité ! C’est la logique d’évitement par le haut. Il y a également la logique de concentration par le bas. L’immigration a fondamentalement changé de nature et elle représente désormais essentiellement du regroupement familial. Les gens arrivent là où sont leurs familles et cela créé des quartiers ou des immeubles entiers de familles qui ont d’abord été d’origine européenne, puis maghrébine et aujourd’hui plutôt africaine. Mais ce sont des dynamiques positives et pas des dynamiques de rejet. De toutes manières, il n’y a jamais eu de mixité sociale en France. Hier, les quartiers ouvriers étaient bien distincts des quartiers bourgeois. On était dans des logiques de populations homogènes socialement et on ne se posait pas la question de la mixité sociale. Cette notion est apparue lorsqu’on a basculé d’une société aux enjeux sociaux à une société aux enjeux sociétaux. Autrefois, cette absence de mixité ne posait pas problème parce que l’intégration se faisait politiquement et donc culturellement. Croire que l’on va régler la question de la survie de ceux qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois avec la mixité c’est prendre le problème par le petit bout de la lorgnette...


Repères :

Atlas des nouvelles fractures sociales en France de Christophe Guilluy et Christophe Noyé, Autrement, 2006, 15 €.


Par flammettele 20 octobre 2011 : Les fractures sociales de la gauche française

La gauche française n’est plus qu’un oripau... Son électorat : Cadres moyens ou supérieurs urbains, fonctionnaires... Son programme : ultra-libéralisme, mondialisation, métissage, acculturation pour tous afin d’en faire des consommateurs peu exigeants. Son apparence : un humanisme béat et démagogue niant les dures réalités de la "France d’après"... Le vrai peuple - celui que le PS a oublié - espèrait dans Sarkozy qui l’a totalement et dramatiquement trahi... Le peuple saura sans doute s’en souvenir s’il a le courage de ses opinions et malgré le gavage de cerveau...


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    le 31 janvier 2012 : Les fractures sociales de la gauche française

    la gauche c’est le front de gauche

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